LE DÉSÉTABLISSEMENT DE L'ÉGLISE
avoir germé, celle de fonder une Eglise séparée de Rome, dont il serait le chef.
Cette Église, il la constitua avec son parlement par des lois successives. La nouvelle forme conserva un grand nombre des caractères de Tancienne, mais elle en acquit beaucoup de nouveaux. Le monarque anglais réalisa une sorte de compromis entre la réforme protestante et la doctrine catholique; il créa un arrangement d*autorité, en matière religieuse, d*abord avec l'aide de Thomas Gromweil, ancien secrétaire du cardinal 'Wolsey, ensuite avec le concours de Tarchevéque Granmer. D*une volonté et d'une énergie peu communes, il ne se laissa distraire par aucun obstacle dans son entreprise. L'excommunication du pape le laissa indifférent, et, lorsque ses propres conseillers refusèrent de le suivre jusqu'au bout, il les envoya, comme Thomas More et Tévêque Fisher, à Téchafaud.
Par les actes relatifs aux citations (1), aux appels (â), à la soumission du clergé [S), Henry VlII.réforma la juridiction et la discipline ecclésiastiques. En 1334, il déclara illégales les nominations épiscopales faites par le pape; il fixa les règles pour le choix des archevêques et des évoques, en instituant un semblant d'élection, tandis que ce choix était réellement à l'entière discrétion du souverain. La même année, un acte du parlement conféra au roi le titre
(1) Cet acte sapprime les citations à comparaître devant la cour de rarchevêqae de Londres, à laquelle les sujets du roi devaient se rendre de toutes les parties du royaume (1531).
(2) Suppression des appels à la cour de Rome pour les^causes testamentaires, matrimoniales et autres, et même pour celles relatives au service divin, toutes causes qui rentreront dorénavant dans la juridiction ecclésiastique (1533).
(3) En échange de la conservation de ses charges, le clergé est obligé de reconnaître au roi toute initiative et tout pouvoir en matière de législation ecclésiastique (1534).
14S LA MÉTHODB SÂPPUIE SUR L^OBSBRVATION COMPARÉE.
de chef suprême de TÉgliae. EQfiQyen 1539, tous les biens mobiliers et immobiliers des couvents devinrent la propriété de la couronne.
Sous les successeurs de Henry VIII, Tunion de FÉtat et de rÉglise se fortifia par de nouveaux liens. Edouard VI fit rédiger par une commission de docteura en divinité un livre de prières qui devint obligatoire pour Les^ fidèles» Arrivée au trône, Marie la Sanglante, Tépouse de Philippe II, en défendit l'usage; 286 hérétiques furent envoyés au bûcher en quatre années, et de ce nom}>re lut Tarchevéque Cranmer, qui, après avoir occupé pendant vingt-itrois ans le siège de primat d'Angleterre, fut brûlé vif à Oxford.
Elisabeth restaura Tordre de choses antérieur au règne de Marie. En 1559, tacte d'uniformité rétablit le livre des communes prières. En 1571,1e dogme de la nouvelle Ëglise fut définitivement fixé par les trente-neuf articles de foi ; tous les ecclésiastiques qui refusèrent d*y souscrire furent privés de leur charge. Sous Charles II, un second acte d'uniformité (1662) fut le dernier de cette série de lois qui établirent TÉglise anglicane et lui donnèrent la constitution générale qu'elle possède aujourd'hui.
Cette Église est bien l'œuvre de la législature. Elle tient d'elle sa doctrine, sa liturgie, sa discipline. L'État crée des évèchéset nomme les prélats aux sièges vacants; il fonde de nouvelles paroisses ; il contrôle l'érection des églises ; il prescrit le mode de nomination des pasteurs ainsi que les devoirs de leur charge ; il distribue, à son gré, les revenus ecclésiastiques ; il arrête la composition des tribunaux chargés de connaître des plaintes dirigées contre les membres du clergé et d'infliger les peines pour les offenses commises. C'est donc avec raison que dans les actes du parlement l'Église anglicane est désignée sous le nom d'Église établie par la loi.
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Les .défenseurs de TégaHié religieuse en Angleterre sont bien inspirés en insistant sur les origines de TÉglise anglicane. Dès lors qu'elle a été faite par le parlement, le parle&ient peut la défaire. Les privilégiés invoquent volontiers des considérations d'ordre supérieur, d'ordre «^irituel et 4ivsn. Les libéraux leur répondent que ces considérations ne les ont point empècbés de se placer sous Tégide de la loi, et que, s'ils ont reconnu la compétence de la législature pour leur conférer des privilèges abusifs, ils sont mal venus à nier cette compétence quand la législature croit utile et juste de les leur retirer.
En héritant de la puissance temporelle de TËglise ro^ maine, disent encore les libéraux, TEglise privilégiée a hérité, de son intolérance. Jusqu'à la révolution de 1688^ elle a persécuté les dissidents avec autant d'acharnement que de rigueur. L'acte de tolérance, rendu à cette époque, affranchit de peines légales les citoyens qui n'assistaient pas au service du culte officiel. Dès lors, impuissante à aîttaquer, l'Église privilégiée s*est cantonnée dans la résistance. Elle s'est toujours montrée hostile aux aspirations populaires; elle s'est placée en travers de toutes le» ré* formes, de tous les progrès. En politique, elle s'est déclarée le champion de l'absolutisme contre le régime constitutionnel. Quand sir Samuel Romilly combattait pour l'adoucissement des lois criminelles, elle soutenait les principes de vengeance et de cruauté, en vertu desquels presque toutes les offenses étaient punies de la pendaison. Si Joseph Lancastre s'efforçait d'organiser l'instruction des petits pauvres, elle restait du côté de l'ignorance, et, quand le courant l'emportait, elle cherchait à monopoliaer Téducation nationale à son profit.
> L'ÉgUse anglicane a été favorable à la traite des nègres, ensuite à l'esclavage. Elle voulait voir conserver la prohi-
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bition d'après laquelle nul ne pouvait exercer une fonction publique ou faire partie d'une corporation municipale, sans subir Tépreuve (test) de la communion selon le rite officiel. EXIe combattit l'admission des catholiques et des juifs au sein du parlement. Elle s'opposa à la commuta* tion delà dime, qui devait tant lui profiter plus tard. Bile soutint contre Robert Peel et Richard Gobden les lois sur les céréales. N'était-elle pas intéressée au haut prix du blé, qui servait de base à l'évaluation de ses revenus ?
Le bill de réforme de 1831 fut rejeté une première fois par la Chambre des lords, par suite de la coalition unanime des évèques avec les vieux tories. Certains bourg$ pourris^ tels que Old Sarum avec un habitant, Gatton avec cinq électeurs, Buckingham avec treize, Wareham avec vingt, étaient représentés au parlement, tandis que de grandes cités industrielles, comme Birmingham; Man« chester et Leeds, ne l'étaient pas. Abolir un tel état de choses, déclarait avec véhémence l'archevêque de Canter* bury, est à la fois < malfaisant et dangereux ». Et en parlant ainsi, dit le chanoine Molesworlh dans son histoire d'Angleterre, n le vénérable prélat exprimait les sentiments de Tépiscopat ».
Enfin, dernièrement encore, le 28 juin 4883, ce sont les « lords spirituels » qui ont fait échouer la loi relative au mariage d'un veuf avec sa belle-sœur.
La liberté a triomphé de bien d'autres résistances. Dans Tédifice de l'Église privilégiée furent portés des coups successifs, qui devaient en préparer la chute. En 1828, les actes relatifs au test furent rappelés; en 1829, les catho* liques romains furent admis à siéger à Westminster; en 1836, la célébration des mariages, ainsi que l'enregistrement des naissances et des décès, furent afi'ranchis du
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contrôle de TÉgiise établie; en 1B52, les non-conformistes et les anglicans furent placés à Tégard des cimetières pubiics dans des conditions d'égalité; eu 1858, les juifs purent entrer au parlement; en 4860, les enfants de toute ci'oyance fui*ent reçus dans les écoles subventionnées, et, à partir de 1870, Téducation publique fut encore plus complètement latcisée (I).
Le système de législation séparée fut appliqué à ce qu'on appelle la nationalisation des universités. Aucun étudiant n'était admis à Oxford et à Cambridge s'il ne signait une adhésion aux trente- neuf articles. En 1834, Oxford fut au* torisé à ouvrir ses portes aux non-conformistes, et ceux-ci purent concourir pour le diplôme de bachelier es arts. Deux ans après, une loi, plus libérale encore, fit de Cambridge l'université favorite des dissidents, en leur permettant d'y acquérir le grade de maître es arts. Enfin, depuis 1871 et surtout 1882, les professeurs et les directeurs des universités ne sont assujettis à aucune déclaration de foi, à aucune pratique religieuse; ils peuvent être choisis parmi tous les hommes de mérite, à quelque culte qu'ils appartiennent, et alors même qu^ils n'appartiendraient à aucun.
Telles sont les réformes, obtenues par de longs et laborieux eiforts, qui ont successivement détruit plusieui*s abus de rÉglise établie. Mais elles n'ont que faiblement ébranlé sa position ; car elles ont laissé subsister sa puissance matérielle et elles n'ont pas touché à son principe d'existence. C'est le désétablissement de l'Église d'Irlande, dû au système de législation séparée, qui a réellement porté le coup fatal.
Cette séparation a inauguré, en effet, dans la métropole
(1) Voir l'État de Californie, p. 246.
POLIT. EXPiB. 10
britannique une politique nouvelle, d*après laquelle l'État cesse de s*occuper des intérêts reli^eux du peuple. Ell^ s'est faite parce qu'elle ne concernait qu'une seule province, et celle-là même où la domination du protestantisme épiscopal donnait lieu à plus de scandales et était le plus injuste. En 1869, on n'a pas calculé, en Angleterre, les conséquences indirectes de la loi ; la portée lointaine en est restée inaperçue. Aujourd'hui Ton s'en rend compte. Nul ne songe à rebrousser chemin ; nul ne pense qu'il soit possible de rétablir l'Église anglicane ou d'établir une autre Église à sa place. En revanche, les libéraux s'efforcent d'avancer dans la voie parcourue ; ils veulent accomplir dans les deux autres tiers du Royaume-Uni la réforme qui a été accomplie en Irlande, au profit de l'égalité religieuse et pour le plus grand avantage de tous les cultes, y compris le culte anglican. Une association (1), composée d'hommes aussi intelligents que dévoués au bien public, travaille activement à cette tâche; elle prévoit qu'avant trois ou quatre ans la question sera portée si haut que les chambres de Westminster ne pourront en éviter la dis^ cussion sérieuse.
La citadelle, il faut le reconnaître, n'est pas facile à prendre, tant l'Église établie a poussé en Angleterre de racines profondes.
Et d'abord, elle possède de riches revenus qui lui créent dans le pays une situation fort importante. Ces revenus proviennent surtout de la dîme. Dans les quatre premiers siècles du christianisme, les dîmes étaient peu en usage, même comme dons volontaires. Plus tard, l'autorité religieuse en fit un devoir du chrétien. Un concile promcial,
(1) Society for the libération of religion from state patronage and control.
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leau en France vers la fin du sixième siècle (1), en ordonna pour la première fois le payement régulier. Plus tard en^^* core, le pouvoir temporel apporta la sanction de la force au9i> décrets des conciles, et la dîme devint une obligation légale. C*est ce qui eut lieu, en France ,; sous Gharlemagae en 779, et sous Éthelwulph, en Angleterre, en 855. Jus* qu'en 1836, les dîmes se payèrent généralement en nature. Depuis cette époque elles sont évaluée^ en argent. Une commission de trois membres, dont deux sont nommés par le gouvernement et un par l'archevêque de Ganterbm'y, fixe annuellement le montant de la dîme d'après Je. prix moyen du blé durant les sept années précédentes (2).
Une autre source de profits pour TÉglise privilégiée consiste dans un second impôt connu sous le nom de chttrck" rate, dont la quotité se règle sur la valeur locative de la propriété immobilière. Il s'applique à Tentretien et à la
(1) Concile de Tours, 567, dont la décision fut confirmée par le second concile de Mâcon, en 585.
(2) Cette commutation a cliangé notablement le caractère de la dlme^ Celle^î est deveoue une simple taxe que le propriétaire da sol paye à TÉtat et que TËtat répartit entre les ministres du culte, à titre de salaire, pour services rendus. La dîme a cessé de constituer pour les membres du clergé un droit personnel, irréductible; toute propriété de TÉglise est devenue en principe une propriété publique. La commission ecclésiastique encaisse l«pro* duit des dîmes, la rente des biens de mainmorte, tous les ré» venus du clergé anglican, et elle les distribue, de façon à donner moins à ceux qui reçoivent trop et à donner plus à ceux qui ne reçoivent point assez. C'est ainsi que le clergé paroissial a vu ses ressources augmenter dans les cures pauvres, tandis que Par^ chevéque de Ganterbury, qui touchait annuellement, en i83&> 22 216 livres sterling, n'en touche plus que 15 000. Les ministres du culte sont en réalité aujourd'hui de simples salariés à l'instar des employés du service civil, et Von considère qu'ils n'ont droit à 4eur salaire que tout autant qu'ils conservent ou qu'on leur conserve leur emploi.
réparation du temple, ainsi qu'aux frais du culte, taudis que la dîme constitue le bénéfice des évèques, des chanoines et du clergé paroissial.
La dime procure un revenu auquel d*enYiron 400 millions de francs. L'Église établie possède, en outre^ des richesses que Ton peut capitaliser à une valeur de 1 250 millions. Elles consistent en biens de mainmorte affectés aux évéchés et aux chapitres, ainsi qu'en dotations diverses.
Une corporation qui tire annuellement de l'impôt et de Fensemble de ses biens une rente de 445 millions de francs pour 17000 prêtres, présente évidemment une force de résistance difficile à surmonter (1).
Les laïques viennent fournir encore à cette force de résistance un appoint considérable par suite de l'institution àvL patronage.
De temps immémorial, les seigneurs qui bâtissaient un& église ou une chapelle recevaient de l'évêque le droit d'ea nommer le titulaire. Le prêtre ainsi désigné par le patron pour célébrer le service religieux, touchait la dlme et les autres revenus afférents à la nouvelle paroisse.
Ce fidéicommis, créé à l'origine « pour le salut des âmes, » est devenu à la longue une propriété ordinaire, exploitée uniquement au profit de son détenteur. La vente des bénéfices est aujourd'hui l'objet d'un trafic plus on moins avoué; la simonie règne dans l'Église. Elle y a faFt son apparition de bonne heure, car, bien avant la Réforme^ au milieu du treizième siècle, le prêtre jurait à Tévèque de son diocèse qu'il ne devait pas son bénéfice à quelque moyen vénal.
Toutefois, ni les serments, dont on a varié la formule^
(1) Deux archevêques et ving^t-huit évêqaes touchent auDuelle* ment plus de 4 millions de francs.