LES RÉSISTANCES AUX RÉFÛHIIES. 8S
devant eux, ou plutôt qu'ils sollicitent, sont les lois de contrai nte/parce qu'elles augmentent le nombre des emplois. Si chaque acte de la vie privée pouvait être soumis à l'autorisation ou au contrôle des pouvoirs publics, la bureaucratie ne se sentirait pas d^aise (t). Les occasions de se réjouir ne lui ont point manqué ; car la corporation n*a fait que s'étendre. Les suçoirs du poulpe se sont multipliés à Tenvi (2) ; toutes les oppositions veulent en détruire un grand nombre ; tous les gouvernements en créent de nouveaux (3).
« Au milieu des groupes incohérents, changeants^ hostiles les uns aux autres, et dont les membres sont moins associés que juxtaposés, la bureaucratie seule reste debout dans sa constance et dans sa force. L'intérêt en rend tous les membres solidaires; ils prêtent leur concours au plus fort, et à ce prix le plus fort les soutient : leurs fautes, il les oublie; leurs abus, il les défend; leurs personnes, il les protège. Dans le monde catholique, les jésuites ont réussi à dicter leurs volontés, même au souverain pontife, parce qu'ils forment une association puissante ; les bureaucrates sont les jésuites delà politique (4). »
Cela est si vrai que nous avons entendu souvent de-
(1) Lors du choléra de 1884, on a proposé de créer un miuistère do la santé publique. Que de sinécures disponibles pour les médeoias ayant plus de protecteurs que de malades, plus d^nfluence politique que de talent!
(2) Ghap. xxxviii.
(3) A un rapport, déposé en mai 1883, par M. Godefroy Cavaignac au sujet d'une caisse de prévoyance pour les employés civils, se trouve annexé un tableau statistique qui donne la progression du traitement des fonctionnaires de iS67 à 1884. Sa 1867, le chiffre s'élève à 236 522 667 ; en 1870, à 261 845 003 ; en 1875, à 287 496H7a; en 1880, à 340229584, et enfin, en 1884, d'après les évaluations budgétaires, à 353 960 000 francs.
(4) Léon Donnât, le Programme de la démocratie, § 21.
mander la suppression des sous*préfet8, sans qu on ait osé toucher à un seul d'entre eux. C'était trop vouloir a la fois : remploi de la méthode expérimentale aurait déjà résolu la question. L'abolition de la sous-préfecture sera une des premières réformes qui s'accompliront par ce moyen; elle n'est pas éloignée, car la bureaucratie a perdu dans les esprits le terrain qu'elle a gagné dans le budget.
Quant aux partis politiques, ils sont la plaie de la France ; mais cet obstacle, comme les trois qui précèdent, s'amoindrit heureusement pour la République. Les monarchistes ne semblent pas avoir de principes bien sérieux; leur turbulence n'est qu'apparente ; elle est due surtout à des ambitions personnelles. Pour triompher avec leurs faibles munitions, il faudrait que leurs adversaires républicains se laissassent entraîner à de bien lourdes fautes ; cela s'est vu.
Toutes les résistances que nous venons -d'énumérer s'appuient Tune sur l'autre, quand elles se produisent devant une assemblée législative. On ne peut chiffrer aucune d'elles; les plus petites s'adjoignent aux plus grandes; les plus faibles se coalisent avec les plus fortes; cédant à une terreur, vraie ou feinte, les députés s'abstiennent de toucher aux abus.
Dans le système de la législation séparée, il en serait autrement, nous l'avons indiqué déjà. Il existe en France des régions où le parti républicain n*a pas à lutter contre de puissants adversaires, où le clergé ne possède qu'une influence restreinte; quant aux légistes, ils ne se font guère écouter en dehors de la barre ou de la tribune, et les fonc^ tionnaires sont comme une montre qui ne marche qii*à l'aide de son grand ressort. La politique scientifique- ne
LBS AGITATIONS SOCIALISTES» 8S5
rencontrerait donc pas sur sa route les obstacles qui font échec à la politique de Tempirisme.
Paripi ces obstacles, nous n'en avons pas cité un fort réel par Teffroi qu'il répand autouf de lui : nous voulons parler des revendications collectivistes et anarchistes. Les gouvernements n'ont pas de meilleur auxiliaire pour enrayer les mouvements qui leur déplaisent : c'est l'éternel spectre rouge qui leur a si souvent servi.
Les socialistes possèdent à un haut degré le talent d'enfler leur voix. Des chefs de mérite, d'un grand mérite par* fois, acceptent leurs adeptes sans choisir; ils les recrutent volontiers parmi des ignorants d'autant plus disposés à crier fort qu'ils sont moins aptes à comprendre. Des meetings; tumultueux, des congrès bruyants font croire à une armée formidable qui s'avance à grands pas ; c'est le moment pour les timides de demander secours à la réaction, car la patrie est en danger, et la réaction ne se le fait pas demander deux fois.
Des penseurs sérieux, témoins des bévues coûteuses de l'État, réclament une extension des libertés locales. Est-ce à dire qu'ils les veulent sans mesure et sans condition? Est-ce à dire que dans chaque commune rurale une mâj^orité pourrait imposer toutes ses volontés, taxer, par exemple, les citoyens selon son bon plaisir^ jusqu'à les dépouiller? Non, sans doute; mais on rapproche ces voeux du programme de Bakounine, et on les appelle anarchistes.
Ahl ce mot de commune est fatal. Il est devenu un sigQjjS d'effroi comme il fut, au moyen âge, un signe d'espérance^ Rien ne prouve mieux combien un pays souffre, et souffre longtemps, d'une mauvaise loi appliquée d'em* bléci et sans étude préalable, à l'ensemble d'un pays.
POLIT. EXPÉR. Î25
En 1790, l'Assemblée constituante fit, en un seul coup, des municipalités de toutes les agglomérations urbaines ou rurales. Elle voulut avoir une commune là où était une paroisse, une maison communale là où était une église, un maire là où était uiî curé. La Convention rectifia cette erreur en ne conservant que les communes de 5000 habitants et plus^ et en réunissant les autres dans une administration collective concentrée au chef- lieu du canton. Malheureusement la loi du 28 pluviôse an YIII rétablit, en les asservissant, les municipalités telles qu'elles avaient été constituées en 1790 : le morcellement exagéré de l'autorité publique est aussi commode pour le despotisme que pour Tanarchie. Les réformateurs libéraux seraient moins exposés aujourd'hui à s'entendre appeler anarchistes^ si la Révolution française n'avait institué que des départements, des cantons et des cités.
Les anarchistes se sont surtout manifestés par l'action révolutionnaire ; ils n'ont cessé de demander la propagande par le fait ; ils l'ont essayée sans succès à Lyon et à Bologne. Leur présence dans f Internationale a désorganisé entièrement cette association ; la scission est aujourd'hui complète entre les collectivistes-anarchistes et les collectivùtes-étatistes, entre les disciples de Bakounine et les disciples de Karl Marx.
Les visées des anarchistes furent résumées, au procès de Lyon, dans une déclaration de principes que signèrent quarante<^sept prévenus sur cinquante- deux. Voici deux ou trois phrases qui donnent l'idée de ce document,: « Nous voulons la liberté, c'est-à-dire que nous réclamons pour tout être humain le droit et le moyen de faire tout ce qui lui plaît et de ne faire que ce qui lui plaît, de satisfaire intégralement tous ses besoins, sans autre limite que les impossibilités naturelles et les besoins de ses voisins
également respectables... Le mal ne réside pas, aux yeux des anarchistes, dans telle forme de gouvernement plutôt que dans telle autre : il est dans Tidée gouvernementale elle-même ; il est dans le principe d'autorité. La substitution, en un mot, dans les rapports humains, du libre contrat perpétuellement révisable et résoluble, à la tutelle administrative et légale, à la discipline imposée, tel est notre idéal!... Nous croyons que le capital, patrimoine commun de l'humanité, puisqu'il est le fruit de la colla* boration des générations passées et des générations contemporaines, doit être mis à la disposition de tous, de telle sorte que nul ne puisse en être exclu, que personne ne puisse en accaparer une part au détriment du reste. Nous voulons, en un mot, l'égalité, Tégalité de fait, comme corollaire ou plutôt comme condition primordiale de la liberté. »
Quant aux collectivistes-étatistes, ils ont plusieurs fois étalé leur programme, notamment au troisième congrès de rinternationale,qui se tint à Bruxelles en septembre 1868, et auquel se rendirent quatre-vingt-dix-huit délégués de sept nations. Le congrès vota une série de résolutions concluant à la socialisation des canaux, routes, chemins de fer, mines^ lignes télégraphiques, forêts, etc., et ajouta : « Le congrès pense que révolution économique fera de l'entrée du sol arable à la propriété collective une nécessité sociale, et que le sol sera concédé aux compagnies agricoles, comme les mines aux compagnies minières, les chemins de fer aux compagnies ouvrières, et ce, avec des conditions de garanties pour la société et pour les cultivateurs, analogues à celles nécessaires pour les mines et les chemins de fer (i). »
(1) Voir, dans la Nouvelle Revue du 15 février 1884, l'article intitulé : l* Internationale, par M. B. Malon,
Les collectivistes se font des illusions sur les bienfaits de la société anonyme ; il leur suffirait d'observer les faits les plus évidents pour revenir de leur enthousiasme, pour cesser de croire que « la société anonyme géante, avec son organisation concentrée, toute bureaucratique, l'absence de Toeil du maître, les milliers d'ouvriers qu'elle emploie, constitue la transition naturelle entre l'industrie individuelle, la propriété individuelle, le commerce individuel et le collectivisme... Croire que la diffusion des sociétés anonymes rendra très aisé le passage de la liberté économique actuelle au collectivisme, c'est méconnaître les difiPérences essentielles, fondamentales, qui existent entre une industrie privée, une propriété privée, même constituée sous la forme anonyme, et l'organisation autoritaire de toutes les industries par l'État (1) ».
La pensée de certains collectivistes va au-delà du programme cité plus haut : ils réclament la socialisation de tous les moyens de production, en exceptant à peine les outils les plus rudimentaires. C'est un retour à la barbarie. Ne voit- on pas un signe des temps dans cette imitation rétrospective du passé ? Ne prouve-t-elle pas combien il est urgent d'arriver au bout de certaines questions? Le fil conducteur faisant défaut, ou imagine pour ressource der. nière de ressusciter d'anciennes formes, expérimentées aux âges primitifs et abandonnées par toutes les nations civilisées. Les ultramontains, et le pape à leur tête, désirent le rétablissement des corporations ; « le plus doux et le plus séduisant des collectivistes d, Schœffle, n'a que des sarcasmes pour le « système représentatif trompeur et apparent de l'État libéral individualiste », et il écrit : « Quand l'organisation unitaire du travail sera devenue
(1) le Collectivisme, par Paul Leroy-Beaulieu, p. 34.
une réalité, ce sera justement TÉlat socialiste qui possédera, à un plus haut degré, ce solide engrenage organique qui a été le propre du moyen âge (I). »
Quoi qu*il en soit de leur doctrine, que nous n'avons pas à examiner ici, le nombre des collectivistes ne diminue pas. D'après M. Malon (2), le socialisme aurait plutôt grandi que décru depuis la disparition de l'Internationale, et les revendications du prolétariat auraient acquis un caractère encore plus révolutionnaire, notamment en Russie, en Espagne, en Allemagne, en Autriche et en Irlande.
Il est certain que les collectivistes ne laissent pas que de faire impression sur les députés de l'opposition républicaine ; nous en avons eu un exemple récent. Onze personnes, évidemment enrôlées sous la bannière collectiviste, se sont présentées au Palais -Bourbon, au nom des ouvriers sans travail de Paris et de Lyon, et ont demandé le vote d'un subside de 500 millions, la suspension du payement des loyers inférieurs à 500 francs, la réduction légale des heures de travail. Ils ont été admis dans les bureaux avec une complaisance un peu facile, presque avec autant d'égards que s'ils étaient venus réclamer 500 millions d'économies dans le budget, au lieu de réclamer 500 millions d'aumônes. Des députés ont même consenti à solliciter ^0 millions de la Chambre, avec Tespoir secret de les voir refuser.
Quant à nous, notre réponse aux collectivistes serait à la fois très ample et très simple. Nous les renverrions de bonne foi à la méthode expérimentale, en leur tenant à peu près ce langage :
(1) Leroy-Beaulteu, toc. cU,, p. 21.
(2) Loc. eit,, p. 766.
« Vous ne prétendez pas sans doute que du jour au lendemain^ par une simple loi, on nationalise tous les instruments de production, on transforme à votre gré l'organisation économique de la France. La prudence la plus élémentaire conseille de faire un essai. C'est même ià votre meilleure chance, car vous y trouverez, pour vousmêmes une vérification, pour les autres une démonstration de vos principes. Ne pas accepter cet essai durant une période donnée et sur un territoire restreint ; ne la vouloir que définitive et pour une étendue de 55 millions d'hectares; ce serait une thèse trop ridicule pour la soutenir longtemps. Deux moyens vous sont offerts.
« Choisissez un district à évangéliser ; allez y exposer vos doctrines: allez y soumettre vos projets à des discussions contradictoires. Si vous arrivez à convaincre un assez grand nombre de citoyens, à justifier de leurs adhésions et des ressources qu'ils vous apportent, demandez, par les voies que nous avons indiquées, qu'il vous soit concédé dans une de nos colonies un lot de terres sur lequel vous pourrez poursuivre votre expérience en toute liberté. Il nous semble que le gouvernement ne devrait pas hésiter à écouter un pareil vœu, en laissant une autonomie complète à la commune que vous fonderiez. Une seule restriction serait à apporter : les litiges relatifs aux obligations contractées avec des personnes étrangères à la commune seraient jugés par les tribunaux de l'Etat.
« Voilà un premier moyen ; en voici un second.
« Si vous réussissiez à persuader en France tous les habitants d'une commune, sauf à indemniser les récalcitrants pour les faire partir de bonne volonté, nous ne verrions aucun inconvénient à ce qu'une autorisation analogue à celle que nous venons de dire vous fût accordée même dans un de nos départements.
f( Nous avons rencontré, sur la rpute de Chicago à Omaha, non loin de Greston, une colonie française icarienne que les Américains avaient laissée s'organiser à sa guise. Il a eiisté 119 communes sur le territoire des États-Unis : 47 ont péri d'une mort naturelle ; 7i2 vivent encore avec 5000 participants, et sur ce nombre les Shakers seuls en comptent 58 (1). N'y a-t-il pas là des antécédents pour autoriser des essais n'imposant à vos concitoyens aucune contrainte? Sans doute^ votre tentative ne sera pas sans difficulté ; elle ne sera pas non plus impossible, et elle a de quoi séduire des apôtres convaincus. »
Les programmes socialistes renferment souvent des ar* ticles dignes d'attention et qui résisteraient aux discussions locales : la réforme de Timpôt est de ceux-là. Nul ne saurait prétendre que notre système de taxations échappe à de sérieuses critiques. Mais vouloir changer en bloc tout le mécanisme financier de la France serait un manque de
(1) Les communautés les plus prospères sont placées dans les conditions suivantes. Leur population est formée de déshérités qui sont allés y chercher un remède contre la faim, et pour lesquels tout est préférable au sort pénible qu'ils subissaient auparavant. Les membres de la communauté sont fortement unis par les liens d'une reli^on très étroite, dont les pratiques sont imposées à tous. Quand le célibat n*est pas, comme chez les Shakers, oblig^atoire, des restrictions sont apportées aux mariages ou aux naissances. Les associés doivent se résigner à la monotonie de l'existence, renoncer à toute activité intellectuelle, à toute initiative^ à toute indépendance, se priver même du délassement que procure la retraite, l'isolement momentané. C'est la vie des moines : elle convient et conviendra toujours & certaines individualités. Elle est d'une réalisation fort difficile sur une petite échelle ; il semble plus que hardi de chercher à l'étendre à un grand territoire, de prétendre transformer une nation en un couvent gigantesque ayant, pour chapitre la bureaucratie.
t9t LA MÉTHODE ET LA SITUATION ACTUELLE.
méthode trop manifeste pour ne pas exciter la risée. Ici Inexpérience serait d'institution facile et aurait des précé* dents pour elle : au dernier siècle, les pays d*États levaient et répartissaient à leur gré la contribution qu'ils abandonnaient au roi (1).
Dans une région déterminée, avec lassentiment des électeurs, ne pourrait-on pas tenter de supprimer les octrois, et de les remplacer par une taxe semblable ou analogue à celle que M. Yves Guyot a proposée et fait adopter, le 8 juin 1880, par le conseil municipal de Paris, c'est-à-dire par une taxe de tant pour 1 000 établie sur la valeur vénale des terrains bâtis ou à bâtir et de tous les établissements particuliers, quelle qu'en soit la destination ?
Ne pourrait-on aller plus loin encore, mettre à Tessai l'impôt unique proposé par M. Menier, et consistant en une taxe de tant pour i 000 sur la valeur vénale des capitaux fixes possédés en France, en considérant comme capitaux fixes le sol, les mines, les constructions, les machines, les outillages, les navires, les voitures, les animaux servant à l'exploitation, les ustensiles de ménage, les meubles, les objets d'art, lorsqu'ils ne sont pas des marchandises destinées au commerce, en un mot tous les outils ; tous les capitaux produisant de Inutilité sans se transformer (2) ?
En résumé, la méthode expérimentale triompherait des obstacles aux réformes que notre régime parlementaire est impuissant à écarter, parce que les députés, soucieux de leur réélection, sont obligés de compter avec eux, de crainte de fortifier leurs adversaires et d'affaiblir leurs
(1) Ghap. xxvix et xl.
(2) Menier, l'Avenir économique, t. II, p. 551.
amis. Quant aux agitations débordantes du socialisme, elle en serait la canalisation féconde ; elle renverrait au pays des chimères les hypothèses subjectives ; elle tirerait parti de ce que les programmes ont de pratique et de sensé.
Une telle expérience se ferait sans péril. Ce n'est point par leurs théories que les socialistes sont dangereux, c*est par les arrangements d*autorité qu'ils invoquent pour leur application ; car ces arrangements d'autorité sont les procédés favoris de nos politiciens. Qu'est-ce qui est à redouter? C'est le saut dans les ténèbres, ce n'est pas Tessai en pleine lumière, tel que la méthode expérimentale le permet et le conseille.