‹ La politique extérieure de Louise de SavoieChapitre 32 sur 225 · NOUVEAUX POURPARLERS EN PICARDIE · texte numérisé non relu

NOUVEAUX POURPARLERS EN PICARDIE

dès lors naturel que ralliance des deux souverains y soit représentée comme indissoluble et que l'idée d'une négociation séparée s'y trouve formellement repoussée. En fut-il réellement ainsi et le Cardinal insista- t-il avec autant d'énergie qu'il l'écrit à Sampsou sur la nécessité pour la Régente et son fils de dépêcher en même temps des négociateurs auprès du Roi et auprès de l'Empereur? On peut en douter ; le sauf-conduit accordé quelques jours auparavant à Pont-Remy ne permet pas de croire que les ouvertures du moine relatives à l'envoi d'un personnage plus qualifié aient rencontré auprès de Wolsey le dédain qu'il affiche dans sa lettre à Sampson.

Tandis que le moine voyait Wolsey à Londres, sur le Continent, Créquy et du Biez continuaient à communiquer avec les commandants anglais du territoire de Calais.

Le 10 mai, un trompette du capitaine de Guînes, sir William Fitzwilliam (1), ayant eu occasion de venir au camp français, Pont- Remy le prit à part et lui parla longuement; à un moment il s'écria: (( Allons, trompette, dites à votre maître de se joindre à nous avec ses dix mille hommes et nous battrons ensemble ces couards de Flamands (2). » — Quelques jours après, le poursuivant d'armes Calais apporta quelques lettres au commandant français. Pont-Remy

l'avertit que Wolsey complotait eu France. Cf. Sessa à Charles V, 7 mai, BERfiENROïH, II, 647. — Enfin, Bourbon prit prétexte de cette mission du moine pour différer de prêter serinent à Henri VIII. Cf. Pace à Wolsey, 16 juin, B. M. ms. Cotton. Vitel. B iv, f" (91) 108' et Biiewer, iv, 422.

(1) Écuyer du Roi en 1511, il fut créé chevalier îi la suite de la prise de Tournay ; on le trouve ambassadeur en France en 1521 et aux Pays-Bas en 1525; devenu trésorier de la maison du Roi, il fut envoyé en ambassade auprès de la Régente en 1525; Henri VIII le créa comte de Southampton en

octobre 1536.

(2) « Trompet, dict-il, tell your maister and he \vi[ll joyn]us with Ihe said X"'' men tobeet thèse coward Fflemyng [and bave theyme] runne awaye;

I shall make hym a good part of the bu[tin]. » FitzNviUiam à Wolsey,

II mai, B. M. ms. Cotton. Calig. D viii, f^ (296) 300 et Buenveu, iv, 325 - Dans cette même lettre, au r» du f" (296) 300, Fitzwilliam dit .m'il a écrit par ce trompette à Pont-Reinv et que ce dernier lui a adressé une réponse qu'il envoie à Wolsey : ne^s'agissait-il pas là de quelque négociation relative à la paix, que Wolsey aurait de son côté ordonné au capitaine de Guines de suivre avec Pont-Remy?

o2 NOUVEAUX POURPARLERS EN PICARDIE

eut d'abord une longue conversation avec le duc de Vendôme (1), qui était alors à la tête des troupes françaises sur cette frontière; il s'approcha ensuite de Calais et lui dit qu'il avait grande envie qu'on put arriver à une bonne paix. Calais fit observer que les Français avaient dernièrement envoyé dans ce but un homme en Angleterre. Mais Pont-Remy répliqua que ce n'était qu'un misérable moine et qu'il y fallait un personnage honorable; il ajouta que si Fitzwilliam voulait s'y employer , il ferait de même de son côté : à eux deux, dit-il, ils régleraient au préalable tous les points en litige ; puis, l'entente faite, des diplomates de profession auraient des conférences et concluraient l'affaire. Le poursuivant d'armes pria Pont-Remy de formuler ces ouvertures par écrit, afin qu'il en \mt faire part au roi d'Angleterre et à son Conseil. Mais celui-ci refusa : il lui demanda simplement de les répéter à Fitzwilliam, qui en saurait bien tirer parti. — Calais n'eut garde d'y manquer. Le capitaine de Guînes jugea la communication si importante qu'il le dépêcha aussitôt en Angleterre pour en rendre lui-même compte à Wolsey (2).

Il y eut ensuite comme un temps d'arrêt : Pont-Remy s'absenta^ et, lorsque Calais fut revenu d'Angleterre avec l'injonction expresse du Cardinal de se tenir à ses ordres (3), plus de deux semaines

(1) Charles de Bourbon, ué à Vendôme le 2 juin 1489, fils aîné de François de Bourbon, comte de Vendôme, fut créé duc de Vendôme et pair de France et nommé gouverneur de Paris et de l'Ile de France en 1515; il devint gouverneur de Picardie en 1518, et, après la prise du Roi, fut établi par Madame chef du Conseil de France pendant sa Régence ; il mourut à Amiens le 25 mars 1537.

(2) Fitzwilliam à Wolsey, 15 mai, B. M. ms. Cott. Calig. D viii, f» (299) 303 r" et v" et Brewer, iv, 335. — La conversation que Vendôme eut d'abord avec Créquy montre que le duc était au courant de l'affaire et que toutes ces pratiques étaient connues et approuvées en haut lieu.

(3) L'existence d'une telle injonction nous est prouvée par le soin que met Fitzwilliam à dépêcher Calais aussitôt qu'il a quelque espoir de le voir rencontrer Pont-Remy ; d'ailleurs il y fait allusion à plusieurs reprises dans ses lettres à Wolsey : après avoir écrit le 31 mai qu'il enverra Calais à Créquy dès que ce dernier sera revenu (cf. Rec. Of . Brew^er, iv, 381), il annonce le 13 juin qu'il va le faire partir : « And soo, this day, I shall instructe the said Calays accordinrj to the lettre Your Grâce icrotc me as well as I cane and to morowe sende hym further and of suche aunswereas I shal hâve at his reatorne I shalle advertise Your Grâce with diligence » {id., ibid., 414); à la suite du nouveau voyage inutile du 14 juin, Fitzwilliam écrit qu'il avait envoyé Calais « aswell for the said entent as others, according to your pleasure and commaundement bij your former lettres »; il ajoute : « I will sende the said Calays no more, till 1 hère further from Your Grâce, but in caas

MISSION DE J. JOACHIM (jUIN 1524) 53

s'écoulèrent pendant lesquelles il attendit vainement son retour. Fitzwilliam se prit à désespérer: le 16 juin, après plusieurs voyages inutiles de Calais à Boulogne, il écrivit au Cardinal que Pont-Remy savait sans doute que le roi son maître s'était résolu à négocier la paix par une autre voie, ou peut-être, ajoutait-il, ses avances ont-elles été faites sans ordres (1).

De ces deux alternatives, la première était la vraie : ce fut précisément le 14 juin qu'arriva en poste à Boulogne un nouvel envoyé français (2), un des hauts serviteurs de la maison do Madame, son Maître d'hôtel, Jean Joachim de Passano.

J. Joachim était Génois. Il avait d'abord fait partie de la domesticité des Fregosi, qui représentaient à Gênes le parti français; ainsi, en 1520, il était secrétaire d'Ottaviano Fregoso, gouverneur de Gênes et résident à la Cour de France ; il assista en cette qualité à l'entrevue du Camp du Drap d'Or (3). Deux ans plus tard, en avril 1522, il porte encore le titre de secrétaire du gouverneur de Gênes dans des lettres relatives à diverses sommes dues par les Généraux des Finances à des marchands italiens ou lyonnais ; ces lettres nous apprennent qu'il avait la charge d'encaisser les pensions payées aux Fregosi par le Trésor français et qu'il recevait pour sa part 400 1. t. par an (4). Le fait qu'il figure dans cette pièce à côté de banquiers et de marchands créanciers des Généraux et au

the said Ponderemye shall fortune in the meane seasou to sende uuto me, I shall make hym suche aunsicerc as Your Grâce commaunded me by your said/ormer lettres (id., ibid., 418).

(1) A la fin de mai, sur un avis de du Biez disant que Pont-Remy était chez lui et désirait une réponse au sujet de ses prisonniers, Calais se rendit à Boulogne, mais du Biez lui dit alors que Pont-Remy n'était pas encore revenu de la Cour et qu'il lui ferait savoir son retour. ( Fitzwilliam à Wolsey, 30 mai, Rec. Of. Brewer, iv, 380). — Le 12 juin, Calais étant allé à Boulogne, du Biez lui annonça que Pont-Remy était revenu et offrit de le faire accompagner chez ce seigneur : en conséquence, le surlendemain, Fitzwilliam envoya le héraut à M. de Créquy, mais du Biez l'arrêta à Boulogne en lui disant que Créquy n'était plus chez lui {i.d., ibid., 414 et 418).

(2) Id., ibid., 418.

(3) Brown, III, 60.

(4) Ar. Nat. J. 964, u» 15.

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même titre qu'eux u'a rien qui doive surprendre. J. Joachim, en effet, était en incessantes relations d'affaires avec ces fonctionnaires. Il leur servait à l'occasion d'agent et de courtier et négociait des emprunts pour le compte du Roi. C'est ce qui ressort d'un article d'un compte de 1527 oià nous. voyons qu'il « auroit faict dire et remonstrer au Roy que, depuis son advènement à la couronne, il luy auroit faict plusieurs services, tant à Gennes, en ce royaume et aiilieurs,où il auroit faict plusieurs voyaiges et faict prester audit S^ par ses amys plusieurs grosses sommes de deniers pour ses affaires et nécessitez, à cause de quoy les feuz Grant Maistre de Boysi, le Sr de Bonny vet et Mons^ le Bastard de Savoye, pour rémunérer et récompenser ledit Mess^ Jehan Joaquin,luy auroient à diverses foys promis et accordé pour et ou nom dudit S^' grosses sommes de deniers (1). »— Nous ignorons à quelle époque il devint Maître d'hôtel de Madame.

On ne saurait déterminer avec une absolue certitude les motifs qui amenèrent le Roi et sa mère à dépêcher Jean Joachim. Le premier et le plus puissant fut vraisemblablement le rapport que leur fit le moine des dispositions conciliantes d'Henri VIII et du Cardinal. Mais il faut aussi tenir compte des démarches de l'archevêque de Capoue. Voici, en effet, ce que rapporta plus tard Wolsey aux ambassadeurs de Madame Marguerite. « Bien disoit estre vray, » écrivent ces diplomates, (( que, quant l'evesque de Capua fusticy,fust pourparlé entre eulx que ledit evesque pourchasseroit envers le Roy de France qu'il envoyast un homme icy et ung aultre devers l'Empereur, et, siledict sire Roy de France fust de ceste oppinion, que ledit de Capua luy envoyeroit une lettre où auroit une croix pour enseigne, ce que ledict evesque a faict, et, par ce moyen, ^ int ledict Joakin(2). »

Cette mission appelle la même observation que celle du moine. Il n'est pas douteux que le Roi ne l'ait approuvée et ordonnée; mais il ne l'avoua pas plus que la précédente. Louise de Savoie en assuma de même la responsabilité exclusive.— On recourut encore à d'autres précautions. Mettant à profit ses rapports avec les banquiers de Gênes et de Toscane, J. Joachim emprunta la qualité de marchand italien : il se donna pour un commerçant Génois qui se rendait h Londres pour affaires auprès du négociant lucquois Antonio Bonvisi. Ce Bonvisi appartenait à une maison bien connue

(1) B. N. ms. fr. 10385, s. fol.

(2) Commissaires à M""" Marguerite, 9 mars 1525, B.M. Add. m^s. 28173, f» 161 r et 28574, i" 158 r» et Gay., m, 33.

MISSION DE J. JOACIIIM (jUIN 1524) 55

sur la place de Londres. Un acte du 9 octobre 1504 fait nientiou d'un Nicolô Bonnizi, escompteur, établi dans cette ville (1). A. Bonvisi lui-même et ses frères ou parents, Lorenzo et Lodovico Bonvisi, interviennent fréquemment dans les transactions passées par Henri VIII ou par François Iei"avec des banquiers italiens; ils y figurent à côté des Salviati, des Capponi, des Cavalcanti, des Corsi. des Portinari, des Cavalari (2). Antonio était, semble-t-il, fort attaché aux intérêts français. Il rendit à Jean Joachim et à son collègue Brinon toutes sortes de services. Les employés de sa maison étaient toujours à leur disposition et se faisaient leurs intermédiaires auprès des espions qu'ils entretenaient à la cour d'Henri VIII. Un de ses parents, dom Andréa Bonvisi, fut employé par eux comme courrier; il fit plusieurs voyages pour porter leurs dépêches en France (3).

Cependant Wolsey, averti du départ de J. Joachim, avait aussitôt expédié un sauf-conduit à Calais (4). Mais, quelque diligence qu'il y eût faite, J. Joachim était parvenu à Boulogne avant que cette pièce eût été remise au Lord-Député. Sans attendre, il avait sollicité de ce dernier l'autorisation de passer le détroit. Fidèle à son déguisement, il prétendait n'aller à Londres que pour y voir Ant. Bonvisi. Berners, qui n'était au courant de rien, refusa tout net. Il répondit qu'il transmettrait toutes les lettres qu'il plairait à J. Joachim d'écrire à ce marchand, mais qu'il ne lui permettrait pas de traverser le canal avant d'être assuré là-dessus du bon plaisir du roi son maître. Dès le lendemain, J. Joachim renouvela sa demande par un nouveau trompette. Le Député s'étonna de cette insistance : il consulta Fitzwilliam, qui se douta de quelque chose et le pressa d'accorder le sauf-conduit. Berners céda et fit savoir à J. Joachim qu'il pouvait venir à Calais. — Il n'eut pas lieu de s'en repentir. Le sauf-conduit envoyé par Wolsey lui arriva le même jour. Désormais pleinement rassuré, il fournit sans plus hésiter au faux marchand les moyens de passer le détroit et le fit accomijagner en Angleterre par un de ses poursuivants

(1) Brown, m, appendiœ, n» 1481.

(2) Cf. en particulier Rec. Of. Brewer, ni, 3694 et lettres d'avril 1522, Ar. Nat., ut sup.

(3) Cf. sur les espions, Wolsey à Taylor et Cheyney, 16 avril 1526, B. INI. ras. Cottou. Calig. D ix, f" (183) 191 et Brewer, iv, 2103 (I); la Confession de Grégoire, ihid., Titus B i, f" (214') 218 et op. cit., 2103(2); B. N. ms. fr. 10385, s. fol., premier cahier des menues dépenses de J. Joachim, injînc. — Sur André Bonvisi, cf. ses Instructions, P. J., xvii, diverses lettres, P. J., passim, les Robe rtet, u" 124 et B. N. ms. fr. 10385, loc. cit.

(4) Berners à Wolsey, 17 juin. Roc. .Of. Brewer, iv, 428.

d'armes (1). — J. Joachim parvint à Londres le 22 juin (2) : le Cardinal lui procura un logement à Blackfriars chez son confesseur Thomas Lark, où il eut avec lui des conférences (3).

Nous n'avons sur ces entretiens que des renseignements très incomplets et fort suspects ; ce sont ceux que contiennent les deux ou trois lettres où ^\'olsey en parle à l'ambassadeur anglais en Espagne. La seule chose qui est certaine, c'est que, pas plus que le moine, Jean Joachim ne parla au nom du roi de France ; à l'exemple de celui-ci, il ne se recommanda que de Madame : il se dit toujours dépêché par elle auprès du Cardinal, afin d'obtenir de lui qu'il voulût s'entremettre en faveur de la paix de concert avec sa maîtresse. Là-dessus, les déclarations de Wolsey ne varient pas. 11 écrit le 26 septembre : « J. Joachim, qui m'a été envoyé il y a longtemps déjà par la mère du roi de France, reçoit souvent des lettres où s'afîirme le désir de ladite mère du Roi de ménager la paix (4)..)) Et ailleurs : « Sous couleur de montrer le grand désir que ladite mère du Roi a de la paix (5). » Enfin, le 13 février 1525, il répète encore : « J. Joachim a découvert l'objet de son voyage et a dit qu'il avait été envoyé par ladite Dame Régente (6). » — Quant au reste, s'il fallait s'en rapporter aux protestations intéressées du Cardinal, les négociations engagées avec le Génois auraient eu fort peu d'importance. J. Joachim ne serait point sorti des généralités : parlant sans -cesse des dispositions pacifiques de Madame, il n'aurait jamais présenté d'ouvertures précises ni formulé de propositions portant sur des points spéciaux

(1) Id., ibld. et le même au même, 16 juin, ut sup., 418.

(2) Le 16 août 1524, Caracciolo écrit que des lettres de Londres du 22 juin mentionnent cette arrivée (Berg., ii, 672). Eu 1525, à la date du 24 juin, le Sauch écrit : « Il y eult avant hier justement ung an que ledit Joakin vint icy » (B. M. Add" ms. 28574, f" 269 r" et Gay., m, 121).

(3) Wolsey à Sampson, 13 février 1525, St. Pap., vi, 398 et Hall, 691. — Il est à remarquer que Hall se trompe. pour la date qu'il assigne à la mission de J. Joachim; il dit en effet que Madame l'envoya après que son fils eut passé en Italie. Herbert, qui semble s'être inspiré de Hall, bien qu'il dise avoir trouvé ces renseignements « in our Records », commet la même erreur (p. 151). Quant à Cavendish (p. 73), copié par Stow (p. 521) et Sharon TuRNER (p. 283), son récit est des plus inexacts : il prétend que J. Joachim fut dépêché par « Ihe Frenche King lying in his campe » ; plus loin, il dit que Wolsey invita plusieurs fois ce personnage à dîner dans le temps de la Pentecôte, qui tombait cette année-là le 12 juin.

(4) State Papers, vi, 352.

(5) kl., ibid., 368.

(6) Id., ibUL, 398.

et susceptibles d'une discussion sérieuse et pratique. Il recevait assez souyent des lettres de France, mais elles étaient aussi vagues que ses paroles et ne contenaient guère que le récit des nouvelles favorables à la France, des assurances de la grande envie que Madame avait de la paix, ou bien encore, après la mort de la reine Claude, l'annonce que François Jei' avait eue d'Espagne des ouvertures pour un arrangement et pour un mariage. — Devant ces atermoiements de J. Joachim^ le Cardinal en vint à croire, écrivait-il à Sampson, qu'il n'était qu'un espion, passé en Angleterre sous prétexte de négociations, mais chargé en réalité d'éclairer le gouvernement français sur les projets secrets de l'Angleterre. Pour le contraindre à dévoiler ses véritables desseins, il lui déclara vers la fin de septembre que s'il ne lui présentait pas dans le plus bref délai des propositions précises, il se verrait dans la nécessité de le faire reconduire à la frontière française (1). J. Joachim promit de solliciter de nouvelles instructions et, en attendant, réclama de nouveaux délais : il assurait qu'il obtiendrait de la Reine-Mère l'autorisation de passer plus avant ; Wolse)^ se laissa fléchir et consentit à ce qu'il prolongeât son séjour à Londres (2).

Tel est le récit que contiennent les lettres du Cardinal à Sampson. C'était là ce que cet ambassadeur devait répéter à l'Empereur, afin de calmer les soupçons qu'avait éveillés chez lui le séjour prolongé d'un envoyé français en Angleterre (3). Pas n'est besoin

(1) Wolsey à Sampson, 26 septembre 1524, o/». cit., vi, 352 et 353.— Il avait été en effet question du mariage du roi de France avec la reine Eléouore (cf. Sampson à Wolsey, 18 septembre, B. M. ms. Cotton. Vespas. C ii, f" 354 et Brewer, IV, 671), mais Gattinara y était très opposé et le 15 octobre il déclara catégoriquement à l'ambassadeur anglais que les allégations de J. Joachim au sujet de ce mariage étaient mensongères (cf. le même au même, 30 octobre, Id., ibicL, t" 370 et n" 780).

(2) Wolsey à Sampson, lettre non datée, mais postérieure à celle du 26 septembre, St. Pap., VI, 368.

(3) Le même au môme, 26 septembre, ut sup., 352, et lettre non datée, ibid., 368. — Le séjour de J. Joachim à Londres, mis en lumière par les racontars intéressés des Français, avait excité depuis longtemps les méfiances de Charles V et de ses ministres : au début d'août, J. Lalemant dit à Sampson que les Français affirmaient que c'était aux sollicitations des Anglais qu'était dû l'envoi d un émissaire à Londres et qu'il ne leur restait plus désormais d'inquiétudes du côté de l'Angleterre. Cf. Sampson à Wolsey, 16 août, Rec. Of. Brewer, iv, 578. — En septembre, Charles V et Gattinara demandèrent des explications à Sampson et celui-ci répondit simplement qu'il n'était point contraire aux traités d'écouter les propositions de paix de l'ennemi et que son maître ne ferait rien qui fût préjudiciable à ses alliés. Cf. le même au même, 18 septembre, B. M. ms. CoU. Vesp. C ii, f" 354 et Brewer,

de faire observer combien peu de confiance mérite une semblable source d'information. Une simple remarque suffira pour mettre en lumière l'invraisemblance de la version de Wolsey ; si J. Joachim se fût borné à des protestations vagues et si le Cardinal eût réellement soupçonné qu'il n'était pas un négociateur sérieux, mais un simple espion, il se serait empressé de le renvoyer en France et ne lui aurait point permis de prolonger pendant six mois son séjour en Angleterre ; surtout il ne lui aurait pas accordé, comme il le fit, de nombreuses audiences. — En effet, sans dire avec Hall que Wolsey voyait J. Joachim tous les jours (1), on doit reconnaître que ces deux personnages eurent ensemble de fréquentes conférences. « Depuis deux mois que J. Joachim est en Angleterre,» écrit Giberti, « sa Seigneurie Révérendissime est en relations étroites avec lui, ce qui fait beaucoup parler (2). » En Espagne, on reprochait à Sampson que l'envoyé français eût été « festoyé » plusieurs fois « avec grande chère >) (3). Ajoutons que si J. Joachim vit souvent le Cardinal, en revanche il ne vit que lui. « Jamais il ne fut présenté au Roi ni au Conseil », dit Hall (4). Henri VIII étant venu à Bridewell, il dut quitter la maison de Lark à Blackfriars et aller se loger plus loin de la Cour (5).

L'ambassadeur impérial en Angleterre, M. de Praet, ne s'y trompait pas : depuis l'arrivée de l'agent de Madame, il ne cessait d'envoyer à Burgos et à Malines des rapports alarmants. En vain, Wolsey, pour faire montre de sa sincérité, l'avait-il instruit aussitôt de la venue de J. Joachim, en vain lui assurait-il, après chacune de ses conférences à Blackfriars, que ce dernier ne lui avait fait aucune ouverture digne d'être prise en considération. Tout cet étalage de confiance ne faisait point prendre le change à l'ombrageux Flamand ; dans les lettres qu'il écrivait à l'Empereur ou à

IV, 671 et Charles V à Praet, 20 septembre, Rec. Of. Brewer, iv, 678. — Le 20 octobre, l'Empereur ordonna à Praet de requérir de Wolsej^ le renvoi de J. Joachim. Cf. Charles V à Praet, Rec. Of. Brewer, iv, 752. — Quelques jours auparavant, un des conseillers impériaux avait fait part à Sampson des inquiétudes qu'on avait du séjour de J. Joachim en Angleterre et du secret gardé sur ses communications. Enfin le 24 octobre, Charles V lui dit qu'il s'étonnait fort qu'on gardât un Français en Angleterre. Cf. Sampson à Wolsey, 30 octobre, B. M. ms. Cotton. Vesp. C m, i" 370 et Brewer, iv, 780.

(1) Hall, p. 691.

(2) Lettre du 22 septembre dans Lett. Princ, i, f" 133 v°.

(3) Sampson à 'V\'olsey, 30 octobre, ut sup.

(4) Hall, loc. cit.

(5) Lettre du 13 février 1525, ut sup.

la Gouvernante des Pays-Bas, il ne se gênait point pour se plaindre des procédés de Wolsey ; il l'accusait formellement de travailler de tout son pouvoir à une paix séparée avec la France (1).

Ces méfiances étaient justifiées. Le long séjour de J. Joachim à Londres est une preuve assurée que le Cardinal estimait les propositions de Madame capables de servir de bases à un accord entre les deux gouvernements. Sans doute, la chose n'alla pas sans difficultés : les nouvelles qu'on reçut pendant longtemps du théâtre de la guerre ne durent point faciliter la tâche de l'envoyé français. Au moment où il se rendait en Angleterre, les Français venaient de perdre leurs dernières places en Italie; Bourbon n'attendait que de l'argent et l'assurance de la coopération d'une armée anglaise dans le Nord pour envahir la Provence. En ce temps du grand triomphe des alliés, lorsque Henri VI II se croyait sur le point de recouvrer son royaume de France et en réglait la conquête (2), les propositions que pouvait apporter le Maître d'hôtel de Madame ne furent sans doute pas accueillies avec beaucoup d'empressement. Les instructions de J. Joachim ne nous ont pas été conservées, mais il est à croire que les offres de la Régente n'étaient pas alors plus avantageuses qu'elles ne furent après le désastre de Pavie : son Maître d'hôtel devait avoir les pouvoirs les plus larges pour accorder au gouvernement anglais des compensations pécuniaires, mais, en retour, l'ordre exprès de se refuser à toute cession territoriale. Dès lors, on comprend sans peine que les négociations aient traîné en longueur : il parlait des droits de

(1) Nous u'avons pas eu à notre disposition les lettres mêmes que Praet écrivit à cette occasion en Espagne et en Flandre ; mais nous savons qu'elles étaient propres à exciter les méfiances des Impériaux. Cf. Praet à Charles V, 15 et 25 janvier 1525, Gayangos, m, 3 et 20 et aussi Sampson à Wolsey, 13 février 1525, Stat. Pap., vi, 394 à 396 et 398.

(2) Traitéde Loudresdu25mai, Breweu.iv, 365. —D'après cette convention, le duc de Bourbon devait envahir la France et recevoir pour cette expédition de chacun des deux alliés une somme de 100.000 couronnes; cette contribution pourrait d'ailleurs être augmentée s'il en était besoin : quant à Henri VIII, au cas où il consentirait à envahir lui-même la France par le Nord, la gouvernante des Pays-Bas serait tenue de lui fournir dans les vingt-cinq jours 3000 chevaux et 1000 fantassins et lui-même se trouverait déchargé du soin de subvenir aux frais de l'expédition de Bourbon ; il en serait de même si ce dernier refusait de lui prêter serment de fidélité comme à son souverain. — Sessa annonça le 4 juin à Charles-Quint « que el nuncio que esta in Inglaterra escrevio à Su Santidad que el Re de luglatcrra estava dcterminado de ayudar con dinero à Borbon para la empresa ; si se esperaba Ricardo (Rie. Pacc) ». B. M. Add. ms. 28574, f" 57 V et Berg., ii, 655. — Cf. BuscH, 48-49.

son maître au royaume de France, il rappelait toutes les provinces qu'avaient possédées ses ancêtres et dont il pouvait demander la restitution; Henri, disait-il, ne voulait point entendre parler de paix, à moins que toutes ses prétentions ne fussent admises et toutes ses terres rendues ; c'était à grand'peine qu'il avait pu obtenir de lui le sacrifice de la plupart de ses prétentions : au moins fallait-il lui donner quelque satisfaction et lui abandonner des terres autour de Calais et de Guînes ; sans cfela, le Cardinal ne répondait de rien ; son maître allait envahir la France de concert avec Bourbon et marcher sur Paris.

A ces raisons, J. Joachim opposait la répugnance invincible de François I^r à traiter sur la base d'une cession territoriale : pour arracher son adhésion à des ouvertures à l'Angleterre, Madame avait eu autant de peine que Wolsey avec son maître pour le décider à y entendre ; il lui avait fallu tout son ascendant pour l'amener à. offrir de l'argent en échange de la paix.

Ainsi engagés, les pourparlers se prolongèrent pendant plusieurs mois : les prétentions absolues et opposées des deux gouvernements sur la question territoriale, comme aussi l'incertitude des opérations militaires de Provence, empêchèrent, croyons-nous, aucun des négociateurs de céder aux exigences de l'autre ; vers la fin du mois d'octobre, l'entente devait paraître aussi difficile et aussi éloignée qu'au milieu de juin.

Néanmoins, il ne faudrait pas croire que ce long débat ait été sans utilité pour la France. Les conférences de Blackfriars furent, en effet, sinon la cause unique, au moins une des causes qui empêchèrent l'invasion de la Picardie par Henri VIII. Pour apprécier leur importance, qu'on se souvienne que la défaite de Bonnivet dans le Milanais avait eu pour résultat de resserrer l'alliance des deux confédérés et de faire oublier à Henri VIII les insuccès et les sacrifices de la campagne de 1523. Le roi d'Angleterre s'imagina qu'après la perte d'une nouvelle armée, la France serait plus aisée à vaincre; il signa le traité d'invasion du 25 mai, et expédia auprès de Bourbon R. Pace, afin d'obtenir de lui le serment d'allégeance refusé jusqu'alors et lui promettre en échange d'importants envois d'argent (1). — Il semblait donc que les confédérés dussent reprendre en 1524 le plan de campagne oi^i ils

(1) Cf. Wolsey à Pace, 28 mai, St. Pap., vi, 290-292. — Quant aux modifications survenues alors clans les intentions d'Henri VIII, la lettre de Rie. Pace du 16 juin 1525 nous permet d'en déterminer la date : nous y lisons en effet que l'archevêque de Capoue, revenant d'. Angleterre, passa le 10 juin

HOSTILITÉS SUSPENDUES EN PICARDIE Gl

avaient échoué en 1523. Il n'en fut rien cependant: Bourbon seul se mit en mouvement; l'Empereur, retenu par le manque d'argent, ne put réunir de troupes en Roussillon et le roi d'Angleterre n'envoya pas un soldat à Calais. Faut-il penser qu'après un premier moment d'enthousiasme et d'espérance à la nouvelle de la conquête du Milanais, Henri VIII, instruit par l'insuccès de Suffolk l'année précédente, aperçut plus clairement les difficultés de l'entreprise et recula devant les énormes dépenses que lui auraient coûtées la levée et l'entretien d'une armée? Sans doute, mais il est une autre considération qui explique le peu d'ardeur du gouvernement anglais durant cette campagne : c'est le désir de profiter des ouvertures de la Régente pour conclure une paix séparée avec la France et mettre fin par une transaction avantageuse à une guerre jusqu'alors sans profit. Dès lors, il fallait menacer, parler bien haut de l'envoi prochain d'une armée sur le continent et faire acheter l'abstention de l'Angleterre au meilleur prix possible, mais aussi il fallait se bien garder d'en venir jamais à l'exécution, car les négociations se seraient trouvées rompues et tout espoir d'arrangement aurait été perdu. — Telle paraît, en effet, avoir été la politique d'Henri VIII et de Wolsey. Le 20 juin, c'est-à-dire à la date même de la venue de J. Joachim, le Cardinal écrivit au capitaine de Guînes que les Français avaient tout intérêt à rechercher la paix, qu'elle était déjà en fort bon train et qu'il valait mieux ne point agir avec trop de vigueur contre eux(l) : en conséquence, les garnisons des places anglaises soutinrent mollement la guerre ; les Français firent de même ; des deux côtés, les hostilités se bornèrent à de légères escarmouches et à quelques courses dans le pays ennemi (2). Bientôt après, Henri VIII fit savoir au duc de Bourbon qu'il était décidé à ne point passer en France de sa personne. Le 25 juin. Rie. Pace avait annoncé qu'il avait reçu le serment du duc ; en même temps, il avait beaucoup insisté pour

au camp des Impériaux et les mit à peu près au désespoir de recevoir aucun secours d'Angleterre ; Pace, arrivé trois jours après avec de nouvelles instructions, les rassura. B. M. ms. Cotton. Vitel. B vi, f" (91) 108 et Brewer, IV, 422. — Cf. BuscH, 49.

(1) Fitzwilliam à Wolsey, 3 juillet, Rec. Of. Brewer, iv, 468.

(2) Au début de juillet, Fitzwilliam accorda à du Biez, qui la lui avait demandée, une suspension d'armes. Cf. let. des 3 et 5 juillet, ut sup., 468 et 470. — Quelques jours après, ce capitaine fut rappelé en Angleterre. Cf. Fitzwilliam à Wolsey, 9 juillet, ut mp., 484. — Cf. aussi Sessa à Charles V, 29 juillet, Berg., ii, 663 et Baveux à Bonnivet, 29 novembre, Lcïi. Priiu:,i, ï" 143 v".

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