‹ La politique extérieure de Louise de SavoieChapitre 45 sur 225 · RÉPONSE DE LA REGENTE (FÉVRIER · texte numérisé non relu

RÉPONSE DE LA REGENTE (FÉVRIER

de Rouen et exprimé Tespoir que le Cardinal s'emploierait de la même manière auprès de son maître (1), Madame examinait l'un après l'autre les points discutés dans la conférence du 25 janvier. Elle ne faisait, d'ailleurs, aucune concession nouvelle et maintenait sur tous les points les conditions qu'elle avait dès l'abord chargé ses ambassadeurs de proposer.

Sur la cession des comtés de Boulogne et de Guînes, ses instructions étaient catégoriques : « Au demeurant », éciivait-elle, '( direz audit seigneur Cardinal quant aux contez de Boulogne, Guignes, avec la ville d'Ardres ce que je vous diz précédemment à vostre partement, c'est assavoir que, s'il estoit question de bailler terre, si petite fust-elle, que mon seigneur et filz n'y vouldroit aucunement entendre, tant pour la conservation de son serement que pour ne desplaire à ses subjectz, que pour éviter les inconvéniens advenir ; et, par ainsi, quant à cela, n'entrez en aucune disputacion, ains, si se vouloit arrester, retournez devers moi (2). »

Quant aux sommes réclamées pour la restitution de Tournay et le traité de Londres, comme aussi pour leurs arrérages non payés, Brinon avait eu raison de contester qu'elles fussent réellement dues ; il semblait qu'offrir de les acquitter à des termes raisonnables, ainsi qu'on l'avait fait, était « se mettre plus avant que la raison, et qu'on ne debvroit demander ». 11 était donc inutile au Cardinal d'insister sur le paiement immédiat de la moitié des arriérés et sur celui d'une annuité de 100.000 écus durant la vie du roi d'Angleterre (3). D'ailleurs, si François consentait à acquitter le prix de la restitution de Tournay, qui ne lui appartenait plus, c'était à la condition que les Anglais s'engageraient à l'aider à recouvrer cette ville. Il y avait plus: le traité qui stipulait le rachat de Tournay stipulait corrélativement le mariage de la princesse d'Angleterre avec le Dauphin de France; il fallait donc qu'Henri VIII confirmât sa promesse sur ce second point, en même temps que François l'^^' confirmerait la sienne sur le premier (4).

(1) Cf. Madame à Brinon et Jean Joacbim, 16 février ir:)2:>, P. J., v. Cette lettre ne nous est pas parvenue complète; en outre, il nous m:in(iue le chitîre qui l'accompagnait et dont il est parlé dans la lettre que Madame écrivit à ses ambassadeurs, à la suite de la bataille de Pavie. Cf. P. J., vu.

(2) Lettre du 16 février, P. J., v.

(3) /</., ihliL

(4) Ces deux exigences de Madame, l'assistance pour la reprise de Tournay et la promesse de la main de la i)rincesse Marie, ne se trouvent pas mentionnées dans ce qui nous reste de la lettre du 16 février, mais il en est question comme de prétentions mises en avant par les ambassadeurs

En outre, le Roi ne voulait point consentir à reconnaître l'obligation des Généraux, car elle était usuraire et il n'en avait jamais entendu parler « si ce n'est depuis quelque temps en çà que luy fut donné entendre (1) ».

Enfin, il était illégal de réclamer les joyaux possédés avant la mort de Louis XII par la reine Marie; celle-ci, en effet, s'était mariée sous le régime de la Coutume de France, aux termes de laquelle le survivant des deux conjoints succède aux meubles, sous réserve de payer les dettes communes ; c'est ce qu'on lui avait remontré à elle et à son conseil, mais elle avait refusé de se charger des dettes et avait ainsi perdu tout droit aux meubles et partant aux joyaux. Il ne lui appartenait donc plus de les exiger. Bien au contraire, c'était le gouvernement français qui se trouvait en droit de lui demander un miroir de diamant, un des plus beaux bijoux de la Chrétienté, qu'elle avait fait passer en Angleterre au décès de son premier mari (2).

La lettre se terminait, comme elle avait commencé, par un appel aux bons offices de Wolsey : « Par ainsi, vous le prierez de ma part », disait Madame, « que se mette en le debvoir envers le Roy son maistre que j'ay faict envers mondict seigneur et filz,affin qu'il ne soict dict que avons commencé une telle œuvre sans la scavoir parachever (3). »

Dans les premiers jours de mars, les ambassadeurs français firent connaître à Wolsey les intentions de leur maîtresse. Lorsqu'ils eurent achevé, celui-ci leur demanda s'ils avaient d'autres instructions, car, dit-il^ « s'ils n'en avaient point, il ne leur voulait répondre qu'en leur disant à Dieu et en leur donnant congé » ; l'ambassade de Flandre n'était pas loin et il allait négocier avec elle afin de

français à la suite de la réception de cette lettre, dans la lettre de Brinon et de Jean Joachim du 6 mars suivant. P. J., vi. — Le traité du 4 octobre 1518 déclarait que la ville de Touruay était restituée au roi de France, à cause et en faveur du mariage projeté entre la Princesse et le Dauphin « oh gratiani igitur et /acorcm dlcti matrimonii conclusi » (Rvmer. Fcrdcra, xiii, 642) ; mais, plus loin, il était dit que si le mariage se trouvait rompu par la faute du roi d'Angleterre, la ville de Tournay resterait néanmoins au pouvoir du roi de France, à charge pour ce dernier d'achever le paiement des 600.000 écus, « quocasu nie kilo mi nus dictas Francorum Rex... suiainani seœccntorum millium coronarum aurï... cel rosiduum ejtisdem tune non solutum... dictoRegi Angliac... solcere tenebitur et obligabitur.i) {kl., ibid., 645.)

(1) Lettre du 16 février, ut sup.

(2) Id., ibid.

(3) kl, ibid.

(( disposer ce qui estoit necessère pour la guerre et aussi lascher la main à la délivrance de deniers du costé de Italie, qu'il avait close jusques à présent, et, si elle estoit lascliée, il n'y auroit plus de ordre de traicter ladicte paix ». Le roi de France avait fait son profit de ce qu'on avait reçu ses envoyés à Londres, et le bruit qu'il en avait répandu en Italie avait engagé le Pape et les Vénitiens à se tourner de son côté ; mais Wolsey prendrait soin de faire savoir à ceux-ci l'insuccès de la négociation et les véritables dispositions du Roi son maître. Et, à ce propos, ajouta-t-il, pourquoi parler de la prospérité des armes françaises, ainsi que venaient de le faire les ambassadeurs de Madame? Il n'ignorait point ce qu'il en était réellement, et, poursuivit-il d'une façon presque prophétique, en leur (( figurant le lieu », il était convaincu qu'à cette heure on avait donné la bataille et que François 1er était défait ou pris (1).

Ensuite, le Cardinal reprocha à Brinon et à J. Joachim d'avoir (( laissé le point principal, qui estoit le faict des terres, sans lesquelles il ne estoit asseuré de povoir faire la paix ». — Il leur affirma aussi que le paiement sans conditions du principal et des arriérés de la somme due pour Tournay était absolument indispensable à la conclusion de l'accord. L'aide qu'on demandait à Henri pour recouvrer cette place ne pouvait être accordée, car il lui en coûterait le double de ce qu'on promettait de lui donner ; tout ce qu'il était possible de faire, c'était que le roi d'Angleterre prît l'engagement verbal de s'employer à en obtenir la remise aux mains de François, mais on ne parlerait pas de cette promesse dans le traité. Quant au mariage convenu à Londres entre la Princesse et le Dauphin^ il n'avait rien de commun avec le rachat de Tournay : c'étaient là deux conventions tout à fait distinctes et qui n'avaient entre elles aucun rapport de corrélation. Au reste, et pour en finir avec cette affaire, le gouvernement anglais détenait des otages qu'on lui avait livrés en garantie de ce paiement ; s'il n'était fait, on leur trancherait la tête et on l'enverrait à François 1er (2).

Le Cardinal ne se montra pas moins ferme sur la plupart des autres questions en litige. Il dit que, sans le paiement comptant de 100.000 écus pour moitié des arriérés, la paix ne se ferait point, et il insista de nouveau pour que l'annuité de 100.000 écus fiît continuée pendant toute la vie de son maître. Quant à l'obligation des

(1) Briaou et Jean Joachim à la Régeute, 6 mars 1525, P.J.,vi,

(2) Ici, ibicl.

Généraux, il assura que le roi de France y avait engagé sa parole et que l'Amiral et le Grand- Maître avaient promis qu'elle serait acquittée. Sur la question des joyaux de la reine Marie et sur celle des indemnités pour les déprédations commises pendant la guerre, il fut plus coulant et déclara qu'il ne s'y arrêterait point (1).

Après qu'il eut ainsi exposé ses conditions, Brinon lui répondit qu'il le savait trop bien disposé en faveur de la paix pour penser qu'il voulût laisser échapper une aussi bonne occasion de la conclure, que Madame avait fort travaillé à vaincre les résistances de son fils, et qu'il fallait agir lui-même en ce sens auprès du roi d'Angleterre. Passant ensuite à la discussion de ses exigences, il soutint que l'équité et la (( raison écrite » s'accordaient pour faire un devoir à Henri VIII de remettre Tournay à François I°r; en outre, la main de la Princesse était si bien une condition corrélative au rachat de cette place à prix d'argent que, sans l'espoir de ce mariage, le gouvernement français n'aurait jamais consenti à donner un seul écu. Pour ce qui était des 1(30.000 écus comptant avant la publication de la paix, son maître avait trop dépensé durant la guerre pour se trouver capable de disposer aussitôt d'une pareille somme. D'autre part, quant à l'annuité à payer à Henri VIII, le temps pendant lequel cette annuité était exigible était réglé par le traité d'Ardres ; on y avait mis pour condition le mariage de la Princesse et du Dauphin, et « la clause y étoit résolutive » (2). Enfin, l'obligation des Généraux était usuraire et le Roi, qui n'en avait pas eu connaissance, ne pouvait la ratifier sans que sa conscience en fût blessée. — Là-dessus, Wolsey fit observer que les Généraux étaient obligés. Mais Brinon répondit qu'ils ne l'étaient certainement pas envers le roi d'Angleterre, que d'ailleurs leur obligation était nulle en droit et que, si on leur intentait une action juridique, ils s'en verraient déchargés par le tribunal (3).

En résumé, le Cardinal et les ambassadeurs maintenant respectivement leurs prétentions, on ne put s'entendre. A la fin, Wolsey déclara qu'il voyait bien que le gouvernement français ne voulait rien faire en faveur de son maître ; celui-ci « avoit tant despendu en ses guerres, » que ce qu'on lui offrait « oultre le dernier traité estoit chose loyaulment deue » ; de tout ce que les Français présentaient comme « advancé », il ne croyait pas qu'il y eût « mile livres

(1) Brinon et Jean Joachim à la Régente, 6 mars 1525, ut sup.

(2) Ici., ibid. Voy. ci-dessus p. 30.

(3) Id., ibid.

de ceste monnoie )) et (( de ce qui estoit davantaige, il en faisoit j

moins de estime que de son rocliet ». Puis, sur les prières que lui |

firent les deux ambassadeurs de vouloir bien penser de nouveau à J

leurs propositions pendant la nuit, il dit qu'il y avait déjà réfléchi ji

longuement et qu'il était assuré que son maître ne se laisserait point décider à la paix, à moins qu'on ne lui accordât les concessions 1

qu'il demandait ; il finit en annonçant aux Français qu'Henri VIII J

lui avait mandé de se rendre auprès de lui et que, s'ils ne lui fai- ^"

saient des ouvertures plus avantageuses, il craignait fort de leur rapporter une réponse défavorable (1). — La conférence se termina sur cette menace.

La situation ne laissait pas que d'être critique. Pour y remédier, Wolsey en voy a chercher J . Joachim deux jours après et eut avec lui une longue discussion. Comme il se montrait surtout opiniâtre sur le paiement des annuités jusqu'à la mort de son maître et sur l'obligation des Généraux, le maître d'hôtel de la Régente en vint à lui parler, mais seulement en son nom personnel, de compromis que, dit-il, il avait imaginé sur chacun de ces points. Le premier était que le gouvernement français accorderait par acte à part et sans conditions la continuation des paiements, mais qu'en revanche il recevrait une contre-lettre portant que cet engagement ne serait valable qu'autant que la Princesse se marierait dans la maison de France. Le second consistait en ce que la' somme de l'obligation des Généraux serait ajoutée au total des dettes françaises, mais qu'elle ne serait acquittée qu'après, et que, s'il arrivait qu'elle ne fût point payée lors du décès d'Henri, elle se trouverait éteinte par là même. C'était, on le voit, une stipulation analogue à celle du traité d'Ardres, mais le chiffre de la pension viagère à payer à Henri était porté de 100.000 francs à 100.000 écus.

Le Cardinal sembla goûter ces ouvertures ; il pria J. Joachim d'en conférer avec Brinon, et, le lendemain, fit appeler ce dernier. Mais cette nouvelle entrevue, cependant fort longue, se passa en disputes sans résultats : on se sépara en promettant de part et d'autre de réfléchir durant la nuit.

Le lendemain, à neuf heures du matin, les ambassadeurs français revinrent : ils déclarèrent qu'ils acceptaient les deux expédients qu'avait mis en avant J . Joachim . Wolsey leur dit alors qu'il s'efforcerait d'obtenir l'assentiment de son maître à ces conditions, mais qu'il n'était pas assuré d'y réussir. A cette réserve, les Français répliquèrent que les concessions auxquelles ils

(1) Brinon ci Jean Joachim k la Régente, 6 mars 1525, ut sup.

venaient de se résoudre dépassaient leurs instructions et leurs pouvoirs, qu'ils couraient le risque d'être désavoués, et que, s'ils n'obtenaient pas dans le plus bref délai une réponse définitive, ils se considéreraient comme dégagés du consentement qu'ils venaient d'y donner. De propos en propos, ils en arrivèrent à une nouvelle ouverture sur l'obligation des Généraux. Ils offrirent d'abandonner au roi d'Angleterre toutes les sommes auxquelles ils pouvaient prétendre du chef de cette obligation, et, en outre, d'en payer 200.000 écus en deux ans, après que les autres dettes auraient été acquittées; toutefois, ces 200.000 écus ne seraient dus que si Henri était encore vivant à cette époque ; s'il décédait auparavant, on n'en paierait rien à ses successeurs (1).

Le Cardinal commença par demander qu'on élevât cette somme à 225.000 écus, qui faisaient à peu près la moitié du total de l'obligation ; puis, quand il eut obtenu cette augmentation, il souleva de nouvelles difficultés, et, en fin de compte, proposa de son côté une troisième combinaison : on réunirait en une masse commune les sommes encore dues par les Français et l'obligation des Généraux ; le tout se paierait à raison d'une annuité de 75.000 écus, et celle-ci durerait autant que la vie d'Henri VIII, même au cas où la somme totale aurait été, payée avant son décès; dans le cas contraire, et s'il restait dû quelque reliquat de cette obligation à la mort du Roi, Wolsey acceptait qu'on l'acquittât à raison de 7.000 écus par an (2).

Ce fut alors le tour des Français de faire des objections et de refuser. En effet, ce compromis réduisait d'un quart l'annuité à payer, qui tombait ainsi au-dessous des 150.00(3 francs dus avant la guerre, mais il assurait à Wolsey le double avantage qu'il poursuivait, c'est-à-dire le paiement intégral de l'obligation des Généraux et une grosse pension annuelle pendant toute la vie d'Henri VIII.

En conclusion, il fut convenu que le Cardinal verrait son maître et que « dedans brief temps, il feroit responcc » aux ambassadeurs de Madame. Il les assura, d'ailleurs, « que si la paix ne se faisoit, il ne tiendroit pas » à lui (3).

Voilà où en étaient, au 6 mars 1525, les négociations entre

(1) Bri"on et Jean Joachim à la Régente, 6 mars 1525, ut sup.

{2) kl., ibid. — On se rappelle que cette annuité de 7.000 écus était celle qu'avait stipulée l'acte du ISdécembre 1520 pour le remboursement de l'obligation des Généraux.

[?,] Id.Jhid.

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