LA DIVISION DU TRAVAIL
certaines industries deviennent spéciales à certains milieux, de telle sorte que la division du travail s'établit, et tend à s'établir de plus en plus entre les provinces et entre les États ; enfin, dans une industrie donnée, les tâches se différencient et se multiplient, eu égard au nombre des ouvriers qui les accomplissent.
En dehors de l'industrie, dans la sphère du gouvernement lui-même, le principe de la division du travail est largement appliqué. Dès l'origine de l'histoire, on voit la différenciation apparaître par la coexistence des rois, des prêtres, des nobles, des juges, des fonctionnaires, ainsi que par la distinction établie entre les administrations de rÉtat, des provinces et des cités.
Dans Tordre intellectuel, la spécialisation s'accentue avec non moins d'énergie. Les savants modernes ne savent pas tout, comme ceux de l'antiquité et du moyen âge ; chacun cultive son champ, et la richesse de sa récolte dépend beaucoup de la moisson du voisin. De même pour les lettres, de même pour les arts.
Nous avons constaté que le principe de la division du tra^nail est largement appliqué dans la vie végétale et animale, dans certaines sociétés d'insectes et dans les sociétés humaines. Chez celles-ci toutefois il est loin de posséder toute l'étendue désirable. C'est ainsi que nous voyons une même personne cumuler les fonctions de maire, de conseiller général et de député ; une autre, celles de sénateur et de juge.
Si le progrès en toutes choses dépend de la division du travail, pourquoi lapolitique expérimentale ne l'utiliseraitelle pas à ses fins? Pourquoi ne lui demanderait-elle pas les expériences successives sur lesquelles se fondera la science du gouvernement ?
Mais, objectera-t-oD, Ton ne saurait prétendre que les diverses régions d*un État doivent jouir de lois spéciales^ comme les organes du corps possèdent chacun ,sa fonction. Nous pourrions répondre qu*il en est ainsi dans les États fédératifs, dont ]e lien politique ne laisse pas que d*être très puissant, et qui possèdent une unité nationale très réelle, que les diversités locales renforcent, au lieu de Faffaiblir. Mais nous préférons abonder dans le sens dç Tobjection énoncée ; notre pensée va n)ême au delà.
Nous pensons que les mêmes principes de gouvernement se généraliseront, en gagnant de proche en proche, en passant de nation à nation ; nous croyons à une constitution semblable dans l'ayenir pour tous les peuples. En douter n*est pas possible, à moins qu'on ne comprenne pas que la politique est une science. Il ne saurait, en effet, y avoir une politique française^ une politiqpe anglaise, une politique italienne, pas plus qu'il ne saurait exister une biologie allemande, une chimie suisse, une physique russe. Un grand nombre de lois sont déjà en fait internationales; citons celles qui concernent les droits des obligations, celles pour lesquelles les conventions d'extradition sont consenties.
Il ne s'agit donc point, pour nous, de donner aux diverses régions d'un État des lois particulières ; il s'agit de découvrir les principes généraux qui régissent les sociétés humaines comme la gravitation régit les sociétés d'astres ; or, pour cela, il ne saurait exister de meilleur procédé que la division du travail. Telle région est apte à une recherche ; telle autre se prête davantage à un genre d'investigation différent. La loi de l'adaptation est encore vraie ici. Cette loi, Lamarck la formule en ces termes : «De grands changements dans les circonstances amènent pour les animaux de grands changements dans leurs besoins, et de
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parefls changements dans les besoins en amènent nécessairement dans les actions... » Il en résulte la naissance ou le développement de telle partie devenue nécessaire, et, <( dans certains cas, le défaut total de telle partie qui sera devenue inutile (4). »
Ainsi, la fonction fait surgir Torgane. Or, que sont les lois, si ce n*est les organes abstraits du gouvernement? Ne dit-on pas le fonctionnement des lois? Donc les lois doivent être le produit du milieu. Donc les expériences instituées pour leur découverte doivent être tentées dans la région qui les contient pour ainsi dire en puissance, de préférence à celle qui, pour pénétrer davantage dans le concert national, aura à faire un effort d'à* daptation. Donc la division du travail, telle qu'elle résulte des livres II et III, est indiquée par la science pour la recherche, la découverte et la démonstration des lois de la politique.
(1) Lamarck, Philosophie zoologique ^ p. 220.