‹ La politique extérieure de Louise de SavoieChapitre 17 sur 225 · JEAN BRI NON · texte numérisé non relu

JEAN BRI NON

étaient l'uu et l'autre deA^enus Chanceliers (1). L'expédition d'Italie ayant été contremandée, Brinon n'eut pas à passer les Alpes. Mais 0)1 sut l'employer en France et d'une façon qui donne la mesure de l'estime où le tenaient François I^r et sa mère. Par lettres du 6 septembre, il reçut mission de se rendre à Tarare avec le Grand Maître et Chabannes et d'y interroger les complices de Bourbon, l'évêque du Puy, Saint-Vallier, Emard de Prie et l'évèque d'Autun (2). De secondes lettres, du 10, étendirent ses pouvoirs d'instruction : il lui fut enjoint d'informer à l'égard de toutes les personnes que le Roi lui ferait mener et de procéder contre elles jusqu'à sentence définitive exclusivement. Bientôt d'ailleurs l'afïaire lui fut enlevée et renvoyée à une Commission dont il ne fit pas partie (3). Toutefois, son activité avait été remarquée. L'espion anglais, H. deVicquemare, écritquelques mois plus tard: «C'est l'un des principaulx ennemys dudit Bourbon et qui est cause de tout son mal (4). » Aussi, pour récompenser son zèle, Louise, agissant comme héritière des biens de Bourbon, lui fit donation par acte du 3 décembre 1524 des châtellenies de Remy, Gournay et Moyenville, qui dépendaient de cette succession (5). François I^i' avait déjà faità Brinon des libéralités de ce genre. En décembre 1516, il lui avait cédé contre une rente de 4 1. t. les droits de haute justice appartenant au Domaine sur ses terres patrimoniales de Villaines, Beaulieu, Maroles, Villiers et Migneaulx ; et, la Chambre des Comptes s'étant refusé à enregistrer cette aliénation désavantageuse, il lui avait accordé en décembre 1518 des lettres de jussion pour lever ces difficultés (6). De plus, en décembre 1522, il lui avait abandonné purement et simplement les biens de Guillaume le Doux, Procureur Royal à Poissy, dévolus au Domaine par droit d'aubaine (7).

(1) GoDEFROY, Histoire de Charles VIII, 719 et Duchesne, op. cit., 529, 536-537.

(2) DupuY, Op. cit., 443,

(3) Idem, ihicL, 444-445, 478, 482-483.

(4) Captivité, 48.

(5) Les Robertet, n»^ 173-174. — Ces terres étaient situées dans le département actuel de l'Oise, arr. de Clermont et de Cotnpiègne, cant. de Saint- Just-en-Chaussée, d'Estrée-Saint-Denis et de Ressons-sur-Matz. Voy. Carte de r État-Major, n» 32.

(6) Cat. Actes de François I", i, n"^ 570,910 et Ar. Nat. P. 2304, f»^ 605-621.

(7) Id., ibid., n" 1715. — Ces terres, sises sans doute aux alentours de Poissy, arrondissaient les domaines que Brinon possédait déjà dans ce pays, Villaines, Médan, Beaulieu, etc. Voy. Carte de l'État-Major, n" 48. — Ajoutons que Brinon recevait 1000 1. t. de gages de la P.P. de Rouen, sans

Voici enfin sur la situation de famille du Président de Rouen quelques renseignements qui no sont pas sans intérêt. Brinon avait pour femme Pernelle Perdriel, fille d'Henri Perdi'iel, dont le domaine de Médan joignait celui de Villaines. Celle-ci était la sœur de Pierre Perdriel, seigneur de Bobigny, qui épousa en 1521 Jeanne Lecoq, veuve de l'avocat Jacques Disôme dont il est question dans la xxve Nouvelle de Y Heptaméron et qui est connue dans la légende galante du règne sous le nom de la Féronière (1). Il y avait ainsi comme une fat^on d'alliance de la main gauche entre le Chancelier d'Alençon et François I^r. En outre, la mère de Pernelle était une Gaillard, Étiennette, vraisemblablement nièce de Michel I®^' et cousine de Michel II et de Michelle, partant alliée au même degré de Florimond Robertet et de Souveraine d'Angoulême (2). Brinon se trouvait donc le neveu breton du tout puissant Secrétaire et de la sœur naturelle du Roi. Comment s'étonner dès lors qu'il fut si bien en cour !

Tels étaient les états de service de Jean Brinon ; son avancement avait été prompt ; la présente étude montrera, nous l'espérons, qu'il n'était pas immérité et que les talents du jeune avocat improvisé Premier Président du Parlement de Rouen étaient à la hauteur de la position éminente où l'avait élevé la faveur du Roi et de Madame (3).

compter ses droits de bûche, qu'il avait une pension annuelle de 200 1. t. et qu'il recevait une gratification de 250 1. 1. quand il assistait comme Commissaire royal aux P^tats de Normandie. Cf. Cab. des Titres, ut -"tip., pièces 20, 21, 22.

(1) Cf. cette Nouvelle, les notes des pp. 269 et suiv. du t. iv de l'édit. MoNTAiGLON, VHistoive de Bobigny, de l'abbé Masson, Paris, 1888, in-8°, pp. 45-46, et la Notice sur Médan, de M. Pichon, ut su/>. 3-19.

(2) Notice sur Médan, loc. cit.; B. N. Cab. des Tit. Pièces Orig. 2233, dos. Perdriel 50552, pièces 16 et 17; Arsenal, ms. 5147, tableau 156. Étiennette ne figure pas dans la généalogie des Gaillard, donnée dans les addit. de Cas- TELXAU. édit. le Laboureur-Godefroy, 3 vol. in-f°, m, 171-172. Elle était sans doute fille d'un Mathieu Gaillard, S"^ du Bois, frère de Michel I". Pernelle Perdriel, devenue orpheline, eut pour tuteur un autre Michel Gaillard, vraisemblablement son grand-oncle et frère aîné de Michel I"'', dont le surnom de Michelet, que nous fait connaître le Laboureur, implique l'existence d'un aine de même prénom.

(3) Sur Jean Brinon, il convient de signaler, outre les lignes que lui consacre Floquet {Hist. du Parlement de Normandie, i, 463-464) et les mentions qu'en font Charles de Sainte-Marthe dans son Éloge de Marguerite de Nacarrc et cette dernière dans ses Nourelles (cf. édit. Montaiglon, passim), son éloge en vers latins par le conseiller-poète le Chandelier (B.N. ms. latin 10054, f"» 21 v et 22 r"), et la série de ses Mercuriales à son Parlement (B. N. ms. fr. 18932. f°' 1 v à 34 v" et 38 V à 43 r").— De son mariage avec

HENRI Vlll 21

Après les acteurs français, les acteurs anglais, Henri VIII et son favori le Cardinal Wolsey. Ils ne nous retiendront pas longtemps.

Curieuse figure que celle d'Henri VIII. Savant théologien, humaniste délicat, politique raffiné, en même temps cavalier accompli, habile à tous les exercices du corps, passionné pour la chasse et les tournois, tour à tour homme d'étude, homme de plaisir et homme d'État, également supérieur dans tous les genres, ce prince apparaît comme un des personnages les plus extraordinaires du xvi'^ siècle, qui en compta tant de singuliers. Chez lui, tout est contraste; les qualités et les défauts les plus opposés s'y heurtent et s'y combattent sans cesse; parfois abandonné à des entraînements irrésistibles, il fait preuve souvent d'une prudence et d'une prévoyance consommées ; coups de tête déraisonnables, résolutions mûrement méditées, entreprises hardies jusqu'à la témérité, précautions poussées à l'excès, toutes ces choses contradictoires se pressent à la fois dans l'histoire de son règne. L'ambassadeur français Castillon le comparait à un renard. « C'est un vielle voulpe » (1), disait-il irrévérencieusement. Et ailleurs : « son langage n'est pas du tout bien ouvert, mais toujours mêlé de quelques plaintes, comme c'est sa façon de négocier (2). » Le trait est vrai. Henri VIII avait des habiletés finassières dignes du paysan le plus madré. Mais ce n'était qu'une face de son caractère : sous l'empire d'une passion forte, cet esprit de ruse s'évanouissait; il voyait rouge et ses éclats emportaient tout; le froid calculateur, le diplomate retors faisaient place à un être tout impulsif prêt à commettre les pires folies. Des innombrables bizarreries de cet étrange caractère, une des plus frappantes est sans contredit la coexistence d'un souci constant de la représentation et d'une avarice sordide. Au camp du Drap d'Or, il rivalisa de faste avec François I'^^"; toute sa vie, sa

P. Perdriel, Jean Briuoa n'eut qu'un fils, nommé comme lui Jean, qui fut conseiller au Parlement de Paris de 1544 à 1554 où il mourut sans postérité (Blanchard, nt. snp. p. 69). Ce personnage était grand amateur des lettres et protégeait les poètes de la Pléiade, auxquels sa maison et sa table étaient toujours ouvertes. A ce jeu de Mécène, il dissipa la fortune assez considérable, semble-t-il. que lui avait laissée son père. C'est à lui et non à ce dernier qu'il faut attribuer les devises ana.nianiinatiques Ruina boni^ et Rirn bon n'i/ hn; à lui également, et non au Présideni de lioucn, doit être rapportée la paternité du recueil de vers /es A inmo-s de Sgdèrc (\ou\ parl(>. la ('roi.x du Maine. De nombreuses pièces de Ronsard, de J. Dorai, ûc Ch. Fontaine, de Thos. Sibillet, de J.-A. de Baïf, etc., lui sont dédiées.

(1) Inv. anal, des A/. Étr., Corresp. de Castillon, lettre du 10 janvier 1538, p. 15.

(2) !d.. Lettre du 14 février, p. 24.

Cour passa pour une des plus brillantes de l'Europe; son état de maison était considérable ; les fêtes qu'il donnait, fréquentes et d'un grand éclat. Mais cette prodigalité de commande avait pour correctif l'avidité la plus ingénieuse. Son père, Henri VII, lui avait donné l'exemple de l'économie; il le suivit et ne cessa d'épargner durant tout son règne ; pour grossir ses réserves, tout moyen lui était bon. On sait comment il comprit la réforme ecclésiastique : il fit main-basse sur les objets de métal précieux employés comme instruments du culte; « il ayme'plus l'or et l'argent que l'aliance de « prince que je cognoisse», écrit Castillon,(( il en faict munition et n'i a calices, chasse ne autres reliquaires par deçà qui ne s'en sentent bien (1). )) Dans ses rapports avec les puissances étrangères, les questions' d'argent occupèrent une large place; l'attention souvent trop exclusive qu'il y apporta l'aveugla plus d'une fois et lui fit perdre de vue des objets d'une plus haute importance; on en verra la preuve dans les pages qui suivent. — Pour faire fructifier ses économies, Henri VIII devint banquier: au lieu de les laisser dormir dans ses coffres, il les prêta moyennant un honnête bénéfice. L'idée était bonne. Malheureusement, les rentrées manquèrent parfois de régularité ; plusieurs des débiteurs du royal usurier eurent l'indélicatesse de tomber en faillite et de suspendre leurs paiements. Nous aurons à parler d'une opération de ce genre, dont la liquidation donna beaucoup de mal.

En 1524, Henri VIII avait à peine trente-deux ans. Jeune et ardent, fort bel homme que l'âge et la bonne chère n'avaient pas encore alourdi, il accordait au plaisir sous toutes ses formes le meilleur de son temps. Trouvant fastidieux le travail journalier de la besogne gouvernementale, il s'en déchargeait volontiers sur d'autres. L'homme qui avait alors mission de lui épargner ces tracas absorbants était son Chancelier Thomas Wolsey.

Celui-ci était de cinq ans plus âgé que Louise de Savoie. Né à Ipswich en 1471, il était entré de bonne heure dans les ordres. Successivement boursier à l'Université d'Oxford, précepteur des enfants du comte de Dorset, chapelain de l'archevêque de Cantorbéry, secrétaire du Député de Calais, l'année 1506 l'avait vu arriver à la Cour en qualité de Chapelain d'Henri VII (2). A l'avènement

(1) ut sap.. Lettre du 30 octobre 1537, p. 11. — El ailleurs, le même ambassadeur dit : « L'ung des plus avaricieux hommes de ce monde qui craint plus à desbourser, c'est ce roy. » Lettre du 31 mai 1538, p. 54.

(2) Cf. les diverses vies de Wolsey, par Fiddes, Galt, Groxe et la dernière de toutes, celle de M. Creiguton qui, sans prétendre à l'érudition, donne des renseignements sûrs et liés suffisants.

d'Henri VI II, il devint Aumônier du Roi; en 1511, grâce àTappui de l'évoque de Winchester, Rie. Fox, lord Privé du Sceau, dont il avait été le secrétaire, il fut appelé au Conseil Privé. Dès lors, il s'avança rapidement auprès d'Henri VIII ; les riches dotations dont ce dernier le gratifia marquent comme les étapes de sa faveur et de sa fortune. Le Roi lui donna en 1513 l'évêché de Tournav, et, en 1514, celui de Lincoln; la même année, en juillet, le siège archiépiscopal d'York étant venu à vaquer, Wolsey l'obtint également et réunit sur sa tète les titres et les revenus de trois diocèses. A dater de ce moment, on peut le considérer comme le premier ministre d'Henri VIII. Il accumula encore de nouvelles dignités : il fut fait Chancelier d'Angleterre et devint Cardinal en Septembre 1515, Légat a Latere en 1518, abbé de Saint-Alban en 1521, évéque de Durham en 1523. Mais ces promotions multiples, si elles ajoutèrent à ses revenus, n'accrurent pas son crédit déjà sans bornes en 1514. Aucun des membres du Conseil Privé, pas même Fox qui 1'}^ avait introduit, n'avait une puissance comparable à la sienne. Il était, après Henri VIII, le maître du royaume. Les ambassadeurs n'avaient affaire qu'à lui ; on ne rencontre que son nom dans leurs dépêches. Il s'occupait avec la même autorité des affaires de l'intérieur ; c'est à lui que Hall rapporte tout. En toutes circonstances, il représentait le Roi, parlait et s'engageait en son nom.

Quelle était la valeur de ce ministre omnipotent? Faut-il voir en lui un politique aux vues larges et élevées, un administrateur habile, un homme d'État dans toute la force du terme? N'y faut-il voir au contraire qu'un ambitieux vulgaire et sans portée d'esprit, uniquement préoccupé d'acquérir des titres et des richesses propres à flatter sa vanité ou à entretenir son luxe? Les historiens anglais sont loin d'être d'accord : les uns, détracteurs fougueux du Cardinal, ne lui reconnaissent aucun mérite;, les autres, admirateurs enthousiastes, déclarent qu'il possédait « des talents politiques qui allaient au génie (1). » Dans un débat aussi vif, nous ne prendrons point parti dès maintenant; nous y reviendrons plus tard. — Il en est de même d'une autre question, sur laquelle les Anglais ne sont pas moins divisés, celle des rapports d'Henri VIII et de Wolsey. Quel fut, durant le ministère de celui-ci, le véritable directeur de la politique anglaise? Qui doit-on considérer comme l'auteur responsable des actes gouvernementaux de cette période? Nous aurons également l'occasion de la discuter plus loin.

(1) Expressions de M. CiiEiGirroN. A ronsulicr (l;ins un sens Sh;iinn TuKNER et FnouDE, et dans l'autro Bki;\vi;i!.

24 LA FRANCE ET l'aNGLETERRK AVANT 1524

Quels étaient, en 1524, les rapports de la France et de l'Angleterre? Quelles étaient les difficultés pendantes entre ces deux États? Pour répondre à ces interrogations, un assez long exposé est nécessaire : il faut remonter aux origines pour comprendre et expliquer la situation respective de François lei' et d'Henri VIII à cette date.

Les victoires de Charles VII avaient en fait délivré la France des Anglais, mais, en droit, elles n'avaient modifié d'aucune façon les prétentions d'Henri VI et de ses successeurs. Ceux-ci continuèrent à se parer du titre de rois de France; restés maîtres de Calais, qui leur assurait un port de débarquement, et sans cesse à l'affût d'une occasion qui leur permît de reconquérir leurs terres du continent, ce furent des alliés toujours prêts à s'unir à quiconque faisait la guerre aux détenteurs de leur royaume de France. Edouard IV en 1475, Henri VII en 1492, Henri VIII en 1512 se joignirent aux coalitions nouées contre Louis XI, Charles VIII et Louis XII; tous trois passèrent le détroit avec de grosses armées. De ces agressions, aucune, il est vrai, ne donna pleine satisfaction à leurs prétentions sur la Couronne de France; passé Tournay, qu'Henri VIII sut o-arder en 1514, ils n'en obtinrent aucun accroissement territorial. Mais ils en retirèrent des profits d'une autre sorte : à défaut de terres, leurs prétentions leur rapportèrent des rentes. De rivaux des rois de France, ils devinrent leurs pensionnaires. Pas de traité de paix qui ne stipulât en leur faveur le paiement de grosses indemnités pécuniaires. Chaque réconciliation se traita comme un marché et fut soldée à prix débattu. A ces compromis les deux partis trouvaient leur aA^antage. Les rois de France, qui disposaient de revenus énormes et réguliers, sacrifiaient volontiers quelques milliers d'écus pour garantir la tranquillité de leurs États; ils en étaient quittes pour augmenter d'autant le montant de la Taille. Les rois d'Angleterre avaient une fiscalité moins bien entendue ; ils devaient compter avec leur Parlement, toujours médiocrement généreux ; aussi étaient-il réduits le plus souvent au produit manifestement insuffisant de leur Domaine. Dans ces conditions, les pensions françaises constituaient le meilleur de leurs ressources et le chapitre le plus liquide de leurs recettes. Plutôt que de perdre une semblable aubaine, ne valait-il pas mieux laisser sommeiller des prétentions surannées, qu'ils se sentaient d'ailleurs hors d'état de faire triompher? Au surplus, cet abandon de leurs droits héréditaires n'était jamais que momentané ; on ne l'inscrivait expressément dans aucune convention diplomatique. Les rois de France achetaient, non pas ces droits imprescriptibles, mais leur complaisance à ne

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