‹ La politique expérimentale (volume 2)Chapitre 89 sur 146 · LES PROGRÈS PARTIELS · texte numérisé non relu

LES PROGRÈS PARTIELS

également pour les régions d*un même État. Les habitants de ces régions, bien que ressemblant par leurs caractères généraux à la population nationale, possèdent des traits distincts qu^ils tiennent du climat, de la nature et du relief du sol, du régime des eaux, de la race, de l'idiome, des traditions et de l'histoire. Ils ne sont pas tous également préparés à accomplir la même œuvre : certains groupes se montrent désireux d'une réforme pour laquelle d'autres ont peu de goût, tandis que ceux-ci combattent pour le triomphe d'une idée différente. La séparation de l'État et des Églises peut déplaire aux Bretons et satisfaire les Francs-Gomtois ; les inconvénients du partage forcé pour la petite propriété rurale peuvent être appréciés clairement dans les pays de blé et de pâturages, et être moins bien sentis là où l'on cultive la vigne en coteau.

Il faut laisser chaque région s'avancer vers l'avenir, du pas qui convient le mieux à son tempérament. On ne créera pas ainsi des divisions profondes ; on ne fera pas du territoire national une mosaïque mal rejointoyée ; bien au contraire. L'imitation est dans la nature humaine, surtout quand efle est volontaire : nous répugnons aux réformes imposées, parce qu'elles devancent nos désirs; nous les appelons de tous nos vœux si elles paraissent constituer un privilège pour nos voisins (i).

L'uniformité n'est pas dans la nature; elle n'est souvent que le fruit amer du despotisme : tous les serfs et tous les esclaves se ressemblent. Dans l'état de liberté^ elle est un indice de moindre culture : les paysans diffèrent moins entre eux que les gens des villes. Plus les peuples s'élèvent, plus les petites différences s'accusent; en même temps les grandes s'effacent. La même progression, ascen-

(1) Chap. XXVI.

It4 LA MÉTHODB S'APPUIE SUR LA SCIENCE.

daute d'un côté, descendante de l'autre, suit les progrès de la liberté : les Américains, les Anglais et les Suisses pensent à l'unisson sur un grand nombre de questions importantes ; ils manifestent beaucoup d'originalité dans le détail.

Un atavisme malheureux rattache les hommes de gouvernement aux contemporains de Louis XIV , de la Convention et de Napoléon l". On les entend réclamer sans cesse l'intervention de TEtat ; c'est à eux que s'applique cette phrase de M. Raoul Frary : « Nous continuons à croire que le progrès est surbout l'œuvre de Tautorité, que le bien se fait à coups de décrets, lois, règlements et circulaires ; nous avons gardé le culte de l'unité, de l'uniformité, de la centralisation ; toute dissemblance nous choque et tout dissentiment nous effraye (i). »

Les écoles socialistes méritent surtout le reproche. Elles croient à la possibilité d'imposer au monde des institutions uniformes sorties du cerveau de leurs penseurs, de refaire par l'action législative ou révolutionnaire l'organisation de la société dans son ensemble. Pour le succès de leur politique, tous les hommes doivent se ressembler comme des soldats, ou comme des moines se ressemblent entre eux. Beaucoup se disent républicains, et pourtant leur idéal serait, à leur insu peut-être, de transformer la France eu une caserne ou en un couvent.

Gomme tous les rétrogrades, ces politiques n'ont rien inventé. Leur système est vieux de quelques siècles ; Alexis de Tocqueville le décrit en deux chapitres dont il suffira de citer les titres : « Que la France était le pays où les hommes étaient devenus les plus semblables entre eux. —

(1) M. Raoul Frary, Manuel du démagogue, p. 38.

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Comment ces hommes si semblables étaient plus séparés qu'Us ne l'avaient jamais été en petits groupes étrangers et indifférents les uns aux autres (1). »

Ces deux phrases expliquent peut-être pourquoi la Révolution a pu si facilement détruire et si difficilement rebâtir. Pour la reconstruction, il ne saurait exister trop de diversité dans les aptitudes. De même qu'un édifice n'est pas construit seulement par des maçons, de même la constitution française qu'il reste à trouver ne sortira pas d'un seul moule cérébral.

Napoléon P' voulait avoir son université, comme il avait son armée, sa magistrature et son clergé; il voulait être le grand maître de l'enseignement, comme il était le général en chef et le grand juge, et aspirait à devenir le grand prêtre. Les programmes, les méthodes, les diplômes, les brevets, sans parler du choix des professeurs, concoururent à créer l'uniformité. Elle fut peu à peu poussée si loin qu'un ministre se vantait de ce qu'à la même heure, dans tous les lycées de France, les élèves d'une même classe rédigeaient le même thème latin. Qu'en est-il résulté? Pour ne parler que de l'enseignement supérieur, tandis qu'Oxford et Cambridge en Angleterre, Yale et Harward aux États-Unis, rivalisent de zèle et prospèrent à Tenvi, nos groupes de facultés semblables, nos dix-sept académies soustraites à la concurrence, privées d'émulation, dominées par le préjugé et livrées à la routine, se sont effacées peu à peu, disparaissant presque devant l'Académie de Paris, qui n'a plus à lutter qu'avec l'étranger.

On ne réussit pas mieux à vouloir établir des moyennes en politique que des moyennes en savoir ; car la nature ne fait pas de moyennes. Elle crée des individus différant

(1) Alexis DE TocQUEViLLE, l'Ancien Régime et la Révolution, chap. VIII et ix.

Siff LA MÉTHODE S'APPUIE SUR LA S.CIENCE.

tous les uns des autres ; bien gouverner, consiste à utiliser ces dissemblances et non à les comprimer.

L'unité n'est pas Tuniformité. Toute unité n'est qu'une résultante de forces ; aucune n'échappe à cette loi, pas même celle que Ton a si longtemps regardée et que certains psychologues regardent encore comme TuTiité indivisible par excellence, pas même le moi. L'unité du moi est une résultante; les physiologistes le proclament et l'expliquent ; pour le démontrer^ ils disposent de preuves nombreuses à ajouter à l'histoire de Félida (1).

En résumé, la méthode expérimentale est justifiée par les principes tirés de l'observation de la nature.

(1) « Il en est du moi humain ce qu'il en est de Teau et de la lumière ; son unité simple est une illusion ; le moi humain est une résultante. Ce que le prisme a fait pour la lumière, et Télectricité voUaXque pour Teau, ce sont les maladies nerveuses et les accidents qui le ^ont pour le moi humain. Les maladies nerveuses font ranalyse du moi ; la guérison le recompose. Les maladies font même plus : elles modifient les éléments du moi si profondément que le moi normal se change en un autre moi. La résultante des éléments nouveaux fait place à la résultante des éléments modifiés. » (M. Emile Ferrièrb, L'Ame est la fonction du cerveau, cbap. v[.)

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