ARRIVÉE DE ,T. BRINON (22 JANVIER
Quels avaient été, depuis le mois de novembre, le rôle et l'attitude de J. Joachim? Aucun document ne nous l'apprend. 11 est à croire qu'il se tint sur la réserve, attendant la venue de son collègue, et que toute négociation demeura suspendue pendant ce temps. A peine est-il fait mention de lui une fois dans les lettres de M. Praet, qui n'aurait pas manqué de noter avec méfiance ses entrevues avec Wolsey, s'il en eût connu quelqu'une. Il s'agit de présents distribués par J. Joachim à l'occasion de la nouvelle année au confesseur du Cardinal, qui était son hôte, à son médecin et à ses autres serviteurs. L'ambassadeur les estime à 590 couronnes d'or, « outre ce qu'il doit avoir donné en secret à leur maître », ajoute-t-il soupçonneusement (1). Nous savons, parles comptes de J. Joachim, qu'ils ne dépassaient pas cent écus (2).
Jean Brinon avait reçu, vers le milieu de décembre, l'ordre de se rendre en Angleterre (3). Il avait aussitôt quitté Lyon et était arrivé à Paris dans les premiers jours de janvier (4). De là, il avait dépéché un courrier à Calais, afin d'aviser de son voyage le Député (5); lui-même était parti quelques jours plus tard avec une suite de vingt chevaux; parvenu à Calais le 15 janvier (6), il était à Londres le 22 (7).
Il n'y eut aucun retard dans l'ouverture des négociations. Dès le mercredi 25 janvier, les ambassadeurs -français obtinrent une audience du Cardinal (8). Brinon lui exposa l'objet de sa mission et les instructions qu'il avait reçues de Madame. Après avoir remercié Wolsey au nom de sa maîtresse du bon accueil qu'il avait fait à Jean Joachim et des dispositions pacifiques qu'il lui avait montrées, il déclara que le roi de France désirait la paix, bien que
(1) Praet à Charles V, 9 janvier, Gay, m, 2.
(2) B. N. ms. fr. 12158, f" 66 r» et v".
(3) Coimuissioii du 17 décembre, dans le^ Robcrtct. n' 142.
(4) Bourgeois de Paris, p. 227.
(5) Du Biez à Beruers, 6 jauviei', P. J., m, et Beruers ii Wolsey, 7 janvier, Rec. Of. Brewer, iv, 1000.
(6) Du Biez à Berners, 13 janvier, P. J., iv; Berners à Wol-^ey, 14 janvier, Rec. Of. Brewer, IV, 1013; Wolsey à ThoniasMoore, s.date.B. iM. ms. Cottoa. Calig. E II, f^ (153) 165 v% et Brewer. iv. 1013 ; Citron, o/' Calais, 31.
(7) Praet à Charles V, 2S ja ivicr, Gay., m, 7. - H.vll (706) donne la date du 24 janvier.
(8) La date de cette audience nous est fournie par Praet. qui, dans sa lettre du 28 janvier (Gav., m, 7), nous dit que Brinon eut une entrevue avec Wolsey le mercredi, fôte do Saint-Paul. — Quant à ce qui se passa au cours de l'audience, nous n'avons aucune lettre qui nous le raconte directement ; le présent récit n'est donc qu'une restitution opérée à l'aide des
ses affaires fussent en excellent état, et qu'en dépit des dommages éprouvés durant la guerre, il n'en demanderait aucune compensation au roi d'Angleterre, mais consentirait à traiter avec lui sur la base des conventions antérieures ; il continuerait donc le paiement des sommes qui lui restaient encore à verser aux termes de ces traités, « en la forme et manière que se payait avant la guerre » ; il condescendrait même à y joindre l'argent du rachat de Tournay, quoique cette ville ne lui appartînt plus, pourvu toutefois qu'Henri VIII promît en retour de l'aider à en reprendre possession. D'ailleurs, il demeurait entendu que les termes échus au cours de la guerre ne seraient pas réclamés par le gouvernement anglais et qu'on les considérerait comme acquittés; il n'y aurait d'exception qu'en faveur de la pension du Cardinal et du douaire de la reine Marie ; seuls, les arrérages échus de ces deux dettes seraient intégralement payés (1).
Puis, faisant allusion aux incessantes demandes d'argent des Impériaux, l'ambassadeur fit observer que son maître n'avait aucun besoin d'argent et qu'il n'importunerait pas le roi d'Angleterre de sollicitations d'avances. Enfin, il n'oublia pas de flatter la vanité du Cardinal : il l'assura qu'une fois l'accord conclu, il deviendrait le conseiller du roi de Frixnce, et qu'on suivrait ses avis en toutes choses (2).
A ce discours, le ministre anglais répondit en opposant les prétentions dont il avait déjà fait connaître la plupart à Jean Joachim : pour lui, il ne pouvait être question de paix et Henri ne s'y résoudrait que si l'Angleterre en retirait le bénéficed'acquisitions territoriales, par exemple celle de Boulogne, d'Ardres et du comté de Guînes ; il exigeait aussi le paiement immédiat des arriérés et, pour l'avenir, 100.000 écus par an durant toute la vie de Henri VIII ; quant à ce qui pourrait rester du des anciennes créances à l'époque de son décès, on l'acquitterait entre les mains de son successeur aux termes et conditions accoutumés avant la guerre ; en outre, il faudrait joindre au douaire de la reine Marie
Instructions de Brinou vA de la réponse faite le 16 février par Madame h la lettre niaintena'it perdue du 20 janvier, par laquelle ses ambassadeurs lui donnaient « amplement entendre le discours qu'ils avaient eu avec le Cardinal » (P. J., v) ; nous nous sommes aussi aidé de la lettre du si.\ mars, où se trouvent racontées les négociations qui suivirent la réception de la lettre du IG février et qui permet de .suppléer à (iucl<iues-unes des lacunes (|ue présente ce dernier document (P. J., vi}.
(1) Instructions, P. J., ii, et lettre du 6 mars, ibifl.. vi.
(2) Instructions, ut ■<ii/i.
les joyaux qui lui avaiont appartenu au temps de son union avec Louis XII ; de même, il serait nécessaire de reconnaître et de payer l'obligation de 462.000 écus que les Généraux de France avaient autrefois consentie au profit de marchands italiens ; enfin, il y aurait des indemnités à accorder aux commerçants anglais pour les déprédations commises à leur préjudice par les Français (1).
Sur le premier point, les ambassadeurs répliquèrent que le roi de France ne consentirait jamais à la moindre cession de terre. Sur la question d'argent, en revanche, ils avaient ordre de se résoudre à des concessions : après avoir fait tous leurs efforts pour queWolsey renonçât aux ternies arriérés, ils offrirent de les acquitter après que toutes, les autres dettes auraient été entièrement payées ; mais en vain représentèrent-ils la difficulté où se trouvait Francoisl^i", épuisé par les énormes dépenses que lui avait coûtées la guerre, pour trouver sans délai une aussi grosse somme : tous leurs efforts vinrent échouer devant Topiniâtreté de leur adversaire. Ils passèrent alors au dernier degré de leurs instructions et proposèrent de répartir sur plusieurs années le paiement de ces arriérés à raison de 40.000 francs chaque année. Le Cardinal refusa encore d'accéder à ce compromis, mais il en mit en avant un autre : il consistait dans le paiement comptant, et avant toute ratification de la jmix, de la moitié seulement de la somme contestée ; le surplus irait grossir la masse des autres créances françaises, et le tout ensemble serait acquitté à raison d'une annuité de 100.000 écus paj-able durant toute la vie
(1) Iiistriictioiis et lettres des 16 février et 6 mars, P. J., v et vi. En ce qui regarde l'obligation des Généraux, il n'eu est pas question dans les Instructions de Brinon ; la première mention s'en trouve dans la lettre du 16 février, ce qui nous porterait à croire que les Anglais n'avaient pas élevé cette prétention avant l'envoi du président de Rouen et que ce fut seulement après son arrivée à Londres que Wolsej' en parla. Il en est de même des indemnités aux marchands anglais, dont font mention la lettre du 6 mars et celle que Madame écrivit après Pavie : d'après cette dernière dépèche, il y avait dans la lettre du 16 février, lorscju'elle était complète, ou dans le chiffre qui l'accompagnait, un article relatif à ces déprédations ; or, cet article ne pouvait être qu'une réponse de la Régente à une demande faite par Wolsey dans la conférence du 25 janvier. La lettre du 6 mars nous apprend ([u'il fut aussi question d'une; trêve : « Quant à la tresve et aux joyaulx, il si est peu arresté et encores moins aux déprédations. » Cette trêve avait-elle quelque rapport avec celle dont parlent les Instructions qui était destinée à laisser au Cardinal le temps de faire accepter sa médiation' à l'Empereur ? S'agissait-il au contraire d'une simple suspension d'armes pendant la durée des négociations ? Nous l'ignorons, mais la manière dont il y est fait allusion le 6 mars montre qu'on n'attacha pas grande importance à ce projet.
d'Heiii'i VIII. C'est qu'en effet cette dernière condition, fort onéreuse, étant vivement contestée par le président de Rouen, Wolsey espérait la rendre moins inacceptable en joignant cette moitié des arriérés à la somme des dettes françaises. Le nouveau mode de paiement sur lequel il insistait était tout au détriment du trésor français : par là, les Anglais restaient en tous les cas assurés de percevoir l'intégralité de leurs créances; car, si Henri VIII décédait avant complète libération, le paiement s'en achevait aux mêmes conditions qu'avant la guerre, et, au contraire, si la dette se trouvait éteinte avant ce décès, François P"" demeurait débiteur d'une rente viagère de 100.000 écus au profit du roi d'Angleterre ; d'ailleurs, même dans l'hypothèse la plus défavorable, celle de la mort du roi avant l'extinction des créances françaises, le trésor anglais jouissait encore du bénéfice d'un paiement plus rapide que celui qu'avaient stipulé les traités antérieurs. On comprend que les négociateurs français fussent peu disposés à accepter une semblable modification. Ils déclarèrent qu'à tout considérer, leur maître ne devait point l'argent du rachat de Tournay, car il ne possédait plus cette place, ni même celui qui restait encore à payer en vertu du traité de Londres, car Henri VIII, en lui déclarant la guerre, avait perdu tous ses droits à cette créance ; aussi bien, ils estimaient que, si le roi de France offrait bénévolement de reconnaître ces dettes, il ne fallait point se montrer trop exigeant sur les termes et le temps de leur paiement. Cependant, ils finirent par se résigner à une dernière concession, c'est à savoir que le total des versements annuels serait élevé à 100.000 écus exigibles par moitié aux deux échéances de mai et de novembre ; mais, au cas où ces annuités viendraient à épuiser du vivant d'Henri VIII la somme entière des créances, le trésor français se trouverait complètement libéré ; au cas contraire, les sommes encore dues seraient payées à ses successeurs aux conditions des traités de 1514 et de 1518 (1). Ces premiers pourparlers n'amenèrent d'entente sur aucun point : les ambassadeurs durent écrire à Madame pour lui faire connaître les ouvertures du Cardinal et lui demander de nouvelles instructions.
(1) Instructions et lettre" du 16 février. — Le compte-fait qui se trouve dans les Instructions au sujet du paiement des arriérés par années et d'après lequel 20.000 écus équivalent à 40.000 livres prouve que le gouvernement français avait l'intention de compter désormais 40 sous tournois les écus au soleil, ce qui était le cours légal en France et lui éviterait la perte au change de 2 sous par écu que. lui imposaient les stipulations des traités antérieurs.
78 NorVKLLES D ITALIE
Pendant qu'ils attendaient sa réponse, la ligue conclue entre le Pape et François Jei-, qui, bien que soupçonnée, avait jusqu'alors été tenue secrète, vint à être connue officiellement en Angleterre. Aussitôt qu'il en eut été informé par Madame Marguerite, Praet s'empressa de se rendre auprès de Wolsey pour lui demander son avis et la conduite qu'il comptait tenir en cette circonstance ; il en profita pour le prier de nouveau d'envoyer de l'argent aux troupes impériales en Lombardie. Il est à peine besoin d'ajouter que sur cette question des subsides, l'ambassadeur impérial se heurta à un refus formel. En même temps, bien que l'audience ait été fort longue, il ne réussit point à obtenir du ministre anglais une appréciation bien nette de la nouvelle politique de Clém(mt VII. Tantôt il paraissait la désapprouver , tantôt au contraire il prenait sa défense et disait qu'en vérité Sa Sainteté aurait pu mieux faire, mais qu'il n'était pas possible de la blâmer d'avoir agi ainsi qu'Elle avait fait. Quant au président de Rouen, le Cardinal prit soin de déclarer au cours de la conversation qu'il n'était pas encore entré en affaire avec lui (1).
Wolsey ne semble pas s'être borné à cette simple affirmation pour endormir les soupçons de- M. de Praet et lui dérober ses négociations avec les ambassadeurs français. Il observa la précaution plus efficace de réduire au strict nécessaire ses conférences et ses communications avec eux et surtout avec Brinon (2), Du reste, après l'entrevue du 25 janvier toute nouvelle discussion était inutile tant qu'on n'aurai.t point la réponse de la Régente. Aussi ne trouvons-nous plus trace du progrès des négociations jusqu'à l'époque où cette réponse parvint eu Angleterre.
L'alliance de Clément VII et de François I^r n'avait pas été le seul événement italien qu'on eût appris à Londres, Des lettres de Rie. Pace, datées du 26 et du 28 janvier, y avaient apporté des nou-
(1) Praet à Charles V, 3 février, Gav., m, 12.
(2) Outre l'entrevue du 25 janvier, Praet, toujours à Taffiit des pratiques de Wolsey avec les Français, ne parle qu'une fois de communications entre ce ministre et ces ambassadeurs, et encore ne s'agit-il que du seul Jean Joachim, qui vit le Cardinal le 31 janvier. Praet à Charles V, 1"'' février. Gay.. m, 10.
LKTTKI-; 1)K WOLSKY A HENRI V 1 l 1 (12 FÉV.) 79
vellcs moins favorables au roi de France (1). Le 24 janvier, eu effet, l'armée impériale, renforcée de douze mille Allemands que lui avait amenés le duc de Bourbon, avait quitté le camp de Lodi et s'était portée au secours d"Ant. de Leiva, bloqué depuis trois mois dans Pavie et réduit aux dernières extrémités. Cette marche en avant rendait une bataille inévitable et il était impossible de prévoir quelle en serait l'issue. Lannoy disposait maintenant de troupes presque aussi nombreuses que celles de l'armée française, affaiblie par le départ du corps d'Albany. Le destin de la haute Italie se trouvait donc remis au hasard d'un combat (2).
Wolsey s'empressa de communiquer à son maître le contenu des lettres de Pace. (( Les affaires sont des mieux disposées en Lombardie )), lui écrivait-il, le 12 février et « il y a apparence qu'une bataille est sur le point d'être livrée : que le roi de France en sorte victorieux ou défait, il ne pourra manquer d'y éprouver de grosses pertes, ce qui sera très propre à l'avancement des desseins de Votre Grâce. A supposer, en effet, que ce prince juge nécessaire à la sûreté de sa personne d'éviter le combat et de se dérober à la suite de ses bagages, les Impériaux ne défaudront pas à le poursuivre; et c'est alors qu'éclatera au grand jour la prudence qu'a montrée Votre Altesse lorsqu'Elle a dépêché Grég. CasaL La mission de cet envoyé auprès du Pape, celle de Rie. Pace à Venise et aussi les lettres que j'ai écrites à Rome auront pour effet de retenir la Seigneurie dans l'alliance impériale et même d'amener Sa Sainteté à modifier sa politique ; qu'on ajoute à ces démarches les exhortations que Votre Altesse a adressées à l'Archiduc, les cinquante mille couronnes qu'Elle a éventuellement accordées en cas d'engagement, la conduite dont Elle ne s'est jamais départie à l'égard de l'Empereur, enfin, l'excellent conseil qu'Elle a donné au duc de Bourbon de ne pas s'enfermer dans une place forte, s'il venait à être battu, mais de gagner les Flandres et d'y tenter, avec Son aide, quelque grande entreprise : et il ne sera permis à personne de douter que le succès de la guerre ne doive être attribué à Votre Altesse, qui a été l'unique soutien de l'Empereur en Italie au temps oi^i ses intérêts y semblaient ruinés. Ainsi, l'événement tournant à l'avantage des Impériaux, l'honneur et la gloire en seront rapportés à Votre Grâce. Que si, au contraire, les Impériaux sont mis eu déroute, eu ce
(1) Wolsey à Henri VIII, 12 février, Statp papers, i, 156. — Les lettres de Pace arrivèrent le 11 à Londres. Cf. Wolsey à Sampsoa, 13 février, State papers, vi, 389.
(2) Cf. MiGNET. H, 31 à 33