‹ La politique extérieure de Louise de SavoieChapitre 31 sur 225 · NÉGOCIATIONS PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

NÉGOCIATIONS PRÉLIMINAIRES

Les deux gouvernements de France et d'Angleterre n'avaient pas attendu la médiation pontificale pour essayer de mettre fin à la guerre par une entente directe : plusieurs semaines avant que l'archevêque de' Capoue quittât Rome, des négociations avaient été entamées; on en trouve les premières ouvertures au commencement du mois de mars 1524(1). — Ce fut de France qu'elles vinrent par l'intermédiaire du gouverneur de Boulogne, Oudart du Biez i'2), et du seigneur de Pont-Remy, Antoine deCréquy- (3).

Le héraut d'armes anglais Rysbahk étant venu à Boulogne dans les premiers jours de mars, du Biez lui parla du désir qu'il avait de voir se conclure un accord entre le roi son 'maître et le roi d'Angleterre : il finit en le chargeant de dire à lord Berners, Député de

(1) Nous n'avons pas cru devoir nous occuper de pourparlers qui se poursuivirent au cours de l'I^ver de 1523 à 1524 entre le cardinal Wolsey et le duc d'Albany, régent d'Ecosse; il ne semble pas que le gouvernement français y ait pris aucune part, ni même qu'il eu ait eu connaissance : ils furent dus à l'initiative du seul duc d'Albany qui, sur le point de quitter l'Ecosse, désirait à la fois laisser ce royaume en paix avec l'Angleterre et ne pas traiter sans la France. Cf. Brewer, m, 3626, 3627 et 3667, et iv, 9, 53, 74, 92, 108, 137, 138, 178, 199, 200. — Ainsi que le fait observer M. Busch (p. 47), l'histoire de cette négociation démontre à l'évidence le fait que nous avons mis en lumière ci-dessus, c'est à savoir ([ue les Anglais étaient tout disposés à recevoir à Londres des envoyés français.

(2) Oudart, seigneur du Biez, fut sénéchal et gouverneur du Boulonnais en 1523, maréchal de France en 1542 et mourut en 1553.

(3) A. de Créquy, surnommé le Hardi, était le second fils de Jean VI de Créquy et de Françoise de Rubempré ; le P. Anselme (Hist. Gén., vi, 783) dit qu'il mourut en 1521 au siège de Hédin, ce qui est une erreur ; Pont-Remy mourut en effet à Hédin, mais ce fut en février 1525, des blessures qu'il reçut dans une embuscade dressée aux Impériaux. Cf. Dubellav, Mém., liv. II, pp. 402 et 403 de l'édit. de Buchou et Bourgeois de Paris, pp. 224 et 225.

POURPARLERS SUR LA FRONTIERE (maRS 1524) 47

Calais (1), queM, de Pont-Remy et lui seraient heureux de le voir et de s'entretenir avec lui des moyens propres à faciliter cet accord (2).

La réponse de Berners ne se fit pas attendre : dès le lendemain, Rysbank revint à Boulogne et déclara au gouverneur que le Député appréciait à sa valeur le message qu'il lui avait envoyé, mais qu'il ne lui était pas possible de s'occuper de la paix sans un ordre exprès de son souverain. — Loin de se décourager, du Biez insista : il fit prier Berners d'instruire le roi d'Angleterre de la demande d'entrevue qu'il lui avait adressée (3).

L'événement lui donna raison : le gouvernement anglais ne jugea pas que ces avances dussent être négligées, mais, au -lieu d'autoriser le député de Calais à négocier avec du Biez et Pont- Remy, il préféra faire venir ce dernier en Angleterre ; avant qu'un mois se fût écoulé, le gouverneur de Boulogne fut informé qu'un sauf-conduit pour passer le détroit attendait M. de Créquy k

(1) John Bourchier, lord Berners, fut ambassadeur en Espagne en 1518 ; nommé député de Calais le 28 novembre 1521, il mourut dans cette charge en 1533 et y eut pour successeur Arlhur Flantagenet, vicomte Liste, nommé le 24 mars de cette année. Cf. la liste des députés de Calais dans la préface de J. Gough Nichols à la « Chronicle of Calais », p. xxxviii du 35= vol. des publications delà Ca.mden Society.— Berners était un littérateur; il fit de Froissard une traduction en langue anglaise, qui parut de 1523 à 1525 sous le titre suivant : « T/ie cronicles of Englande, France, Spayne, Portyngale, etc., translated owt of Fronche into otir maternall enr/Iyss/te tonge, bij Johan Bourchier lorcle Berners, imprented at London in Fletestrite by Richarde Pynson; 4 tomes en 2 vol. in f', goth.

(2) Berners à Wolsey, 9 mars, B. M. ms. Cotton. Calig. E m, f^ (47) 46 et Brewer, III, 2882. — Cette lettre, fort mutilée par le feu et sans daté d'année, est attribuée par M. Brewer à 1523 : nous estimons plus probable de la rapporter à 1524, ainsi que celle de Pont-Remy à laquelle nous nous référerons plus loin; il y a, croyons-nous, un rapport étroit entre les pourparlers racontés dans ces deux lettres et la mission du moine, qui est incontestablement de 1524. Tel n'est pas l'avis de M. Busch, qui ne fait aucune observation sur l'attribution de Brewer et considère ces ouvertures de Pont-Remy comme antérieures d'une année (Cardinal Wolsey, 26, note 1). Mais les dispositions conciliantes montrées, d'après ces documents, par le gouvernement anglais, qui s'expliquent fort bien après l'insuccès do la campagne de 1523, sembleraient passablement étranges avant l'ouverture de cette campagne et alors qu'Henri VIII négociait avec Bourbon et Charles V les conditions de l'invasion de la France (cf. Mignet, i, chap. v et Busch lui-môme, 27-32). A défaut de preuves formelles en faveur de l'une ou de l'autre des deux opinions, cette observation nous paraît justifier suffisamment l'attribution à 1524.

(3) Id., ibid.

48 MISSION DU MOINE (avril 1524)

Calais (1). A son tour, Ci'èquy hésita et usa d'atermoiements : sous couleur de maladie, mais plus vraisemblablement pour avoir le temps d'en référer au Roi et à Madame, il laissa passer plusieurs jours avant de répondre à Berners, bien que celui-ci lui eût rappelé son invitation par un second message. Enfin, il déclina l'offre du sauf-conduit; et en protestant qu'il voudrait « bien estre sy heureux que de estre tumbé en la s[cience] de mon oncle de Douriers quant à ce point », il renouvela simplement la proposition faite par du Biez de parler delà paix avec Berners : « Et que vous et moy », écrivit-il, « nous nous y emploions et, vous prye, faittes que je entende par articles l'intencion devostre maistre en ce qu'il me sera possible, afin de entrer en la matière et aurons moien de communicquer cest afere ensemble, tant par quelqu'ung de mes prisonniers que par vostre hérault (2). »

Ce n'était pas une rupture. — On comprend que le gouvernement français ait retenu Pont-Remy; son départ aurait privé la frontière de son meilleur défenseur. Mais les bonnes dispositionsd'Henri VIII et de W'olsey n'en furent pas moins mises à l'épreuve : un moine fut envoyé à Londres pour conférer avec eiix.

Qu'il y ait entre cette mission et les précédents pourparlers un rapport d'effet à cause, nous n'en connaissons aucune preuve positive. Mais sa date rend une telle hypothèse vraisemblable. La Gouvernante des Pays-Bas écrit le 21 avril qu'il vient d'arriver un religieux français en Angleterre ; une dépêche du dataire Giberti, qui se réfère à des avis du nonce à Londres des 7, 12, IG et 21 avril, fait aussi mention du moine et de ses pratiques (3). On doit donc rapporter le voyage de cet émissaire au début du mois d'avril, c'est-à-dire au temps même où Pont-Remy dut aviser son gouvernement de l'offre du sauf-conduit. — Hy a une seconde explication. L'archevêque de Capoue, qui, dans ses périgrinations pacifiques, avait passé fin mars à la Cour de France, avait, paraît-il, prié François I^r d'envoyer quelqu'un en Angleterre (4). — D'ailleurs,

(1) Créquy à Berners, 13 avril, P. J., i.

(2) Id., Ibid.

(3) M""^ Marguerite à Wolsey, Rec. Of. Brewer, 268. — Giberti à M. Langus, s. date, Leit. Prinr., i, f" 125 r".

(4) V. ci-dessus, p. 44, note 3.

MISSION DU MOINE (aVHIL 1554) 49

les deux systèmes ne sont pas inconciliables. Pourquoi ne pas admettre que les rapports des commandants de Picardie et les sollicitations de l'archevêque, agissant en même temps sur le Roi, pesèrent d'un poids égal dans sa détermination?

Quoi qu'il en soit,le moine eut l'ordre exprès de ne point engager la responsabilité du Roi et de ne parler qu'au nom de Madame. Ce n'est pas qu'il faille faire honneur de cette démarche à celle-ci. A cette date, le Roi était encore à Blois, qu'il n'allait quitter qu'en juillet. C'était donc lui qui gouvernait, et à lui qu'on doit tout rapporter. L'attitude recommandée au moine n'était qu'un pur artifice diplomatique, un moyen honnête de sauvegarder la dignité de François I^.Pour un motif analogue, ce personnage dut s'adresser, non point au roi d'Angleterre, mais à son ministre, le cardinal Wolsey. — Il n'en est pas moins à remarquer que par là le nom de Madame se trouva attaché dès les premières démarches aux négociations qu'il lui était réservé de conduire ultérieurement et d'achever avec tant de bonheur.

Arrivé à Boulogne, le moine fit demander à lord Berners un sauf-conduit pour se rendre auprès de Wolsey, ajoutant qu'il était porteur de propositions de paix : le Député accueillit favorablement cette requête; il l'expédia à Londres, où le Cardinal lui accorda une entrevue secrète. Dans cette conférence, l'agent français déclara que Madame Louise, connaissant le désir que le ministre anglais avait au bien de la paix et animée elle-même de sentiments semblables, lui avait donné pour mission de savoir de Wolsey quels étaient à son avis les moyens les plus propres à assurer cette paix : elle s'offrait pour sa part à s'employer de tout son pouvoir à la réussite de ce projet et elle priait le Cardinal de vouloir bien agir de même de son côté (1). — Là dessus, le ministre anglais demanda au moine si c'était toute sa charge et s'il n'avait pas quelque pouvoir qui lui permît de négocier sur des points mieux déterminés. Puis, sur sa réponse négative, il lui dit que si Madame avait l'intention d'en arriver à la conclusion de la paix, elle devait procéder plus franchement qu'elle ne faisait: il ne fallait point espérer, affirma-t-il, que le gouvernement anglais fît les premières ouvertures ; cela regardait les Français, et, pour les discuter, ils ne devaient pas négliger d'envoj^er des négociateurs aux deux souverains confédérés à la fois, car ceux-ci étaient unis par une alliance si étroite qu'aucun des deux ne devait ni ne voulait entendre à des propositions de paix que

(1) Wolsey à Sampson, 4 juin 1524, St. Pa/i., vi, 305.

J.vcQuiîTON, Louise de Savoie, 4

50 MISSION DU MOINE '(avril 1524)

l'autre n'en fût également saisi. D'ailleurs, si les Français consentaient à négocier sur des bases acceptables pour les confédérés, ^\'olsey se portait garant que ceux-ci ne feraient aucune difficulté de condescendre à des conditions raisonnables : lui-rnënie serait alors très heureux de faire pour la paix tout ce que lui permettraient son honneur et son devoir (1).

Curieux de connaître quelles étaient les prétentions d'Henri VIII, le moine pria le Cardinal de l'en informer. La réponse fut désespérante : Henri voulait « tout le royaume de France qui, en justice et en droit, était son héritage ». Mais à quoi bon continuer l'entretien, ajouta Wolsey ? L'envoyé de Madame n'étant porteur d'aucun pouvoir, lui-même ne lui dirait rien de plus ; s'il n'avait aucune autre communication à faire, il pouvait repartir pour la France aussitôt qu'il le voudrait.

Ce fut la fin de la conférence : en se retirant, le moine assura le Cardinal que Louise avait choisi un personnage de son espèce dans la crainte qu'on ne voulût pas recevoir des négociateurs d'un rang plus relevé ; si elle avait pensé qu'il en pût être autrement, elle aurait certainement dépêché un messager différent et l'aurait muni des pouvoirs nécessaires ; aussi ne doutait-il pas que, lorsqu'il lui aurait fait part des déclarations de Wolsey, elle n'expédiât sans tarder des ambassadeurs au roi d'An.gieterre et à son allié l'Empereur.

Cette conversation n'avait pas duré plus d'une demi-heure. A peine fut-elle terminée que, sans permettre au moine de se montrer à la Cour ou à Londres, le ministre anglais le renvoya sur ]e champ de l'autre côté du détroit sous la conduite d'un poursuivant d'armes; celui-ci dut l'escorter jusqu'à la frontière française (2).

Les éléments de ce récit sont exclusivement empruntés à une lettre de Wolsey à Sampson, ambassadeur d'Henri VIII en Espagne, destinée à être mise sous les yeux de Charles V (3). Il est

(1) Wolsey à Sampson, ut sup., 305-6.

(2) /r/., ibicL, 306.

(3j liL, ibld., 305. —M'"" Marguerite fut aussi avisée de cette affaire et très promptemeut. Cf. sa lettre à Wolsey du 21 avril, ut sup. — Ces précautions n'étaient pas inutiles, car la mission du moine avait causé beaucoup d'inquiétudes à la Cour impériale; à en croire Sampson, pendant quelques jours, on n'y parla que de cela; néanmoins, l'Empereur se déclara satisfait des explications (jne l'ambassadeur anglais lui donna le 18 juin. Cf. Sampson à Wolsey, 30 juin 1524, B. M. ms. Colton. Vespas. C ii, f" 346 et Brewer, IV, 458. — Le Pape en tut iulornié par son nonce M. Langus : une lettre de Sessa nous apprend (|Ui' dans les premiers jours de mai. Clément VII

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