‹ La politique expérimentale (volume 2)Chapitre 79 sur 146 · LES LOIS DE LA POLITIQUE · texte numérisé non relu

LES LOIS DE LA POLITIQUE

le drapeau est engagé ! Gambetta, qui avait le don des locutions à efîet, appela un jour le Sénat grand conseil des communes de France; Texpression fit fureur auprès de ceux-là surtout qui ne se doutaient pas de ce qu'était un grand conseil. Chez les peuples façonnés aux croyances subjectives, et d'une éducation politique médiocre, les orateurs populaires sont des artisans de sentiments et de volitions réflexes.

M. Naquet croit remédier au mal qu'il signale par la création d'un conseil d'État composé d'hommes spéciaux, ayant voix consultative, et auquel tous les projets seraient soumis de droit entre la première et la seconde délibération. Il se préoccupe beaucoup de la lenteur, de l'entrave apportée par la dualité de chambre à la confection des lois; pour lui, le Sénat est un obstacle à supprimer. On pourrait analyser le problème et dire : S'il s'agit d'abroger les mauvaises lois en si grand nombre qui nous régissent, et si le Sénat est un empêchement, le Sénat est nuisible ; s'il s'agit de créer beaucoup de lois nouvelles, quand nous en avons déjà trop, et si le Sénat résiste, il a du bon. Un conseil d'État et toutes les organisations plus ou moins ingénieuses que l'on pourra proposer ne feront pas disparaître les vices du système. Une seule assemblée fera des lois aussi mauvaises que deux; un conseil spécial ne rendra guère l'œuvre meilleure, tant qu'on aura recours aux vieux procédés, tant qu'on se tiendra à l'écart de la méthode scientifique, tant qu'on confectionnera des lois purement artificielles (1).

(1) Nous ne saurions trop engager les législateurs à méditer cette pensée profonde de Buckle : « Toute grande réforme a consisté, non pas à faire quelque chose de nouveau, mais à défaire quelque chose d'ancien. Les meilleures lois ont été celles par lesquelles des lois précédentes ont été abolies. »

S90 LA MÉTHOBB B*APPUIB SUR lA SCIENCE.

Un exemple fera comprendre ce que doit être réellement une loi politique.

Galilée, cherchant la loi de la chute des corps, recon* nut la difficulté de mesurer les espaces parcourus durant les secondes successives par une halle de plomb tombant suivant la verticale. Il démontra qu^un corps glissant sur un plan incliné se meut exactement de la même manière que s'il tombait verticalement, et que l'intensité de la pesanteur eût été dimmuée dans le rapport de la hauteur du plan incliné à la longueur. Il devenait dès lors le maître de réduire à son gré la rapidité du mouvement ; il pouvait observer à son aise. Le plan mcliné offre en quelque sorte rimage de ce que doit être un acte législatif par rap* port à la loi sociale. Un tel acte doit constituer une expé* rience n'allant pas à rencontre de la nature.

Si toutes les lois politiques naturelles étaient parfaitement connues, il ne serait pas nécessaire d'en avoir d'autres. Point n'est besoin de prescriptions pour obliger l'horloger à construire des horloges d'après les lois du pendule, l'opticien à confectionner des lunettes d'après les lois de la réfraction, le négociant à offrir un prix moins élevé de la marchandise quand elle est offerte ou à en exi« ger un plus haut lorsqu'elle est demandée.

On n'en est pas encore là en sociologie ; avant d'y arriver^ il faudra interroger bien longtemps l'observatiou et l'expérience. Il importe en attendant de ne recourir qu'à des hypothèses vérifiées et d'écarter résolument les hypothèses gratuites. Gelles-ci troublent l'organisme national, comme les mauvais remèdes troublent l'organisme physique ; les évolutions maladives et les révolutions sanglantes sont les résultats d'une hygiène politique mal entendue.

Il suffit de comprendre V essence véritable de la loi pour comprendre aussi combien il y a lieu de se méfier des

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arrangements d'autorité. Sous ce rapport, un certain progrès s*cst fait dans les esprits, mais comme il est lent l Si Ton ne demande plus à l'État d'être le directeur religieux des consciences, Tarbitre des théories scientifiques, le contrôleur des métiers (1), on s'adresse encore et souvent à lui comme à une providence qui serait chargée de réaliser le bonheur des citoyens, de les enrichir, de les amuser, de les préserver de la misère en suppléant à leur imprévoyance et à leur paresse, de réparer même à chaque instant les malheurs causés par les inclémences atmosphériques. Et alors, c'est la loi, toujours la loil Or toute loi nouvelle offre généralement un double inconvénient : elle crée une dépense nouvelle et institue des fonctionnaires nouveaux, c'est-à-dire qu'elle prend ainsi sur le travail et la liberté de chacun, et la compensation promise est négative presque toujours.

On ne peut complètement se dispenser de règles. Mais préservons-nous de tout fétichisme à l'endroit des codes ; tenons les lois civiles et politiques pour ce qu'elles valent. Ce sont des hypothèses provisoires, des expériences de recherche ou de démonstration, des formules d'attente, qui ne serviront plus à rien quand les rapports naturels entre les phénomènes de la vie sociale seront assez connus pour que les citoyens se passent du législateur, comme s'en passent le physicien et l'astronome, pour qu'ils observent ces rapports par intérêt personnel et direct.

Gardons-nous de construire des hypothèses subjectives, et pour cela écartons avec dédain du domaine de la politique toutes les entités, quels que soient le nom qu'elles portent ou les préjugés qu'elles expriment. Si nous con^

(1) Chap. XL.

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struisons des hypothèses objectives, ne les compliquons pas, car les lois de la nature sont simples.

A ce double résultat^ la méthode scientifique peut seule conduire. Elle substitue à Tincompétence collective des assemblées les efforts individuels, aussi variés que multiples, concourant ensemble sur toute la surface du pays et s' exerçant suivant des rapports presque toujours inconnus a priori du législateur. Elle remplace les théories vagues, les doctrines de sentiment par les observations et les expériences auxquelles les sciences positives ont dû leurs progrès.

En résumé, nous dirons, en paraphrasant et en modifiant un peu une expression de Claude Bernard : on n'est pas politique, comme on est théologien, par sentiment ; on Test par démonstration scientifique. Et nous ajouterons ; quand il est politique ainsi^ l'homme domine la nature; il en fait servir les lois à ses desseins, tout en leur restant soumis, tandis que, s'il les viole, elles l'écrasent : car a elles gouvernent les gens qui gouvernent les autres» .

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