‹ La politique expérimentaleChapitre 99 sur 122 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

FRÉDIÊRIG LE PLAY.

Frédéric Le Play était, comme Comte, un élève de rÉcole polytechnique. Sorti dans les premiers rangs, il entra à TÉfeole des mines et s'y prépara avec une ardeur de travail et des succès d'examen inconnus avant lui à la carrière d'ingénieur. Il eut comme tous ses camarades à faire le voyage d'études réglementaire ; dès cette première tournée, il accusa son goût pour les questions sociales. Il s'ouvrit au directeur général des mines de son désir d'allier l'étude de ces questions à l'apprentissage du métier. Le haut fonctionnaire sourit un peu des vues ambitieuses du jeune élève ; mais il connaissait son mérite, et il lui facilita, au moyen d'une indemnité exceptionnelle, la mission qu'il s'était donnée.

Le Play parcourut TÀllemagne du Nord en compagnie de Jean Reynaud, son ancien. Ils s'accordèrent, au départ, sur le programme, moitié professionnel, moitié économique, de leur enquête ; mais ils ne s'accordèrent pas, durant le voyage, sur la manière de juger les faits. C'est encore là un exemple qui prouve que l'observation est insuffisante en matière sociale, qu'elle ne peut à elle seule donner le critérium du vrai. Là où Le Play approuvait, Jean Reynaud dénigrait ; le premier affirmait son admiration pour les coutumes du passé ; le second, sa foi dans les progrès de l'avenir.

Les deux camarades rentrèrent à Paris bons amis, mais

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irrévocablement divisés d'opinion. Reynaud devint l'auteur mystique de Terre et Ciel et mourut jeune ; Le Play poursuivit seul les travaux commencés. 11 visita l'Europe, chargé de plusieurs missions ; Demidoff le choisit pour directeur de ses mines de l'Oural. Il trouva ainsi des occasions nombreuses de vivre parmi les populations attachées aux travaux de l'agriculture, des mines et de la mélaU lurgie ; il se plut à interroger les chefs d'industrie et les ouvriers, à recueillir de leur, bouche les renseignements les plus circonstanciés sur leur mode d'existence, à consigner toutes ces dépositions dans des notes tenues à jour avec un soin parfait.

Le Play fut conduit de la sorte à établir un cadre précis pour ses observations ; c'est ce qu'il a appelé la méthode des monographies. Considérant les sociétés à un point de vue objectif, désireux de se former sur les institutions, sur les mœurs, sur les traditions qui les gouvernent, des idées justes, exemptes de préjugé et départi pris, il pensa qu'il fallait décrire les familles humaines, comme le botaniste décrit un végétal. Ces familles, il les choisit avec raison parmi les ouvriers ; car ceux-ci sont plus près de la nature que les riches; ils sont plus dépendants du climat, du sol et des eaux, plus exposés à souffrir des mauvaises coutumes ou des mauvaises lois et à profiter des bonnes, moins capables d'opérer des résistances artificielles aux réactions du milieu. Lorsqu'il allait, s'inspirant d'une pensée de Vauban (1), s'asseoir au foyer d'un ménage de

(l) « Il s'informait avec soin de la valeur des terres, de ce qu'elles rapportaient, de la manière de les cultiver, des facultés des paysans, de ce qui faisait leur nourriture ordinaire, de ce que leur pouvait valoir en un jour le travail de leurs mains; détails méprisables et abjects en apparence, et qui appartiennent cepen* dant au grand art de gouverner. » (Fontenellb, Éloge de Vauhan,)

FRÉDÉRIC LE PLAY. itt

travailleurs, il avait pris d'abord la précaution de parler sa langue et de connaître les conditions économiques au milieu desquelles il vivait. Le cadre des questions posées embrassait les circonstances de la vie matérielle, intellectuelle et morale; il comprenait surtout, comme partie principale, un grand critérium, qui est le critérium des familles aussi bien que des peuples, le budget. Ce budget était la description détaillée des recettes et des dépenses du ménage ; devant l'inflexible autorité des chiffres se rectifiaient forcément les erreurs, les exagérations, la subtilité des réponses ; les rigueurs de l'addition corrigèrent maintes fois les imperfections de Tenquéte. Le travail était ardu, ennuyeux, rebutant ; mais il était exact. Ce n'était pas un tableau poétique, plaisant à écrire et d'une agréable lecture, que Le Play se proposait de faire ; c'était un tableau réel. Les bons esprits se consolent de ce que la science est aride, en pensant qu'elle est vraie. '

Le Play parcourut trois fois l'Europe, réunit les matériaux de nombreuses monographies et, en 1855, en publia trente-six, dans les Ouvriers européens (1). C'est son premier ouvrage et son meilleur. L'Académie des sciences lui décerna le prix de statistique et proclama la valeur de sa méthode. Cette méthode a conduit Le Play à des résultats intéressants; elle est féconde, parce qu'elle est objective. Elle n'est pas seulement applicable aux familles, elle l'est encore aux ateliers industriels, aux cités, aux régions, à telle ou telle institution sociale et politique, à telle ou telle province de l'histoire. Écrire des traités généraux d'après des entités, des postulats indémontrés et indémontrables,

(1) Les ouvrages de Le Play portent les titres suivants : lê$ Ouvriers européens ; — V Organisation du travail; — t Organisation âe la famille; — la Constitution de V Angleterre; — la ConsHlution ettinUelle de Phumanité,

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en vue d'une conclusion arrêtée d'avance, est toujours facile; les plus médiocres s'y sentent à l'aise, et les lecteurs croient comprendre parce qu'aucun ne comprend hien: Mais présenter avec des détails précis une monographie dont les traits parlent d'eux*mèmes, sans que l'auteur ait besoin d'en forcer l'expression, est chose plus délicate ; les esprits scientifiques peuvent seuls se plaire à un semUahle travail et en apprécier l'utilité.

En 1856, Le Play fonda la Société d'économie sociale pour appliquer la méthode des monographies. Cette société eut une période d'éclat : des hommes appartenant à toutes les opinions, même aux plus avancées^ s'y rendirent pour écouter le récit des faits observés et en discuter la portée. Quoique fonctionnaire de l'empire, Le Play ne se gênait guère pour en blâmer la poUtique, voire pour en prédire la chute ; il accueillait les opposants avec une faveur marquée ; la vérité officielle n'excitait que ses dédains ; s'il était modéré, plein de réserve, il ne faisait jamais à ses opinions un sacrifice de quelque importance. Napoléon III réclama plus d'une fois ses avis, mais sans y donner suite; quant à l'entourage de Tempereur, il détestait Le Play et se moquait de lui.

Le Play se fit peu d'amis durant son passage au conseil d'État; il ne prit presque aucune part à ses discussions et à ses travaux ; il recherchait avec empressement les missions spéciales dans lesquelles sa personnalité pouvait se donner un libre cours. L'institution, d'ailleurs, lui semblait détestable, et la docilité parfois servile des fonctionnaircB lui répugnait. Il a cependant laissé dans le corps une trace importante en lui faisant voter la liberté de la boulangerie. Seul, ou presque seul de son opinion à l'origine, il eut recours, pour convaincre ses collègues, à sa méthode mp-

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nographique, qui, une fois de plus, se montra excellente. Il se rendit en Angleterre, s'y livra à une consciencieuse enquête, comme il savait les faire, abordant la question dans tous ses détails, sous tous ses aspects. Il revint avec tant de faits, tant de chiffres, tant de preuves, que M. Haussmann, le défenseur acharné du monopole et de la caisse de la boulangerie, ainsi que de la taxe du pain, ne put, malgré son immense influence, faire prévaloir son opinion. Pour Le Play, cette campagne fut loin d'être sans honneur, car elle ne fut pas sans peine.

Doué d'un esprit pénétrant et précis. Le Play réussissait toujours dans l'étude d'une question spéciale, dans l'exé« cution d'une œuvre déterminée. Si j'avais à parler ici de ses travaux d'ingénieur (car il eut une double carrière), je citerais sa Description des procédés métallurgiques em* ployés dans le pays de Galles pour la fabrication du cuivre. C'est une monographie technique que nous considérions à l'école comme un modèle qu'on ne dépasse pas.

Au point de vue social^ on lui doit des monographies qui ne sont pas moins parfaites : de ce nombre est celle relative à nos lois de succession. Parti d'abord d'idées contraires aux conclusions qu'il a données plus tard, il a recueilli les faits, les a condensés, comparés, ne laissant presque rien à observer, presque rien à dire en dehors de son enquête. Il s'est heurté à Tun des préjugés les plus enracinés de l'esprit français ; il l'a com* battu avec des arguments auprès desquels les raisons déclamatoires des légistes- sont d'un bien faible poids. Le Play s'est montré en cette occasion un réformateur utile. La réforme n'est pas venue, mais elle viendra ; beaucoup la désirent et l'attendent. Si Le Play est quelquefois sorti des limites naturelles de la question, il ne faut pas en être trop surpris : ceux qui veulent faire accepter une théorie

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ne peuvent s'empêcher de Toutrer un peu. Parmi les nombreuses preuves qu'il a données à Tappui de la liberté de tester, il y en a plus qu'il n'en faut pour démontrer la vérité de sa proposition.

Le Play a soutenu avec succès des thèses qui lui sont moins personnelles, en ce sens que d'autres les avaient défendues avant lui et que d'autres encore les défendent après, sans être ses disciples. Il a su grouper autour de ces thèses des masses de faits de nature à en augmenter l'évidence. Nous le trouvons adversaire du socialisme d'État en faveur de Tinitiative individuelle et de l'association libre, partisan de la recherche de la paternité, désirant pour renseignement supérieur des universités autonomes, combattant la bureaucratie sous toutes ses formes, reconnaissant même l'inutilité du corps auquel il appartenait et des corps analogues dont l'École polytechnique ouvre seule l'accès, montrant l'erreur commise par l'assimilation de la commune rurale à la commune urbaine, repoussant l'ingérence du gouvernement central dans les affaires propres de la commune rurale, du département et de la province, partisan du libre échange, quoique n'étant pas assez libérai dans le domaine de la famille et de la loi, ennemi des ex-péditions aventureuses et des prodigalités de l'empire, et disant bien haut que toute bonne politique doit être ménagère des deniers publics. Il eût été un excellent ministre des finances, et il l'a prouvé lors de l'Exposition de 1867, dont il fut l'organisateur en chef. L'État fournit 6 millions, la ville de Paris une subvention égale ; l'excédent des dé«penses sur les recettes de tout genre fut garanti par un fonds de 8 millions, avec versement de 20 francs par action de i 000 francs. Ce dépôt une fois restitué avec l'intérêt annuel de 5 pour iOO, il resta près de 3 millions de bénéfices à partager également entre les souscripteurs, la

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ville et rÉiai. Avec cela, TËxposition de 1867 n'a jamais cessé d'être considérée par les personnes compétentes comme la plus méthodique et la plus instructive de toutes celles qui ont eu lieu jusqu'à ce jour.

S*il eût continuéàécrire plusieurs monographies, comme ceUe qui concerne le partage forcé, s*il se fût appliqué, par exemple, à étudier, sous ses divers aspects, l*institution du mariage, Tadoption, la politique coloniale. Le Play eût laissé une série d'œuvres remarquables, un ensemble de filons où les politiques et les philosophes auraient trouvé à exploiter durant des années. Malheureusement, il n*en a pas été ainsi. Il a cédé, lui aussi, à la tentation de faire une synthèse ; il a pensé qu'il pouvait construire la science sociale.

Toutefois, il n'a pas complètement cessé d'être objectif dans cette tentative ; mais il l'a été d'une façon incomplète. D'une part, il a cru posséder un nombre assez grand d'observations ; les faits recueillis par lui chez les peuples européens lui ont semblé suffire à son œuvre. Il n'a pas vu qu'il fallait réunir bien d^autres éléments d'appréciation, que les sciences anthropologiques devaient être mises à contribution largement, et même complétées d'abord, avant qu'une pareille entreprise pût être menée à bien. D'autre part, Le Play n'a pas compris qu'en matière sociale l'expérience est nécessaire ; il a même nié que la politique fût une science expérimentale. En cela a consisté son immense erreur.

« Les lois de l'ordre moral, explique d'après lui un de ses disciples, M. de Gurzon, sont éternelles, révélées, immuables. Là il n'y a rien à inventer, rien à trouver de nouveau; par conséquent rien à chercher, pas d'expériences à faire ; mais il y a beaucoup à retrouver, parce que nous avons oublié, perdu beaucoup des vérités rêvé-

POLIT. EXPÉR. 22

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lées. Aussi Le Play a4*il appelé sa méthode la méthode de rettauratien et d'imitation^ et il a dérnootré qoe le pro-^ ^rès moral n'est qu*une meilleure pratique de la vérité connue. C'est donc dénaturer la méthode de Le Play que de rappeler expérimentale dans ce sens ; car elle a pour base des faits constants, des pratiques épi^ouvées, des traditions constatées, et elle est exclusive de toute tentative d'innovation dans Tordre tnoral. »

Cette théorie est exposée dans la Réforme sociale ^ le second ouvrage de Le Play, publié en 1864, sous les deux titres suivants : « L'esprit d'innovation est aussi stérile dans Tordre moral qu'il est fécond dans Tordre phy* sique. » — « La religion a toujours été le premier fcmde-^ ment de la société; le scepticisme moderne n'est justifié, ni par la science, ni par l'histoire, ni par la pratique actuelle des peuples libres et prospères. )>

Ici je suis tenté de m'arrèter. A quoi bon écrire trop ou trop peu? Trop, pour les penseurs convaincus que la théologie n'a rien à faire avec la politique ; trop peu, pour les âmes pieuses, persuadées de Texistence d'un « sens spécial, la foi, qui est l'évidence des choses invisibles » ; trop peu également pour la catégorie des gens avisés qui trouvent prudent et profitable de suivre le gros du trou» peau (i).

Toutefois, puisque j'écris sur la méthode, il faut bien

(1) « Il avait toujours eu de la chanoei et, s'il fallait brûler un cierge à la Bonne Mère, il le brûlerait, et même il ferait bien faire une neuvaine de feuilles de lierre pour que le capitidne mourût; oar il avait toujours été religieux, non pas bigot, mais pratiquant cette religion qui consiste à s^adresser au bon Dieu quand on a besoin de lui : dans les affaires il ne faut pas être fier, ni faire Tesprit fort. Quant à lui, il avait toujours remis à leur place ceux qui se moquaient de la Bonne Mère et de ses feuilles de lierre. » iHector Malot, VhérUagê d'Arthur^ p. 50.)

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que j'éxpliquC) en aussi peu de mots que possible^ par quel défaut de méthode Le Play a voué presque à la stérilité une œuvre qui aurait pu être féconde. Par les seuls titres de chapitres cités plus haut, il a divorcé, d'une façon irré<^ médiable^ avec la* science ; quelle qu'ait été la vigueur de son esprit, il s'est montré incomplètement doué de ce (( sens spécial qui est Tévidence des choses visibles » .

Si j'étais convaincu que les eaux de Lourdes ou le pèlerinage de Paray -le-Monial peuvent guérir les maladies, que les scaputaires bénits préservent des microbes, je ne ferais jamais appeler de médecin et je me soucierais peu de l'hygiène. Si j'étais certain qu'une puissance extérieure ou intérieure intervienne dans les phénomènes de la sociologie et de la morale, je ne m'inquiéterais guère des conséquences de tels ou tels actes politiques. Savoir, c'est prévoir; or, en l'absence de lois, il n'y a pas de prévision ; et, avec les interventions surnaturelles, il n'y a pas de lois sociales, à moins que celles-là ne soient impuissantes à changer celles-^ei, comme elles le sont à modifier les lois astronomiques. Et en ce cas, moi qui écris sur la politique, je trouve inutile de compliquer les hypothèses ; je laisse volontiers la recherche des causes premières et des causes finales aux méditations de ceux qui y trouvent quelque satisfaction ou quelque espérance.

« Mais, dit Le Play, les peuples les plus civilisés, et chez ces peuples, les autorités sociales, considèrent comme nécessaire la connexité de la religion avec la vie publique et la vie privée. »

Cette observation s'applique aussi bien, et mieux encore, aux races inférieures ; elle est tout à fait vraie pour les naturels de l'Afrique et de la Polynésie. Plus les popu* lations sont grossières, plus l'animisme imprègne leur

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existence. Ge n'est pas le christianisme, répondrait Le Play, avec ce dédain qu'on affecte pour les dogmes qu'on ne suit pas (i). Mais, si Ton croit, par exemple, que la Tenue de Jésus a été annoncée par les prophètes, pourquoi ne pas admettre que celle du mahdi a été prédite par Mahomet (2) ? J*ai vu au Sérapeum de Saqqarah des files de sarcophages gigantesques en granit rose, dans lesquels les prêtres de la basse Egypte déposaient les momies des Apis. De même que Jésus était le fils d'une vierge, de même tous ces Apis étaient issus d'une génisse rendue mère par un rayon de lune ou par un éclair. Toutes les mythologies ont dans le cerveau humain les mêmes lieux d'origine ; nous les trouvons toutes mêlées à la politique et à rhistoire; le progrès scientifique consiste précisément à les en écarter.

Le Play a pris pour corrélatifs des faits qui ne sont que concomitants. Sa remarque ne touche pas seulement la religion. Au temps de Colomb, les autorités sociales des peuples civilisés repoussaient, comme une hérésie, Fexistence d'un autre continent. Dès l'époque de Pythagore, les Grecs avaient observé Tombre circulaire de la terre dans

(1) Sur oe mot religion, Le Play n'est jamais très explicite; il semble se complaire dans un certain vague; il «gourne à une époque ultérieure le concours entre les dogmes ; il ne s'aperçoit pas que, pour décider entre eux de la prééminence, la durée des âges géologiques ne suffirait pas. Les clergés sont . d'autant moins disposés à s'entendre que leurs doctrines sont plus semblables. Certes il n'existe aucune probabilité de voir les musulmans s'incliner devant les chrétiens ; il serait plus difficile encore de rapprocher les romanistes du Père Loyson ou l'Église anglicane de la maréchale Bootb.

(2) Mahomet aurait annoncé qu'il naîtrait un vengeur de l'Islam, qui porterait le même nom que lui, Mohammed Ahmed, dont le père s'appellerait Abdallah, comme son père, et la mère Amina, comme sa mère. C'est le cas du mahdi.

les éclipses de lune, et ils en concluaient que notre planète est ronde ; pour que les autorités sociales Tadmissent, il fallut que, vingt et un siècles plus tard, le vaisseau de Magellan, parti de Séville le iO août 1519, en se dirigeant vers l'ouest, eût passé le cap Horn, traversé le Pacifique, et fût revenu, le 7 septembre 152*2, par le cap de Bonne-Espé* rance, au port de San-Lucar. Les autorités sociales lut« taient avec vigueur contre Gobden pour le maintien des corn-laws» Sous Tempire, ces mêmes autorités se gardaient des enterrements et des mariages civils; elles s*en privent moins aujourd'hui.

Le Play se retranche derrière une ligne de défense, qui n'est pas sans force, quand il dit : « L'esprit d'innovation est stérile dans Tordre moral. » Tout n'est pas vrai dans ce postulat, tout n'est pas faux non plus, et ce qui reste vrai est mal interprété.

Tout n'est pas vrai ; car il n'est plus permis à un père, comme il Tétait chez le peuple de Dieu, de vendre sa fille «n qualité d'esclave (1). Le maître ne peut plus frapper son serviteur ou sa servante jusqu'à la mort, sans en être puni, si le patient survit un ou deux jours (2). Les vainqueurs ne font plus, à l'exemple du bon roi David, scier en deux et brûler leurs ennemis vaincus (3) ; on ne viole plus les femmes et on ne massacre plus les enfants après la victoire. On n'envoie plus au bûcher les sorciers et les hérétiques, et Tordalie n'est plus en usage comme critérium du droit. Le progrès de la morale n'est-il pas évident si Ton considère l'ensemble de Thumanité, si Ton étend les comparaisons jusqu'à ces peuples que les théologiens ap-

(1) Exode, XXI, 7.

(2) Exode, XXI, 20, 21.

(3) I Samuel, xxvii, 9, et II Samuel, xii, 31.

m LA METHODS BT LES RÉFORMATEURS.

pelleot des races tombées, tandis qu'elles ne sont, en gêné* rai, pour les savants que des races non arrivées encore (1)?

Ce qui est vrai dans la proposition de Le Play, c*est que les lois morales ne sont pas découvertes en aussi grand nombre que les lois physiques. G*est parce que la morale est encore à cet état empirique que toutes les sciences ont connu à leur début. Nous tournons toujours dans le même cercle; révolution intellectuelle seule nous en sortira. Le» progrès de la morale seront Ris des progrès de Tesprit.

Déclarer, comme le fait Le Play, que Inorganisation sociale est écrite dans la loi du Décalogue, c'est faire de la science facile, et sans profit. Sans nous arrêter au scénario fulgurant du Sinaï, sans discuter Tauthenticité du Pentateuque, prenons un seul des commandements mosaïques, celui que les peuples civilisés, et beaucoup do ceux qui ne le sont pas, admettent et observent : u Tu ne tueras point. » Les annales des cours d'assises nous diront que, sous cette forme abrégée, il est loin de suffire à la morale des nations.

Un homme m'attend au coin d'une rue pour me voler, m'assassiner peut-être; je me défends et je le tue luimême; il n'y a ni crime, ni délit (art. 328 du Gode pénal). — Un mari tue sa femme adultère et son complice, surpris en flagrant délit; le meurtre est excusable (art. 324 du même code). — Poussé par une jalousie irrésistible, répoux tue, même hors du flagrant délit ; le plus souvent les jurés l'acquittent. — Cette femme a tiré un coup de revolver sur l'amant qui, après lui avoir promis mariage, l'a lâchement abandonnée : acquittée. —^ Cette fille pauvre

(1) « L'erreur de la science moderne vient de oe qu'elle confond le sauvage, Thomme dégénéré avec rhomme primitif, qui sortit des mains de Dieu dans Tétat de perfection que comporte sa nature. » (M. de Curzon, Revue de la réforme sociale.)

FRÉDÉRIC LE PLAY. Uh

vient d'accoucher d'un enfant qu'un riche libertin lui a fait et \m a laissé pour compte; sa raison s'égare en songeant à Toutrage que nos civilisations chrétiennes tiennent en réserve pour la fille séduite et pour l'en faut naturel; elle jette le sien à Tégout : acquittée. -^ Cette mère irréprochable est diffauiée par un coquin, qui, à prix d'argent, ternit son honneur par d*odieuses calomnies; elle Tabat à ses pieds en un jour de colère : acquittée. -—Que devient en tout cela le commandement suprême? Il demeure inutile dans sa vague majesté. La morale est plus compliquée que Le Play ne pensait.

Et la politique donc? EiSt-ce qu'on gouverne les communautés, les provinces et les États? est-ce qu'on fait régner la paix au sein de nos sociétés industrielles à l'aide de quelques préceptes naïfs? Non, mille fois non. Beaucoup de ces préceptes sont très beaux sans doute. Aimez -vous les uns les antres : quoi de plus admirable? par malheur cela ne sert à ri«n.

Les formules, en effet, ne sont efficaces qiie si elles reposent sur des preuves positives. S'il était démontré par l'étude du cerveau qu'une action mauvaise, comme le meurtre, lèse une région de Técorce grise, produit un état morbide dont le coupable aura à souffrir dans son corps, tandis que ses descendants formeront une lignée* de malades et, partant, de malheureux, il y aurait là un frein au* trement puissant qu'une banale exhortation appuyée d'un châtiment chimérique. On ne ferait pas plus le mal qu'on ne sort tout nu, en un temps de gelée, en affrontant une tluxion de poitrine.

En mêlant la religion à la politique, Le Play n'a pas imité la réserve des littérateurs modernes. Zola, Flaubert, Daudet, Goncourt, About, Maupassant, Malot et bien

su LA UÉTHODE ET LB8 RÉFaRMÂTEURS.

d'autres s'attachent à représenter la vie réelle, et, pour cela, ils veulent que la conclusion du drame sorte des événements par une évolution naturelle, sans qu'ils aient à faire appel à des intercessions fantaisistes pour boucher les trous de leur récit.

Lancé comme Comte, sur la pente du subjectivisme^ Le Play devait aboutir au même fossé. C'est ainsi que nous le voyons glorifier outre mesure le moyen âge. Et cependant, époque de moralité, il ne le fut guère, même pour les clercs, puisque le pape Innocent III s'écriait, en ouvrant le quatrième concile de Latran : « Toute la corrup* tion du peuple vient du clergé, n Époque de paix sociale, il ne le fut pas davantage, car la guerre était presque partout autour des châteaux, des beffrois et des clochers, et là où l'harmonie régnait, elle était due à des institutions de contrainte dont notre temps ne voudrait à aucun prix. Époque de floraison intellectuelle, le moyen âge le fut encore moins ; car, s'il ne mérite pas le nom de dark âges que les Anglais lui donnent, il laissa improductifs les germes que les écoles grecques avaient semés dans le sol de la science. Le moyen âge a pourtant accompli son œuvre. La Renaissance en est sortie, et ce n'est pas nous qui pouvons croire qu'une chose est venue de rien. Quelle a été exactement cette œuvre, il appartient aux historiens de le découvrir et de 'le publier. Si nous avions une pensée à émettre, nous dirions que cette époque a préparé la nôtre par une adaptation progressive des races au sol, qu'elle en a été l'incubation à la fois physiologique et sociale..

Partisan résolu du moyen âge, Le Play n'était que médiocrement choqué de la condition des esclaves et des serfs, auxquels était assuré le pain quotidien. Aussi faisait-il des vœux pour le Sud dans la guerre de la Sécession, et

n*eiit-il pas encouragé Alexandre II à émanciper ses paysans.

En acceptant le dualisme entre les sciences morales et les sciences physiques, Le Play a mis lui-même en travers de sa route la pierre contre laquelle il devait buter. Il a dû s'interdire les domaines tels que le mariage, réservés par l'orthodoxie catholique, et où il aurait pu récolter de riches moissons. La préoccupation de ne pas transgresser les frontières interdites est surtout manifeste dans son dernier ouvrage publié en l88i : la Constitution essentielle de r humanité. Cette œuvre est prônée très haut par ses disciples, et il me semble qu'il n'y a pas une page à citer. On y lit sur le libre arbitre, sur Tinstinct, sur Tévolutionnisme, sur les sociétés animales des afQrmations tranchant en quelques lignes les questions les plus délicates et montrant les lacunes scientifiques de Le Play, qui fut ingénieur et économiste, mais demeura étranger aux sciences de la vie (i).

(1) En se rangeaDt du côté de la naïve théorie des créations successives, Le Play s'appuie sur ce qu'un miracle a été nécessaire pour déposer sur la terre le premier germe vivant, et il demande pourquoi on ne croirait pas dès lors à des miracles continus, sans s'apercevoir toutefois que ces créations incessantes seraient arrêtées depuis longtemps. Il saute aux yeux que le raisonnement de Le Play est sans valeur, dès qu'on connaît les expériences par lesquelles les chimistes modernes ont produit artiûcieliemônt des corps organiques au moyen de composés minéraux, c L'acide formique, qui se trouve en si grande abondance dans le corps des fourmis rousses, a été fabriqué par Berthelot, en faisant agir l'eau sur l'oxyde de carbone. Le mâme chimiste a reconstitué l'éthylène en faisant passer sur le fer ou le cuivre au rouge sombre du sulfure de carbone, de l'hydrogène sulfuré et de l'oxyde de carbone. Kuhlmann, en traitant le carbone par l'ammoniaque à chaud,a obtenu l'acide cyanhydrique^ si répandu dans les fruits et dans d'autres

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Le Play a fait école et une école assez nombreuse. On devait s'y attendre. Exposer avec un grand luxe de faits que la religion est démontrée par Tobservation, que le surnaturel est prouvé par la nature, c'était plus qu'il n'en fallait pour attirer les adhésions, les sympathies des prê* très et des cléricaux. Ils oot fait de Le Play un père de l'Église. Il existe bien parmi eux des métaphysiciens sub* tils que les démonstrations objectives de Le Play ne peuvent toucher beaucoup ; mais elles apportent un tel secours qu'à l'heure présente il serait impolitique de les dédaigner,

V Ecole de la paix sociale (i) publie une revue hebdo* madaire dans laquelle j'ai relevé deux séries d'articles bien distincts : les uns, rédigés d'après la méthode monographique, sont souvent intéressants; les autres, inspirés par l'esprit subjectif, exagèrent les erreurs du maître.

Un tel gouaille, au sujet du calcul des probabilités, Laplace, que les catholiques n'aiment pas, et ne réussit qu'à

parties des plantes. L^acétylène s'obtient en soumettant l'hydrogène et le carbone à une vive incandescence dans l'arc voltaïqae... Les chimistes obtiennent déjk par synthèse des composés du carbone encore plus complexes que ceux dont nous venons de parler. Bientôt ils s'attaqueront aux albuminoïdes. Que dis-je ? ils l'ont fait déjà et non sans succès. M. Schûtzenberger, en déterminant d'une façon plus précise la composition chimique de ces sub* stances, a ouvert la voie. M. Grimaux a pu fabriquer par synthèse un colloïde azoté, dérivé de l'acide asparfcique, dont les réactions sont fort semblables à celles de la caséine. Quand l'analyse élémentaire des albumines aura été faite d'une façon définitive, quaod on connaîtra la formule complexe de ces corps, nul doute que les chimistes ne puissent avec une égale facilité les fabriquer de toutes pièces. Dès lors on peut affirmer que le problème sera bien près d*étre résolu. Ëa e£Fet^ qu'est-ce que le protoplasma, si ce n'est de l'albumine ? n {Revue scienii/iquê, 7 février 1885. L Origine delà vie, par M. Blanchard.)

(1) Les Unions de /s pato «ocia/e comptaient, au l^r janvier 1886, 3 254 membres, dont 266 ecclésiastiques.

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montrer qu*il ignore lui-même la théorie de Taddition. Tel autre prêche en faveur des petiot ea boutiques contre les grands magasins, comme si les consommateurs écoutaient les sermons quand il s'agit de leurs intérêts. Un troisième prend à partie la liberté des jeunes Anglo-Saxonnes : il veut que la fille ne sorte qu'escortée d'une duègne, qu'elle ne fréquente ni les théâtres ni les musées, qu'elle orne son intelligence au moyen de la Bibliothèque rose, qu'elle s'écarte du réel pour ne songer qu'à Tidéal, qu'elle se garde surtout des lectures scientifiques, où elle risquerait sa chasteté, comme si la pudeur de la vierge n^était pas moins offensée par un cours savant d'embryologie que par les extases hystériques de Marie Alacoque (1).

Les ultramontains qui exploitent la doctrine de Le Play manifestent bien plus encore que leur maître la préoccupation de ne pas transgresser les lois et les coutumes orthodoxes. L'un d'eux, par exemple, qui a visité les écoles américaines, ne peut prendre son parti du mélange des sexes qu'il y a constaté dans le Nord, et dans l'Ouest. Les

(1) M. le comte d'Haussonville, qai ne saurait être suspect à l'École de la paix sociale, ne se montre pas si prudent. Voici ce qu'il répondait à Alexandre Dumas fils lors de la réception de ce dernier à l'Académie française : » Pour mon compte, je ne déconseillerais pas aux pères de famille de mener leurs filles aux pièces de Molière, quoiqu'elles soient exposées à y entendre des mots un peu crus, aujourd'hui rejetés par la pruderie de notre langue moderne. J'ai connu, par contre, des mères qui volontiers auraient parfois fait sortir leurs filles de l'église, afin de les dérober à d'autres leçons tombées du haut de la chaire. Toutes saintes et sacrées qu'elles soient, les chères créatures qui font la joie et rhonneur de nos foyers, n'ont pas besoin d'être élevées dans une atmosphère factice. »

Le réel opposé h Tidéal, Tobjeclif dominant le subjectif: voilà le problème des temps modernes que, malgré sa méthode^ Le Play n'a pas compris.

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