‹ La politique expérimentaleChapitre 88 sur 122 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

dans la natdre, les progràs sont partiels et ne vont pab d'ensemble; la nature ne fait pas de moyennes.

Nous ayons déclaré que noire but n'était pas d'établir des législations diverses dans les différentes régions du territoire, mais seulement de faire des essais temporaires dans les régions les mieux préparées pour ces essais, et dont l'assentiment serait acquis au préalable. Il n'en résulterait pas moins que certaines régions se trouveraient momentanément en avance sur d'autres. De là sans nul doute des récriminations amères de la part des amants passionnés de Tuniformité. Y songez-vous? nous diront ceux qui considéreraient comme un dommage qu'une loi, élaborée pour la France continentale, ne s'appliquât pas aussitôt à Mayotte et àNossi-Bé, à Saint-Pierre et à Miquelon.

Nous pourrions répondre que, si l'expérience n'aboutit pas ou si elle conclut négativement, il est mieux d'avoir divisé les risques, en ne tentant l'essai que sur une por«tion réduite du territoire national ; mais nous préférons traiter l'objection de plus haut.

Nous faisons encore appel à la nature et, en faveur de cette méthode qui n'est point populaire, nous sommes heureux de pouvoir de nouveau citer d'admirables paroles de l'illustre Lamarck :

« Parmi les vérités que l'homme a pu apercevoir, l'une des plus importantes est, sans doute, celle qui lui a fait reconnaître que le premier et principal objet de toute instî-

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tution publique devait être le bien de la totalité des mem^ bres de la société^ et non uniquement celui d'une portion d'entre eux... Mais il y a encore une vérité qu'il ne lui importe pas moins de reconnaître, s'il ne doit même la placer au-dessus de celles qu'il a pu découvrir, par l'extrême utilité dont elle peut être pour lui. C'est celle qui^ une fois reconnue, lui montrera la nécessité de se renfermer^ par sa pensée, dans le cercle des objets que lui présente la nature, et de ne jamais en sortir, s'il ne veut s'exposer à tomber dans l'erreur et à en subir toutes les conséquences. ..J'ose dire que de toutes nos connaissances la plus utile pour nous est celle de la nature, celle de ses lois, en un mot, celle de sa marche dans chaque sorte de circonstances. Aussi peut-on assurer que chaque individu de l'espèce humaine fournit sa carrière plus ou moins complètement, plus ou moins heureusement, selon que la direction qu'il donne à ses actions se trouve plus ou moins conforme aux lois de la nature, etc. (1). »

Or, dans le sujet qui nous occupe, eu égard à l'objection que nous discutons, que dit la nature? Elle dit que partout les progrès sont partiels, qu'on les rencontre les uns ici, les autres là, et que jamais ils ne vont d'ensemble.

Considérons ce qu'on est convenu d'appeler la série animale ; ne montre-t-elle pas à chaque pas que des espèces, qui par l'ensemble de leur structure et de leurs fonctions sont placées au-dessus d'autres, restent inférieures à celJes-ci par certains caractères ? L'oiseau possède souvent une vue plus perçante que celle des mam-

(1) Lamarck, Syst, anaU des eonn, de l'homme^ 1828. Cité par M. DE Lanessan dans son ouvrage si digne d'être lu, le Transformisme, p. 33 et suiv.

Daifères; Todorat du chien est plus fin que celui de rhomme. Il y a même un certain sens, le sens de direction, que semblent avoir certains animaux, tels qcte le cheval et le pigeon, etdont nous sommes loin d*ètre aussi bien pourvus.

Les castors du Canada se réunissent par troupes de deux ou trois cents pour travailler en commun à la con-^ struction de leurs demeures. Si le lit de la rivière n'est pas assez profond, ils bâtissent en travers une digue, dont la surface convexe est tournée vers Tamont, et dont ils font varier la courbure avec l'intensité du courant. Cette digue, dont la longueur atteint quelquefois 300 mètres, est faite avec les branches ou les troncs des arbres qui croissent sur les bords du fleuve, que les castors coupent avec leurs incisives et qu'ils font flotter ensuite jusqu'à l'endroit choisi. Entre les branchages ils accumulent des racines, des pierres, du limon, le tout combiné de telle sorte que la cloison soit parfaitement étanche. La digue s'incline «n talus de chaque côté, et offre à sa base environ 3 mètres d'épaisseur. C'est entre le rivage et la paroi d'amont que les castors construisent leurs huttes ovales avec les mêmes matériaux dont la digue est formée ; assez tard dans l'automne ils les recouvrent extérieurement de boue, de sorte qu'aux premières gelées, ce crépissage devient aussi dur que la pierre et peut résister aux griffes de leurs ennemis. Ces demeures contiennent rarement plus de quatre vieux et de six ou huit jeunes; elles sont divisées en compartiments au moyen de poteaux laissés dans la construction pour soutenir le toit; ces compartiments ne communiquent pas les uns avec les autres; ils renferment eux^ mêmes deux étages, l'étage supérieur servant d'habitation et l'inférieur servant de magasin. C'est dans celui-rci qu'est placée, à une grande profondeur sous l'eau, du côté

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opposé au rivage, et par conséquent à Tabri des loup», la seule ouverture donnant accès au dehors.

Combien de hordes sauvages ne nous offrent pas Téquivalent de ces cités lacustres construites avec tant d'intelli* gence, de prévoyance et de tact par de simples rongeurs I Il en est ainsi pour les Boschimans « errant en familles, en petits groupes, en troupeaux humains dans les forêts et les steppes de l'Afrique australe. Sans agriculture, sans animaux domestiques, ils vivent de chasse ou de maraude, croquant au besoin des racines, des larves de fourmis, des sauterelles, gîtant dans des grottes naturelles ou dans des trous creusés en terre (1). »

(( A la Nouvelle-Calédonie, les relations sexuelles sont curieuses par leur brutalité même. Elles n*ont guère lieu la nuit, car les hommes et les femmes dorment dans des cases distinctes. C'est d'ordinaire le jour, dans les fourrés, que Thomme et la femme s'unissent, more canino, comme disent les théologiens. Selon 0. Beccari, des coutumes analogues existent aussi chez les Papous de la Nouvelle- Guinée (2). »

Dans la Nouvelle-Guinée, les amours des oiseaux sont plus touchantes que celles des hommes. VAmblyomis inomata est un passereau de la taille d'un merle, portant, comme l'indique son nom latin, une livrée modeste, de couleur brune. D'après ce que Beccari a vu de ses propres yeux et ce que lui ont raconté les indigènes, l'amblyornis choisit, quand le besoin génésique se fait sentir, une petite clairière, au sol parfaitement uni, au centre de laquelle s'élève un arbrisseau de l^jâO de hauteur environ. Autour de cet arbrisseau, qui servira d'axe à l'édifice, et de manière à en masquer la base, l'oiseau entasse une

(1) Ch. Letourneau, la Sociologie, p. 435.

(2) Jbid,, p. 315.

certaine quantité de mousse, puis il enfonce dans le sol, en les inclinant, des rameaux empruntés à une plante qui vit en parasite sur les branches. Ces rameaux, qui continuent à végéter et qui gardent leur verdure pendant assez longtemps, sont assez rapprochés Tun de Taulre pour former les parois d'une hutte conique, dont les dimensions peuvent être évaluées à 50 centimètres de hauteur sur i mètre de diamètre. Sur un côté ils s'écartent légèrement pour former une ouverture donnant accès dans la cabane; en avant de cette porte s'étend une belle pelouse faite de mousse soigneusement rapportée. Les éléments de cette pelouse, Toiseau va les chercher touffe par touffe à une certaine distance, et il les débarrasse avec son bec de toute pierre, de tout morceau de bois, de toute herbe étrangère qui en altérerait la netteté. Puis, sur ce tapis de verdure, Tamblyornis sème des fruits violets de garcinia et des fleurs de vacciniumy qu'il va cueillir dMX environs et qu'il renouvelle aussitôt quMls sont flétris. En un mot, il dessine devant sa cabane un véritable parterre et Tentrctient avec un zèle qui justifie le nom de iukankoban (oiseau jardinier), donné à l'amblyornis par les chasseurs malais (1).

Mais c'est tout simplement de l'instinct, me dira-t-on, en employant un de ces mois trompeurs qu'on répète d'autant plus volontiers que le sens en reste plus obscur. Quels rapports les instincts des animaux ont-ils avec la direction des sociétés humaines? «L'instinct, ajoutent les amateurs d'explications faciles, est un don primordial des espèces animales, tandis qu'un don plus élevé, Tintelligence, a été départi à l'homme. Les animaux agissent en

(1) M. J. OusTALET, V Architecture des oiseaux. Conférence faite à la Sorbonne le 10 mars 1883.

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