LA MÉTHODE EXPÉRIMENTALE AMÉLIORERA L*EXERGIG£ DU SUFFRAGE UNIVERSEL
Si la méthode est de nature à faciliter la solution du problème gouvernemental, les rapports à établir entre l'individu et la collectivité, elle peut, en outre, améliorer l'instrument de cette solution, en rendant le suffrage universel plus efficace.
Nous avons expliqué (i) comment le droit de suffrage est une partie intégrante de la méthode, comment il en est en politique le complément nécessaire. Les expériences sociales ne sauraient être tentées avec profit sans l'assentiment de ceux qui les subissent. Les lois, de quelque façon qu'on les édicté, sont toujours des expériences ; il est indispensable que Padoption en soit soumise au vote des intéressés. Dans le système que nous avons développé, ce vote serait direct pour toutes les lois de principe, à Tinstar du référendum suisse. La question à résoudre par la méthode consiste à savoir jusqu'à quelle limite cette consultation directe doit être poussée, c'est-à-dire à faire la part du référendum et du vote par mandataires.
Nous n'avons pas mis en cause le suffrage universel
(1) Ghap. VIII.
POLIT. EXPÉl^. 27
dont l'existence, comme nous Tavons dit ailleurs (i), ne nous semble pas aujourd'hui pouvoir être discutée ; il est inscrit pour toujours dans la constitution des démocraties. Toute tentative pour le restreindre se heurterait à une question de quotité tellement insoluble que ses plus ardents adversaires répugneraient à la soulever.
Certes le suffrage universel n*a pas été sans péché ; il commettra sans doute encore bien des fautes; aucune bonne raison n'autorise pourtant à en répudier Tusage.
Si la science politique était créée, si Ton pouvait trouver dans les diverses régions du territoire, comme Ton trouverait pour la géologie ou la physique, un corps de savants, familiers avec ses lois, possédant par suite un pouvoir de prévision qui fait défaut aux masses, le suffrage universel serait peut-être moins nécessaire, et cependant nous ne conseillerions pas d*y renoncer. L'hypothèse que nous émettons ici se réalisera un jour. La politique trouvera chez des hommes spéciaux des guides expérimentés et sûrs ; les électeurs seront initiés par eux aux principes, tenus par eux au courant des découvertes, et parmi eux, ou sur leurs indications, ils choisiront de préférence leurs délégués (2). Le consensus de ces électeurs n'en sera pas moins nécessaire à obtenir pour toute réforme nouvelle, par cette raison bien simple que les expériences sociales s'accomplissent dans un milieu cérébral, de même que les expériences médicales se réalisent dans un milieu physio-
(i) Lois et Mœurs républicaines^ p. 355.
(2) Si la politique est une scieuce, elle aura un jour ses savants et ses praticiens, de même qu'il y a des chimistes et des métallurgistes, des physiologistes et des médecins. Les premiers professeront la doctrine et en étendront les limites par leurs travaux; les seconds mettront en œuvre les données de la théorie.
Le suffrage universel. 419
logique, et que ]e succès des unes et des autres exige que le milieu soit préparé à les subir.
Mais la politique ne sera pas de sitôt constituée à Tétat de science ; il existe dès lors entre Tinitié et l'ignorant beaucoup moins de distance que s'il en était ainsi. Avant Copernic, et surtout avant Newton et Laplace, les astrologues en savaient autant que les astronomes sur le mouvement des astres. Avant Paré et Vésale, les barbiers étaient aussi bons chirurgiens que les docteurs de Sorbonne, et meilleurs parfois. La politique n'étant encore qu'un empirisme, les classes éclairées n'y possèdent pas plus de compétence que les autres. Nous entendions récemment sur un bateau de la Seine un simple ouvrier raisonner sur l'économie politique et sur les relations étrangères de manière à faire honte à bien des bacheliers^ des fonctionnaires, des membres du parlement. Son argumentation, simple, claire, vivante, nous rappelait, par contraste^ ce qu'a dit Herbert Spencer sur l'incompétence des élèves d'Oxford et de Cambridge : « Des rois, des pairs, des membres du parlement, élèves pour la plupart des universités, n'ont su qu'embarrasser le commerce avec force protections, prohibitions et primes. Toutes ces dispositions légales ont subsisté des siècles durant : et il ne fallait qu'un peu d'attention pour voir ce qu'elles nous coûtaient. Eh bien I parmi toiis ces gens bien élevés, venus des quatre coins du pays, pendant cette suite de siècles^ à peine se trouva-t-il un homme pour voir combien ces dispositions nous faisaient de tort. Ce ne fut pas un des adeptes de ces études tant estimées qui sut, avec un livre, remettre dans le droit chemin les politiques. Non, ce fut un homme qui sortit du collège sans un grade, pour poursuivre des recherches fort étrangères au programme établi. Adam Smith considéra pour son compte les phénomènes
de la vie industrielle des sociétés ; il suivit du regard les forces productives et distributives qui s*agitaient autour de lui ; il en démêla les relations compliquées ; et ainsi il trouva des principes généraux capables d^ éclairer la politique. Dans les derniers temps, ceux qui ont le mieux entendu les vérités de son livre, et qui, par leur persévérance à les exposer, ont gagné la nation à leurs idées, n'étaient pas des gradués de l'Université. Tout au contraire , ceux qui avaient suivi le eurrieulum obligé ont fait en général l'opposition la plus âpre et la plus obstinée aux réformes conseillées par l'économie politique (i). »
Si les classes éclairées n'ont pas plus que les autres, en matière politique, le talent de bien faire, elles n'en ont pas davantage le courage ou la volonté. Combien de fois se sont-elles montrées, à l'égard du gouvernement, dociles jusqu'à l'insouciance ou même à la servilité I Combien de fois les avons-nous vues obéir à des sentiments égoïstes, soit en faveur d'intérêts personnels, soit au profit d'une coterie ! « Ce sont les classes dirigeantes qui défendaient en Angleterre les corn-laws, et en France le système protecteur; ce sont elles qui soutiennent partout l'alliance de l'Eglise et de l'Etat. Ce sont les ordres privilégiés qui ont mis en coupe réglée l'ancienne France, qui en ont accaparé les terres, les forêts et les mines, et qui ont tout laissé dépérir entre leurs mains. Ce sont les grands propriétaires des États du Sud qui s'opposaient à l'abolition de l'esclavage, et les prêtres de toutes les confessions affirmaient dans la chaire chrétienne que cette institution devait être conservée comme venant de Dieu (2) »
Sans doute les classes ouvrières ne sont pas exemptes
(1) Herbert Spencer, Essai de politique, traduction de M. Bardeau, p. 253.
(2) Lois et Mœurs républicaines, p 338.