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LA DESÉTÂBLISSEMENT DE L'ÉGLISE

Ài]es déclarations qu'on a substituées aux serments, n'ont atrêté les progrès de la spéculation. Sur les 13000 bénéfices existant en Angleterre et dans le pays de Galles, 8 000 environ appartiennent à des laïques et représentent une rente de près de iOO millions de francs. Or, un quart de ce nombre est constamment sur le marché et les autres sont, pour la pluparty'^l'objet d'un commerce discret.

Les droits de patronage se négocient sous deux formes. Le patron vend le droit de première présentation {next présentation), c'est-à-dire le pouvoir de désigner le titulaire du bénéfice à la première vacance. Ce droit prochain d'usufruit est adjugé au plus fort enchérisseur ; il est vendu en quelque sorte aux portes de l'église, comme le sont les fauteuils d'orchestre aux portes des théâtres. Le prêtre qui acquiert son bénéfice par ce moyen, et il n'est pas facile de l'obtenir autrement, est souvent moins recommandable que ne l'exigerait son sacerdoce. L'évêque de Peterborough a reconnu, devant une commission parlementaire, qu'il avait été obligé d'instituer un paralytique, un ivrogne, un infirme de soixante-quinze ans, un sodomiste. Il ne pouvait les refuser, car ils se trouvaient dans les conditions canoniques requises par la loi. Il existe même des cas de patronage, celui des bénéfices connus sous le nom de donatioes, pour lesquels l'institution épiscopale n'est pas nécessaire. Le clergyman désigné par le patron n'a à fournir ni lettres d'ordre ni témoignages relatifs à son caractère.

Le patron ne vend pas seulement le prochain usufruit. Le droit de patronage en lui-même, c'est-à*dire le droit de présenter aux vacances successives, non compris la première, ce qui s'appelle ra(/M;ou;son9 est aussi l'objet d'un trafic. Seulement^ la spéculation, étante ternie éloigné, se trouve par cela même moins active.

Ainsi, les possesseurs de bénéfices ont trop d'intérêt à la conservation du privilège de TÉglise anglicane pour ne pas rester sourds aux plaintes qu'il soulève. L'association dont nous avons parlé plus haut trouve en eux des adversaires ; mais, en revanche, elle rencontre ailleurs de puissants concours. Les catholiques et les protestants non conformistes réclament, au nom de Téquité, le désétablissement de l'Eglise, afin de n'avoir plus à payer pour le culte officiel, en même temps qu'ils soutiennent leur culte respectif.

Parmi les épiscopaliens eux-mêmes, les puséistes, c'està-dire les fidèles qui suivent la doctrine du docteur Pusey et qui forment ce qu'on appelle la haute Église (kigh ckurch), ne s'opposent pas à la séparation. Elle leur procurerait, pensent-ils, une liberté plus grande pour le règlement des affaires de leur communauté (i). L'institution actuelle est, au contraire, soutenue par les deux autres divisions de l'Église établie, connues sous le nom d'Église basse {low church) et d'Église large {broad churek) (2).

Après ce tableau des positions des adversaires et de leurs moyens de défense ou d'attaque, voyons comment le système de législation séparée a permis dans ces derniers temps aux libéraux de remporter quelques victoires.

(1) Les puséistes voudraient administrer leurs églises comme s'administre une corporation privée, tandis qu'ils sont assujettis aux mille règles étroites que TÉtat leur Impose. Ils voudraient également, pour leurs querelles intérieures, relever des. tribunaux ordinaires, au lieu d'être soumis à la juridiction spéciale du conseil privé.

(2) La haute Église est celle qui se rapproche le plus du catholicisme ; elle forme; en quelque sorte, la droite de l'Église épisco» pale^ tandis que l'Église large en forme la gauche, et TÉglise basse, le centre.

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Il y a une quarantaire d'années environ, Rochdale, Manchester el plusieurs villes importantes refusèrent de payer les taxes d'Église {church rates) ^ Dans un cas célèbre, la Chambre des lords admit que cette taxe ne pouvait être exigée, si elle n'était approuvée par la majorité des paroissiens. La lutte dura plusieurs années au parlement. Enfin^en 1868, M. Gladstone fit adopter une loi par laquelle les taxes d'Église ont cessé d'être obligatoires. L'assemblée de paroisse {vestry) peut bien les voter, mais les paye qui veut. Ces taxes ont de la sorte à peu près disparu de l'Angleterre.

Elles existent encore en Ecosse pour l'Église presbytérienne, qui est dans cette province l'Eglise établie. En outre, elles n'y sont pas seulement obligatoires pour l'enii^etien du temple et les frais du culte, mais aussi pour l'entretien du presbytère.

Gela n'empêche pas l'Ecosse d'être, d'un autre côté, en avance sur l'Angleterre. Une loi du 7 août 1874, passée sous le ministère de lord Derby, y a aboli le patronage. Le préambule de cette loi mentionne que la reine Victoria a mis gracieusement à la disposition du parlement tous ses droits personnels, en ce qui concerne la présentation aux sièges vacants dans l'Église établie de l'Ecosse. La loi stipule ensuite : d'une part, que les congrégations paroissiales auront désormais la faculté d'élire leur ministre, en se conformant, pour la délibération et pour le vote, aux règles tracées, de temps à autre, par l'assemblée générale de l'Église d'Ecosse ; d'autre part, que les personnes privées (à l'exclusion par conséquent des évêques et des corporations) qui possèdent à titre permanent des droits de patronage, pourront, dans le délai de sii; mois, adjcesser une pétition au shériff de leur comté,' à l'effet d'obtenir une compensation à la perte de ces droits.

I5i U MÉTHODE 8'APPUIB ADRL'OBBBRYATION COMPARÉE.

Ajoutons que le droit de patronage était loin de posséder en Ecosse la même valeur négociable qu'en Angleterre. Il avait même si peu de valeur qu*il a été généralement compensé par une année de revenu du bénéfice, et cette cornpensation a été abandonnée par le plus grand nombre de patrons.

Le précédent de TÉcosse ne pouvait manquer d'être in* voqué pour l'Angleterre. A cause des intérêts énormes qui sont en jeu, il Ta été avec prudence. Au mois de juin 1884, un bill a été introduit pour demander l'abolition du droit de next présentation, sans toucher à Vadtvowson. Et même ce droit devait être respecté, s'il n'avait pas été aliéné par le patron, ou s'il l'avait été seulement par contrat de mariage ; on ne voulait atteindre que les spéculateurs l'ayant acquis à prix d'argent. Le bili a été repoussé ; il sera présenté de nouveau. Les partisans de la séparation pensent qu'il aura le même sort que la première fois^ et ils ne s'en inquiètent guère, persuadés que Tabolition du patronage en Angleterre ira de pair avec le désétablissement de l'Église.

Ce qui entretient chez eux de hautes espérances, c'est le désétablissement de TÉglise d'Irlande. Les conditions dans lesquelles il s'est opéré, ainsi que les résultats qu'il a donnés, sont bien de nature à réchauffer leur zèle. Il a constitué un acte de politique hardie; en l'accomplissant, le parlement de Westminster a montré qu'il ne reculait pas devant les résolutions viriles. L'Église épiscopale représentait en Irlande le droit du vainqueur ; ses évêques étaient alliés à de grandes familles de l'Angleterre ; elle possédait des biens dont le revenu annuel atteignait i5 millions et demi de francs, et elle touchait des dîmes et autres rentes perpétuelles d'une valeur supérieure à

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7 millions. Tous ces profits allaient à une congrégation, dont les membres ne représentaient que 12 pour 100 de la population du pays et qui n'était guère dirigée que par deiix mille prêtres (i).

Le parlement céda aux suggestions de la simple équité. Les droits de propriété et les motifs de prescription invoqués par les privilégiés, les considérations d*ordre spirituel, les liens de parenté et de race ne Tarrètèrent pas. La Ipi du 26 juillet 1869 trancha nettement et avec succès las questions les plus délicates. Elle transféra tous les biens et revenus de l'Église épiscopale à une commission sommée par le parlement. Cette commission fut incorporée, c'est-à-dire investie de la personnalité civilie, poavAnt acheter, échanger et vendre. Elle eut à indemniser les membres du clergé pour la perte de leur siège, et à leur tenir compte des dotations privées postérieures en date à 1660. Toutes les compensations étant réparties, il restait, en novembre 1880, un reliquat de propriété, évalué à 300 millions de francs, employé ou à employer dans un but d'utilité publique.

En rapprochant ces nombres de ceux donnés plus haut, on constate, comme résultat général, que les dîmes servent à payer les indemnités et que les biens de TÉglise épiscopale ont été presque entièrement confisqués par

rÉtat.

En supprimant TÉglise établie d'Irlande, Tacte de 1869 en a dissous toutes les corporations ; il a aboli la juridiction de ses tribunaux; il a rayé du budget la subvention annuelle accordée par le parlement ; il a déclaré enfin que les évèques irlandais ne siégeraient plus à la Chambre des lords,

(1) Exactement 2 arobevéquei, 10 évèques^ 42 oorporationt de

L*éga1ité religieuse est loin d^avoir entraîné pour rÉglise d'Irlande cette désorganisation et cette ruine que les privilégiés et leurs amis prédisaient avec une emphatique terreur. Une convocation générale du clergé irlandais a eu lieu, en juin 1870, dans le but de réorganiser son Église ; elle a élu une commission de 60 membres, chargée de diriger ses intérêts séculiers. L*appel de cette commission a été entendu, et les ressources ne font pas défaut à l'Église libre : elle dispose aujourd'hui, pour 820 prêtres conduisant une congrégation] de 635000 personnes, d'un revenu annuel de 6200000 francs.

Aussi évéques, pasteurs et fidèles sont-ils unanimes à glorifier les avantages de la séparation. Les témoignages abondent ; en voici un des plus récents (1) : « L'Église d'Irlande a réalisé dans ces dix dernières années plus de progrès que durant plusieurs siècles avant la séparation : des cathédrales ont été élevées et restaurées ; des églises ont été bâties, rebâties et décorées ; des presbytères ont surgi sur tous les points de la contrée. »

J'ai dit que par le désétablissement de l'Église le parlement avait inauguré une politique dont le principe avait passé d'abord inaperçu en Angleterre. Le fait seul a passé encore plus inaperçu en France. Nos compatriotes qui l'ont connu ne lui ont accordé que cette attention distraite que l'on porte chez nous aux choses de l'étranger, tant qu'il ne s'agit pas d'y envoyer des soldats et des fonctionnaires. J'estime cependant qu'il y a dans le désétablissement de l'Église d'Irlande un précédent de haute importance pour tous les pays où s'agite

doyens et chapitres, 32 doyens, 33 archidiacres, 150^ pasteurs bénéficiaires et 500 vicaires salariés.

(1) Jrish Beclêtkutioal €^a$tt€, 10 décembre 1881.

LE DÉSÉTABLISSIfilfBNT DE L'ÉGLISE. iU

la séparation de TÉtat et des Églises, où les objections de même nature s'adressent aux législateurs, où des db stades analogues sont à surmonter. Plus nous avançons dans le temps, plus les nations civilisées sont solidaires, plus elles tendent à se ressembler. Dans Tavenir, le système de lé-^ gislation séparée produira ses fruits de Tune à l'autre, tandis que, dans chacune d'elles, il sera mis en usage pour expérimenter les résultats de Tobservation. . Il a été depuis longtemps appliqué dans l'empire britannique pour le désétablissement de l'Église : au Canada, en i854; dans les colonies australiennes, à diverses époques à partir de i849 ; dans les possessions du sud de l'Afrique ; à la Jamaïque et dans les îles des Indes occidentales. Partout les évêques anglicans proclament la supériorité du régime de liberté sur celui du privilège. Ainsi, au Canada, les ressources de l'Église se sont tellement acci'ues que, dans le diocèse de Montréal, chaque clergyman touchait en moyenne, dès 1868, 7 250 francs par an. A la Jamaïque, les revenus du clergé, qui étaient de 400000 francs environ en 1^0, avaient, par une progression continue, dépassé 350000 francs en 1879.

Les promoteurs de l'égalité religieuse en Angleterre ne manquent donc pas d'arguments en faveur de leur thèse. Il ne m'appartient pas de leur donner des conseils ; sans cela je leur dirais : « Continuez la politique qui a si bien réussi jusqu'à ce jour et qui est la politique scientifique. Demandez le désétablissement de l'Église pour l'Ecosse, eifi»uitepour lopays de Galles, enfin, pour l'Angleterre, en commençant par l'abolition du patronage. Vous avez forcé, en 1869, la première enceinte ; forcez les deux suivantes, et vous deviendrez facilement maîtres de la place. Sans doute, nul ne se fera plus d'illusion sur ta portée de ces conquêtes partielles ; vos adversaires sont sur^ leurs

i56 LA MÊTBODB 8*APPUIE SUR L'OBSBRVATION COMPARÉE.

gardes. Maïs qu'importe 1 Les plus forts se contenteront d'être battus les derniers. Quand les corps d'armée sont divisés, il n'est pas malhabile de diviser Tattaque. >»

Or, les intérêts sont loin d'être les mêmes pour les di-' ▼erses régions de la métropole britannique.

En Ecosse, l'Église établie n'est pas l'Église anglicane : c'est l'Église presbytérienne, fondée par Jean Knox et déclarée, en 1560, religion d'État par le parlement écossais.' Son existence ne fut pas exempte de vicissitudes. En 1584, l'épiscopat fut rétabli ; en 1592, la présentation aux bénéfices fut attribuée au souverain et à un certain nombre de laïques; en 1612, un compromis fut essayé entre l'épiscopat et le culte presbytérien ; en 1637, Charles I^' fit rédiger d'office une liturgie pour l'Ecosse ; en 1661, tout clergyman fut obligé de reconnaître par serment la supériorité du roi en matière ecclésiastique ; enfin, à la révolution de 1688, l'Église prasbytérienne fut soulagée par la suppression définitive de l'épiscopat ; mais en 1711, après l'union de l'Angleterre et de l'Ecosse, le patronage laïque fut rétabli.

L'Eglise presbytérienne est d'essence plus démocratique que l'Eglise épiscopale. Elle place, en principe, l'autorité des Ecritures au-dessus du pouvoir du parlement, et les décisions des assemblées générales au-dessus des décrets du souverain. En 1834, une de ces assemblées adopta le Veto Act^qui donnait aux chefs de famille d'une paroisse le droit de refuser le ministre présenté par le patron. La décision fut jugée illégale, et quatre cent cinquante et un pasteurs sortirent de l'Eglise établie pour fonder l'Eglise libre {free church).

Il existe aujourd'hui en Ecosse trois communions presbytériennes : l'Eglise établie, l'Eglise libre, l'Eglise unie

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{united presbyterians). Toutes les trois ont le même dogme, le même culte, le même mode d'administration. C'est le privilège, que n'ont pu supporter des âmes fiëres et indépendantes, qui a créé la division parmi les prêtres et parmi les fidèles ; division si profonde, que ce privilège serait loin d*être défendu par la majorité des Ecossais. L'Eglise établie ne réunit guère que le tiers de la population ; dans les Highiands, elle est presque complètement délaissée. Et cependant elle coûte annuellement 9 750000 francs qu'elle prélève sous forme de dîmes, de subvention parlementaire, de dotations municipales, de taxes d'église, tandis que les autres communions se suffisent à elles-mêmes.

Les leaders du parti libéral se sont engagés solennelle* meut à réaliser les vœux de la nation écossaise. En 1880, TEcosse a envoyé au parlement sept conservateurs et cinquante-trois libéraux ; ceux-ci sont déjà favorables à la séparation de TEglise, ou tout au moins décidés à se ranger sur ce point à la volonté du peuple. Ils peuvent compter sur Tappui des libéraux anglais, et ils ne rencontreront pas sur leur route Tobstacle du patronage, puisque, depuis 1874, il a été supprimé.

Dans le pays de Galles, comme en Ecosse, la majorité sera favorable au désétablissement. Sous Henry YIII, ce pays peniit tout vestige d'indépendance politique; la religion nouvelle lui fut imposée. Des ministres qui ne parlaient pas le celtique furent investis de bénéfices; un grand nombre d'entre eux résidèrent loin de leurs paroisses ; indifférents et corrompus, ils n'eurent nul souci du troupeau commis à leur garde. Aussi, vers la fin du dernier siècle, les méthodistes trouvèrent ils là un champ tout préparé pour de nouvelles semences. Les prêtres officiels

eurent recours à des persécutions cruelles, qui ne firent que réchauffer le zèle des prédicateurs et augmenter le nombre des dissidents de TÉglise établie. Aujourd'hui, sur i 574 000 habitants, cette Église ne compte plus que 200000 à 300000 adhérents; dans maints districts, elle est abandonnée par les neuf dixièmes de la population. Les Gallois non conformistes sont généralement pauvres ; sauf pour quelques villes, ils sont clairsemés à la surface du pays, et cependant ils suffisent si bien à leurs besoins spirituels, de leurs propres deniers, qu'au congrès de Sviransea, en octobre 1879, Tarchevêque de Ganterbury témoigna son étonnement d'avoir vu tant de chapelles dissidentes dans les plus petits villages et aux flancs des collines désertes.

On peut donc appliquer au pays de Galies ces paroles de M. Gladstone, à propos de TÉglise d'Irlande : a Un éta» blmement qui ne fonctionne que par le petit nombre, qui est séparé de la masse du peuple par un abîme infranchis* sable et par un mur d'airain, dont les services, s'ils étaient offerts, seraient repoussés, grâce à des souvenirs pénibles et honteux, un tel établissement fera bien, pour son intérêt et pour son dogme, de se débarrasser le plus tôt pos* sible de son clinquant et de ses oripeaux, et de commencer une nouvelle carrière, dans laquelle, renonçant à la fois au crédit et au discrédit que procure la sanction civile, il cherchera sa force en lui-même, et placera sans peur sa confiance dans la vertu de ses enseignements. »

La séparation de l'Église entraînerait dans le pays de Galles l'abolition du patronage. Dès lors, les libéraux se trouveraient en Angleterre en face d'une Église bien désarmée dont la faiblesse éclaterait à^tous les yeux. Point n'est besoin de beaucoup de statistique pour prouver que

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