AUDIENCE DE TAYLOR (19 MARS
bation des traités de Moore de la main même du Roi, en même temps qu'avec la confidence de ses intentions secrètes au sujet de la paix de Madrid (1).
Le surlendemain était le Jeudi-Saint. Jean Joachim vint chercher le représentant d'Henri VIII à trois heures de la part de François 1er et celui-ci lui donna audience à cinq heures à sa sortie du Conseil. Il l'embrassa comme l'avant- veille, et, s'excusant de l'avoir laissé attendre, le prit par la main et l'entraîna dans le réduit d'une fenêtre. Là, Taylor le complimenta au nom de son maître et termina sa harangue en disant qu'iL avait l'ordre de solliciter de lui la confirmation de l'accord conclu durant sa captivité. A ces mots, le Roi l'arrêta et lui répondit vivement : « Monsieur l'ambassadeur, je connais les bons sentiments de mon gracieux frère d'Angleterre et c'est à lui qu'après Dieu je rends grâces de ma liberté. Il a fait, pendant que j'étais prisonnier, un acte qui lui vaudra un renom éternel et qui obligera à jamais moi et les miens à lui faire service. Bien qu'il y ait eu une guerre entre nous, je n'ignore pas qu'il la faisait seulement pour la forme, car s'il eût voulu s'en occuper sérieusement, je l'aurais ressenti bien davantage ; et ainsi je ne veux me souvenir que de l'amitié qu'il m'a témoignée. J'espère que Son Altesse sera d'un plus grand secours pour délivrer mes fils que ceux-ci n'ont été pour me délivrer moimême. Et quant à l'approbation de ce qu'a fait Madame, je suis prêt non seulement à le ratifier, mais aussi à le tenir au prix de mon sang et à prendre des engagements plus étroits encore, si mon frère d'Angleterre en peut imaginer. » Enfin, il répéta derechef que Jean Joachim partirait dans deux jours avec des instructions secrètes relatives à la paix de Madrid (2j.
Le long ]-etard apporté à la dépêche de Vaulx n'avait pas été sans exciter le mécontentement du roi d'Angleterre et de Wolsey, qui attendaient impatiemment de connaître de France les clauses de l'accord franco-espagnol (3) ; ils mandèrent à leur ambassadeur de représenter au gouvernement français qu'ils avaient appris de Flandre, d'Espagne et d'Italie les particularités de la paix, mais qu'ils n'en avaient eu de France aucune nouvelle. — Ces instructions parvinrent à Taylor au commencement d'avril. A peine les avait-il reçues que le Roi, sachant qu'il lui était arrivé des
(1) Let. du 18 mars, ut sup., pp. 332-333.
(2) Taylor au même, 19 mars, op cit., pp. 335-336.
(3) Orio, dans sa lettre du 3 mars, parle de l'irapatieuce avec huiuelle Wolsey attendail la vciiucmIo .T. .lonchim. Cf. HiiowN. m, 1227.
266 DÉCLARATIONS DE FRANÇOIS l-^i' (aVRIL 1526)
lettres d'Angleterre, le fit mander et le vit dans sa garde-robe en présence de Jean Joachim (1), toujours retenu à la cour, tantôt sous un prétexte et tantôt sous un autre (2). Taylor lui donna connaissance des griefs de son maître en ajoutant qu'on attribuait ces délais à la négligence de M. de Vaulx ; il lui annonça aussi qu'Henri VIII allait envoyer pour le féliciter un des gentilhommes de sa Chambre. — François répliqua en renchérissant sur ses déclarations du Jeudi-Saint. Il protesta qu'il se reconnaissait redevable h Henri VIII et à Wolsey de son retour dans son royaume et que par là ce prince et son ministre s'étaient acquis une gloire immortelle et l'avaient rendu lui et ses successeurs leurs obligés et leurs esclaves ; il ajouta qu'il n'oublierait jamais leurs bontés et en donna sa parole de roi et de gentilhomme. Quant au retard de Jean Joachim, il prit sur lui tout le blâme ; mais il prétendit ne l'avoir retenu que pour qu'il rapportât au roi d'Angleterre l'objet de la mission du Nonce apostolique et du Secrétaire vénitien, dont on lui avait annoncé la venue. — Il raconta ensuite l'entrevue accordée la veille aux ambassadeurs impériaux. A l'en croire, s'il avait ajourné la ratification que ceux-ci lui demandaient, c'était afin de pouvoir connaître au préalable les sentiments d'Henri VIII et de Wolsey sur les particularités du traité de Madrid ; en attendant, déclara-t-il, il s'abstiendrait de tout acte propre à avancer son mariage avec la reine de Portugal ou l'accomplissement des conditions de la paix. Ses expressions à ce propos furent significatives : « Lorsque j'aurai reçu les conseils de mon cher frère et ceux de Monseigneur le Légat, » dit-il, « je retirerai mon masque (3). » - Pas n'était besoin d'en presser beaucoup le sens pour y voir l'intention de ne pas tenir ses engagements, pourvu qu'il y fût quelque peu encouragé.
Jean Joachim fut enfin dépêché trois jours après, le samedi 7 avril. Outre une copie du traité de Madrid, nous savons qu'il emporta avec lui une promesse autographe du Roi d'observer la paix de Moore et des lettres patentes portant obligation de deux millions
(1) Taylor à Wolsey, 4 avril, St. Pap., vi, 528.
(2). Cf. P. J., Lx.
(3) Let. du 4 avril, ut sup., pp. 528-530, et Taylor à Wolsey, 8 avril, B. M. ms. Gott. Calig. D ix, f" (178) 186 et Brewer, iv, 2079. — Il parait que Taylor avait reçu Tordre de faire îles ouvertures relatives à une entrevue éventuelle des deux rois, mais il fut prévenu par Madame qui lui dit en confidence que le Roi son fils se rendrait sur la frontière du Nord, afin d'être plus près de son frère d'Angleterre et qu'elle espérait bien que les deux princes se rapprocheraient encore davantage.
MISSION DE THOS. CHEYNEY (aVRIL 1526) 267
d'écus d'or (1). — A son passage à Bordeaux, le 8 avril, où il recueillit l'obligation du Corps de ville et les autres pièces nécessaires que lui délivra le Chancelier (2), il rencontra le gentilhomme envoyé par Henri VIII afin de complimenter François I^r sur sa délivrance, sir Thos. Cheyney (3).
Cheyney avait quitté Londres dans les derniers jours de mars (4). C'était un des six gentilshommes de la Chambre du roi d'Angleterre. Il était, semble-t-il, dans sa destinée de présider aux brouilles et aux réconciliations de François 1er et d'Henri VIII. Ambassadeur à la cour de France en 1522, il avait accompagné le héraut d'armes Clarence, lorsque celui-ci avait déclaré officiellement la guerre à François 1er dans la grande salle du palais épiscopal de Lyon. Ce fut sans doute pour effacer jusqu'au souvenir de cette démarche injurieuse qu'Henri VIII, par une attention délicate, le choisit pour porter au Roi délivré ses félicitations et ses protestations d'amitié. Bien des années plus tard, devenu trésorier de la maison du roi, en 1546, à la suite de la paix d'Ardres, Cheyney eut encore la charge du représenter son maître dans une cérémonie solennelle destinée à affirmer un nouveau rapprochement des deux souverains ; il fut désigné pour tenir sur les fonts baptismaux la seconde fille du Dauphin Henri, dont Henri VIII avait accepté d'être le parrain.
Là ne devait pas se borner la mission de Thos. Cheyney. Sur deux autres points, il avait reçu, ainsi que son collègue Taylor, des instructions toutes spéciales. Le premier était de réclamer de François I®!" la ratification solennelle des traités de Moore en lui promettant on retour l'accomplissement des mêmes formalités par Henri VIII. Le second, qu'il leur était recommandé expressément et à plusieurs reprises de ne traiter qu'avec la plus grande réserve, avait trait à l'accord franco-espagnol.
(1) J. Joacliim à Briiion, 17 avril, P. J., i.xi. — Cf. au.ssi Francjois 1" à Wolsey, saus date, B. M. m.s. Cott. Calig. D ix, f (174) 182 et BuiiWER, iv, 2034 ; Madame au même, 8 avril, Kec. Of. Bhewer, iv, 2078 ; Robertet à Brinon, 8 avril, Ar. Nat. J 965, 2, 8 (dans J 966).
(2) J. Joachim à Brinon, 17 avril, ut sup.
(3) Cheyney ;\ Wolsey, 7 avril, Rec. Of. Bukwkk, iv, 2078.
(4) Wolsey à François I" s. date, Rec. Of. Iîuewku, i\-, 2037;— à Madame, 22 mars, Cab. hlst., ii, 151; — à Robertet, 20 mars, Ar. Nat. J 965, 1, 15 (dans J 966). — Henri VIII à Duprat, 22 mars, CapUrité, 525.
268 INSTRITTIONS DE TIIOS. THEYNEY
Ils devaient s'enquérir adroitement si les véritables conditions de la paix ne différaient pas de celles qu'on avait publiées, et, en même temps, si elles ne semblaient pas trop dures au Roi et à son entourage et si elles seraient observées exactement. Au cas où il leur en serait offert quelque occasion, ils pourraient en parler discrètement et laisser percer leur étonnement à propos des clauses qui portaient atteinte aux droits de la Couronne, telles que l'abandon de la Bourgogne et celui des prétentions sur Naples et sur Milan. Voilà, diraient-ils, de pénibles sacrifices, et bien des hommes sages de la cour d'Angleterre ont pensé qu'après avoir paru y consentir on ne se résignerait jamais à les accomplir. Puis, si le roi de France et ses ministres se montraient bien disposés, les Anglais s'étendraient sur les avantages que l'Empereur retirerait du traité et sur les inconvénients qui en résulteraient pour la France. Environné sur trois côtés par les domaines de Charles -Quint et placé en quelque sorte au centre de sa monarchie, le Royaume ne garderait pas même de voies ouvertes par la mer, car, sur l'Océan, ses côtes seraient enserrées à l'Ouest par celles de la Biscaye et à l'Est par celles des Pays-Bas, et sur la Méditerranée, ses ports seraient commandés d'une part par ceux de l'Espagne et de l'autre par ceux de l'Italie. Un État dans une semblable position, concluraient-ils comme emportés par la véhémence de leurs sentiments, ne serait qu'un État vassal et ses princes des prisonniers. Alors, voyant les Français balancer, ils leurdemanderaient s'ils se croyaient tenus en conscience à observer leurs engagements ; Cheyney, s'adressant à Taylor, le prierait de dire ce qu'il en pensait comme jurisconsulte et celui-ci répondrait qu'un contrat passé par un captif est nul en droit et en équité. Enfin, bien qu'il importât de laisser les Français faire les premières ouvertures et de ne rien avancer auparavant qui fût contraire aux intérêts de l'Empereur, toutefois, s'ils le jugeaient opportun, les ambassadeurs hasarderaient de donner quelques conseils : ils diraient que les Italiens et les Suisses ne sauraient manquer de prendre ombrage des prétentions de l'Empereur sur l'Italie et la Bourgogne, s'ils voyaient le roi de France résolu à obtenir des conditions meilleures ; et, encore que François l^^ désirât personnellement tenir ses promesses, les États du royaume pourraient s'y opposer et Madame, faisant valoir cette résistance, pourrait ménager quelque arrangement propre à assurer l'élargissement des otages ; en ce cas, ajouteraient-ils, leur maître n'hésiterait pas à lui prêter son concours.
Il fallait aussi prévoir l'hypothèse où François I*^'' aurait l'inten-