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CHAPITRE XX VII

EXEMPLES CHOISIS DANS l'hISTOIRE POLITIQUE DE LA FRANCE.

On fait souvent dire à l'histoire ce que l'on veut. Si un certain nombre d'historiens, tels qu'Augustin Thierry et Alexis de Tocqueville pour la France, après avoir fouillé avec une ardeur aussi consciencieuse que patiente dans les arcanes du passée ont jeté de vives lueurs sur les époques déjà loin de nous, combien en est-il qui ont fait servir à la simple défense d'une thèse les événements habilement groupés des siècles antérieurs? Combien d'autres, prenant, sans choisir, les documents tels qu'ils s'offrent à leurs recherches, mêlant les importants aux futiles, confondant les témoignages les plus certains avec les moins avérés, rabaissent en quelque sorte l'histoire au niveau d'une série de faits divers ?

L'histoire de France est encore à faire. Jusqu'à la Restauration, elle n'a guère été que le récit des actes du souverain et la chronique de la cour. Depuis la renaissance littéraire du commencement du siècle, des hommes de labeur, des érudits sans passion ont collectionné des do* cuments nombreux pour servira l'histoire du peuple fran-

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çais. Œuvre utile, indispensable même, qu'il importe de compléter avant tout, mais qui ne suffira pas.

Lorsqu'on aura entassé volumes sur volumes, élevé sur les rayons poudreux des bibliothèques anciennes des rayons nouveaux de documents inédits, on n*aura fait que réunir les matériaux de Thistoire. On aura bien retiré le minerai de sa gangue, mais il restera à extraire le métal du minerai. On devra faire un choix dans Tamoncellement des pièces entassées, mettre les unes en vive lumière, laisser les autres dans l'ombre. Il faudra arriver à tendre à travers le labyrinthe aux mille voies enchevêtrées un fil conducteur qui ne sera autre chose que les lois de l'histoire. Sans cela on n'aurait abouti qu'à creuser davantage le puits de la vérité, au fond duquel quelques initiés auraient seuls le pouvoir de descendre.

Alors interviendra un instrument de mesure, une balance avec ses poids, le cerveau. Or, le cerveau des hommes de notre temps n'est pas celui des contemporains de Louis XIY, encore moins celui des contemporains de Louis IX ou de Charlemagne. Peut-on peser les événements des siècles reculés avec les mêmes poids que les événements accomplis sous nos yeux? Cette maladresse n'est point rare; le roman et le drame historiques lui doivent des situations, des caractères, des dialogues étranges, quand ils ne sont pas ridicules ( i ].

Le cerveau de Thistorien peut être comparé à l'objectif d'un photographe. S'il est mis au point pour toutes les images qui vont s'y réfléchir, celles-ci apparaîtront avec la

(1) Si Augustin Thierry a écrit taot de pages mémorables, c'est qu'il a su mieux que bien d'autres tenir compte de ia différence des temps. Les lignes suivantes en sont la preuve : a Accoutumés par les habitudes paisibles de notre civilisation à voir dans le nom de bourgeois Topposô de celui de Boldaf, nous avons peine à

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valeur qui leur convient; il sera aisé de les comparer entre elles. Mais si Tobjectif, étant en place pour une vue voisine, n'est pas changé de position pour des vues plus distantes, comment apprécier par comparaison les contours et les couleurs?

Mettre au point le cerveau, voilà la difficulté en histoire^ en sociologie, en politique. Difficulté considérable pour ceux qui ne peuvent vaincre sans grand effort les préjugés tenant à la religion, à la classe ou au patriotisme. Un esprit sagace et calme surmontera bien des obstacles, si les recherches de Thistorien, de Tarchéologue et du paléographe ont été complétées par les observations du voyageur. De même qu'en parcourant une forêt, on trouve des arbres à peine sortis du sol, d'autres couverts de rameaux, ceux-ci chargés de fleurs et de fruits, ceux-là enfin crevassés, le tronc vide et Técorce rongée, de telle sorte que ces aspects simultanés font assister aux phases successives du développement de Tarbre ; — de même chacune des époques les plus lointaines de notre histoire a des témoins vivants encore à la surface de notre planète, et il suffit de les interroger avec soin pour reconstruire la trame des âges antérieurs. Pour voir clair dans les obscurités du passé, il est donc utile de connaître Tétat social de tous les peuples à quelque degré de civilisation qu'ils appartiennent.

C'est la méthode expérimentale appliquée à l'histoire. Nous n'avons pas à insister. Si nous nous sommes permis cette digression, c'est pour nous excuser de ne donner

comprendre ces héros de Tiadustrie naissante, qui maniaient les armes presque aussi souvent que les outils de leurs métiers, et frappaient de crainte jusque dans leurs donjons les ûls des nobles et des preux» quand le son du beffroi annonçait au loin que la commune allait se lever pour la défense de ses franchises. )> (Lettre XX sur (^histoire de France,)

dans ce chapitre que des indications, plutôt que des preuves, à Tappui du système des législations séparées. Ces preuves existent, et nombreuses sans doute. Mais nous ne les avons guère sous la main. Il appartient aux érudits de les trouver. Ne voulant pas étaler des prétentions d'historien, nous nous contenterons de quelques citations sommaires.

Si, comme on l'en a glorifié, Louis VI avait affranchi les communes ou seulement un certain nombre d'entre elles, on pourrait trouver dans ces actes successifs de la souveraineté un emploi de la méthode expérimentale. Seulement, il n'en est rien : la grande évolution accomplie du onzième au quatorzième siècle n'a point été l'application , même inconsciente, d'un procédé de gouvernement analogue à celui que nous conseillons ici. Le pouvoir royal n'a pas plus affranchi les communes que le christianisme n'a affranchi les esclaves (1). Il n'aurait pu le faire que dans l'étendue de son domaine, entre la Somme et la Loire; or, là précisément, il ne l'a pas fait.

« Si les intentions du roi de France, dit Augustin Thierry (2), avaient été, aussi pleinement qu'on le croit, favorables à l'érection des communes, c'est dans les villes de la couronne qu'on les aurait vues se manifester de la manière la plus éclatante. Eh bien, pas une de ces villes, les plus florissantes du royaume, n'obtint un affranchissement aussi complet que celui des villes seigneuriales. C'est que tout projet d'insurrection y était aussitôt déjoué par une puissance de beaucoup supérieure à celle des plus grands seigneurs. Paris n'eut jamais de commune, mais seulement des corps de métiers et une justice bourgeoise sans

(1) Voir Gaston Boissier : Cicéron et ses amis, {%) Lettres sur l'histoire de France, p. 199.

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