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CHAPITRE PREMIER

Nicolas Desmaretz - Premières armes - Affaire des pièces de quatre sols - Exil - Collaboration officieuse aux affaires - Retour en grâce.

Né le 10 Septembre 1648, Desmaretz était de vigoureuse souche picarde. Son père, trésorier de France à Soissons, qui avait épousé une sœur de Colbert encore inconnu, eut sept enfants, et lui-même en eut dix de son mariage avec la fille de Béchameil surintendant de Monsieur (1).

« C'était un grand homme très bien fait, d’un visage et d’une physionomie agréable ».… (2). Tel nous le montrent ses portraits notamment celui de Vallet. (3).

Mais son « air fort reposé » (4) dissimulait un tempérament personnel, ombrageux, facilement irritable et même haineux (5), le tempérament des Colbert. Desmaretz ne pouvait souffrir ses rivaux : Armenonville, qui fut avec se (1) Bibliothèque Nationale Dossiers Bleus (manuscrits).

(2) Saint Simon Edition de Boïslisle, T. VII, p. 129 et suiv. nl io nt lon de Dangeau, T. IX, p. 296.

(5) Montyon ‘‘ Particularités et observations sur les ministres des finances p. 80 et suivantes,

lui directeur des finances, sous Chamillart, et dont la « comparaison » lui était « odieuse » (1), eut’de fréquentes occasions de s’en apercevoir. Cet abord disgracieux (2), cette humeur difficile joints à des goûts marqués pour la chasse et la bonne chère (3) lui donnaient une allure fruste que Saïnt Simon s’empressa de rattacher à ses origines plébéiennes (4).

Ce « quelque chose de lourd et de lent » (5) ne gênait pourtant en rien, ne faisait même qu’affirmer la vigueur de l'intelligence, la sagesse, la rectitude d’idées (6) la fécondité de ressources (7) la fermeté des résolutions, le courage infatigable (8) qu’on s'accorde à lui reconnaître,

Saint-Simon a porté sur l'ui des jugements divers, selon qu’il le découvrait plus ou moins favorable au parti des ducs. Quand il le trouve « féroce, intraitable », quand il le traite de « vizir rogue, dur, emporté, brutal, insolent », « d'animal ingrat, bourru » « d’ogre à la conduite dépravée », il saint-simonise, mais quand il le dépeint d'un mot «une tête de fer » (9) il résume mieux que

(1) Saint Simon.

(2) Montyon, loc. cit. : ù :

(3) Voir lettres à M. de l’Epine et autres, Boislisle, Correspondance des Contrôleurs Généraux, Tome II n° 829, 871, 896, 1108.

(4) T. VII, p. 127.

Il semble bien en effet que le blason des Desmaretz :

€ D’azur à une main d’argent tenant une poignée de fleurs de même »

ne füt pas de tradition ancienne. Le grand père du ministre était Procureur général du roi à Laon. Malgré les efforts des Desmaretz pour établir que la famille, établie à Laon dans la première moitié du XV° siècle, descendait d’un avocat général au Parlement de Paris, aucune certitude n’est permise au delà du magistrat Laonnais, et il est probable que Saint Simon dit la vérité, à une génération près. Le bisaïeul fut un paysan enrichi.

(5) Saint Simon, T: XVII, p. 236.

6), (7) Montyon loc. cit.

8) Montyon, et Déon de Beaumont, ‘* Mémoires pour servir à l’histaire génédes finances ”’.

9) Saint Simon add. au Journal de Dangean, 13 Janvier 1700.

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personne, il faut le reconnaître, l’homme et le ministre que nous verrons bientôt aux prises avec les pires difficultés.

Il avait été initié de bonne heure à la pratique des affaires. Il étudiait encore la Philosophie au collège des Jésuites, à Reims, quand son oncle l’appela auprès de lui, dans ses bureaux. Avoir Colbert pour maître et, qui plus est, le satisfaire, ce n’était pas pour l'apprenti, un mince avantage. Or, à 16 ans, Desmaretz donnait déjà à son oncle « toute satisfaction » (1).

Et pourtant quelle rude école! Il fallait être au travail à 7 heures du matin, été comme hiver. Un jour, à Saint- Germain, le jeune homme arriva à 7 heures un quart; Colbert, sans lui parler, le mena devant la pendule et lui montra l'heure ; Desmaretz s’excusa : « Mon oncle, il y a eu hier un bal au Château qui a duré fort tard; les suisses n'étaient pas levés et m'ont fait attendre

‘un quart d'heure. — Il n’y avait, répondit Colbert, qu’à

vous présenter un quart d'heure plus tôt, vous auriez attendu, et vous vous seriez rendu à l'heure donnée ». (2).

Une pareille discipline, jointe à une telle parenté, devait porter prématurément des fruits. En 1672, Desmaretz était Conseiller au Parlement et siégeait au Conseil des Finances avec voix délibérative ; en 1674 il était maître des requêtes ; en 1678, à 30 ans, Conseiller d'Etat semestre et intendant des finances (3).

(1) Lettre de Colbert citée par Boïislisle, éd, de Saint Per T VIT, p.131: (2) Bresson, Histoire financière de la France T. I, 4,

(8) Provisions du 25 Juillet 1678 A. N., 01,22, fol. 134.

Sans doute, il n’était pas encore, et il ne fut jamais « Conseiller du roi en son conseil des Finances » ; et, au point de vue hiérarchique, il n’approchait pas autant le Contrôle Général que les rares titulaires de cette charge ; mais on! sait lPimpiortance prépondérante et définitive qu'avait prise la fonction d’intendant des finances sous Louis XIV. Intendant des finances à l’administration centrale, à Paris, Desmaretz siégeait, rapportait, délibérait au Conseil d'Etat et au Conseil privé. Il était un personnage de haut rang. La plus haute fortune semblait-il, lui était promise. N’avait-on pas vu, dans la grande famille rivale, le secrétariat de la guerre passer du père au fils, de Le Tellier à Louvois ?

Une malheureuse affaire allait, pour vingt ans, l’écarter des charges publiques. |

Colbert lui avait confié le département des monnaies. Lorsque, en 1674, fut décidé le monnayage, à plus faible titre que les écus en circulation, de pièces d'argent de deux, trois et quatre sols, Desmaretz eut à surveiller les opérations des deux adjudicataires successifs, deux Lyonnais, Lucos, La Live.

Un italien, Bellinzani, un survivant des années Mazarines dont Colbert avait distingué la réelle valeur (il l'avait fail directeur des Compagnies de commerce) lui était adjoint.

Les aonlentions ne spécifiaient pas exactement le chiffre d'émission: ; elles se bornaient seulement à limiter le nombre de « balanciers » à mettre en marche.

Aussi fut-il aisé d’exagérer frauduleusement la fabri-

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cation et de détourner des sommes importantes. La fructueuse opération s’'ébruita. Une information fut ouverte dès Octobre 1683, officiellement par arrêt royal du 4 Décembre, apparemment sans viser Desmaretz. Mais, au cours du procès, Bellinzani avoua avoir reçu et partagé avec lui une gratification annuelle de 40.000 livres.

Bellinzani et les principaux inculpés, Clautrier, Hindret, industriels, gens d’affaires dont Lucos et La Live n'avaient été que des prête-noms, furent condamnés à restituer plus de 1.500.000 livres. Clautrier et Hindret (Bellinzani étant mort en prison) durent en outre payer des amendes et furent bannis par arrêt de la Cour des Monnaies du 28 Juin 1684 (1).

Desmaretz m'avait pas été inquiété, mais dès le 23 Décembre 1683, dès le début du procès, il dut se retirer dans ses terres et se défaire de ses charges.

« C’est un grand malheur » écrivait-il plus tard à . propos de sa disgrâce (2) « d’être réduit à la nécessité de se justifier. » En fait, que pouvait-il arguer pour sa défense ? Que le Trésor donnait l'exemple de profits trop aisément obtenus ? le marc d'argent acquis à 23 livres 15 sols fut en effet livré au public à 30 livres 6 sols, c’est-à-dire avec un! bénéfice de près de 7 livres ; les faux monnayeurs et l'étranger avaient, eux aussi, beau jeu pour réaliser des différences considérables

(1) Boislisle, éd. de Saint Simon, T. VII. Appendice : Desmaretz et les pièces de quatre sols.

(2) Mémoire cité par Boislisle, id.

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(35 à 40 %) (1) — que la pratique des commissions, des « pots de vins » en ce genre d’affaires était trop habituelle pour être déshoniborante ? Colbert n’avait-il pas établi le singulier usage, fidèlement observé jusqu’à la veille de la Révolution (2) d’une gratification de trois cent mille livres lors du renouvellement sexennal du bail de la Ferme ? Desmaretz pouvait prétendre encore, et il n'y a pas manqué (3) que ises ennemis avaient suscité l’affaire. Ils n'étaient pas rares ces procès savamment ouvrés pour perdre un adversaire, ces sursauts d’'indignation limités à une personne, alors que tant d’autres exactions connues de tous demeuraient impunies. Fouquet aurait-il été poursuivi, aurait-on trouvé des juges pour le condamner sans la haine de Colbert et la jalousie royale ? Et l'évidence de ses concussions lui aliéna-t-elle les sympathies ? Colbert meurt en Septembre 1683, l'enquête judiciaire commence en Octobre. Cette coïncidence permet à Desmaretz de se prétendre victime d’une manœuvre habile : le coup a été monté pour l’écarter du Contrôle des Finances dont la succession lui paraissait assurée.

Et, de fait, le Chancelier Le Tellier, consulté par le roi sur le successeur à donner à Colbert, ne négligea pas, si l’on en croit Montyon (4) de lui porter un de ces coups fourrés dont sa « perfidie pateline » connaissait l'avantage, en disant « qu’il était stylé à l'administration

a CN ae sur son administration, 1791.

3) Mémoire cité par Boislisle, éd. St Simon loc. cit. (4) Montyon op. cit. loc. cit.

hi)

des finances, qu’il aimait l'argent, et n'était pas délicat sur les moyens d’en acquérir, mais que les revenus de l'Etat étaient si considérables que l'abus qui pouvait en être fait pour la formation de la fortune d’un particulier n’était pas d’une grande conséquence. » Tandis, qu'à propos de Le Pelletier, son parent, il ne formula que des réserves capables de fixer sur lui le choix de Louis XIV (1).

La manœuvre est manifeste, le rôle de Desmaretz dans l'affaire des pièces de quatre sols ne s’en trouve pas justifié, mais on! est en droit de croire que sa disgrâce fut l’œuvre des Le Tellier.

Perdu dans l'esprit du roi, « mangé des mouches » (2) Desmaretz resta plus de deux années relégué dans sa terre de Maillebois, et les embellissements dont il l'avait parée avec trop d’évidence au temps de sa fortune (3) ne lui furent guère: qu'une amére ironie. Mais, ce n’est pas à trente-cinq ans qu'un homme de cette trempe se résigne à la retraite.

Il avait gardé des appuis à la Cour : Colbert de Maulévrier, capitaine des Mousquetaires, lieutenant général, et surtout Colbert de Croissy, ministre et secrétaire d'Etat des affaires étrangères, ses deux oncles, représentaient encore une influence efficace, malgré la mort de leur frère. Son cousinage, mêlé d’abord de jalousie quand ils étaient rivaux, avec le fils de Colbert, Seignelay secrétaire à la Marine, ne lui était plus maintenant que

É Voltaire, Siècle de Louis XIV, éd. Hachette, p. 598.

, (8) Saint Simon T. VII, p. 136.

protection bienveillante (1). Même, par les ducs de Beauvilliers bientôt chef du Conseil des Finances (1685), ministre d'Etat (1691), de Chevreuse, si bien en cour, et de Mortemart, gendres de Colbert, Desmaretz avait des attaches dans le parti des ducs. Saint Simon apporte le témoignage que ce n'était pas un élément négligeable. Comment ne pas escompter un terme à la disgrâce, quanid ces hommes, intrigant 'sans cesse auprès du souverain, savaient guetter l’occasion opportune pour modifier ses préventions et mieux orienter sa faveur.

Et puis, Colbert mort, on ne pouvait se résigner à croire son génie mort avec lui. — C'était Desmaretz le dépositaire du secret (2), nul autre n'avait été plus complètement nourri de la pensée disparue, nul n'avait été admis à une collaboration plus intime. Desmaretz avait perdu l’héritage, mais il hérita du souvenir. Ainsi commença de grandir sa renommée de financier habile, L’exil la fortifia ; les embarras même de Le Pelletier, le nouveau Contrôleur général, l’accrurent d'autant plus que dans l’inaction de Maiïllebois, le rude assaut des réalités ne pouvait la ternir.

Le Pelletier cherchait partout des conseils. Il ne lui souvenait pas sans regrets de ceux qu’il avait trouvés auprès de Desmaretz pendant le court intervalle qui avait séparé la mort de Colbert de sa disgrâce. Maulevrier, Croissy, Seignalay s’entremirent et c’est en somme, pourrait-on dire, en qualité officieuse de « donneur

(1) Lettres de Seignelay à Desmaretz, Boislisle, éd. de Saint Simon, T. VII, p. 562 et 573.

(2) Le Pelletier semblait bien le penser : Mémoire au Roi C. G:I, appendice.

Site

d'avis » qu'on le laissa revenir à Paris à la fin de Mars 1686 (1).

À l'hôtel de Croissy, rue Vivienne « grande et floris- Sante maison, » « où la Cour, ce qu'il y avait de meilleur dans la ville, et tous les étrangers de distinction, étaient toujours » (2), il entretint d'espoir une patience nécessaire, Il sut se contenter, lui l’ancien intendant des finances, de ce rôle « lourd et obscur » (3) qu'on ne voulait pas encore reconnaître : il rentrait par la coulisse mais il rentrait, et il lui fallait bien ce « chausse pied » (4. Et, quoique Le Pelletier aït voulu dire dans le compte rendu justificatif qu'il adressa au roi après sa retraite (5) Desmaretz donna, et de très bonne foi, un grand nombre de conseils. Pour sen convaincre, il suffit de lire les mémoires si remarquables dont il soutint les incertitudes de l’ingrat ministre.

Sollicité de trouver des moyens de crédit, des ressources nouvelles, il les fournit, et, sachant sans doute que le roi n’ignorerait pas ces consultations, il y joint des réflexions générales d'économie et de finance.

Héritier des idées de Colbert, il croit comme lui nécessaire de développer et de soutenir le commerce. Mais, comme Colbert, comme Sully, il condamne sans hésitations le luxe et ses industries. Dira-t-on qu'il en résulte une activité profitable à tous ? C’est faux, car il n’y a pas de circuit fermé : Les dépenses de la Cour, celles que coûtent la construction des bâtiments font-

fl Mémoires du marquis de Sourches T. I. p. 376. 2), (3), (4 Saint Simon.

(5) G. G. I Appendice.

elles le bien-être des contribuables ? Il ne craint pas, et cette force d’affirmation est bien d’un Colbert, de donner à son opinion la forme d’un syllogismie : « Le général n’est composé que de particuliers, le luxe ruine constamment les particuliers, donc il ruinera aussi le général. Ce raisonnement est soutenu de l'expérience de tous les siècles et il n’y a pas d'histoire où l’on ne remarque sensiblement que laffaiblissement et la décadence des Etats a été précédemment causée par l'excès de luxe» (1, Et à ce propos, il compare la sobriété, la simplicité du paysan aux besoins déjà trop complexes de l’ouvrier de luxe. — « Peu de chose fait la richesse d’un paysan »... « le peu qu'a le paysan multiplié tous les jours par la fertilité de la terre par la fécondité des bestiaux.. »

Car il aime l’agriculture comme Sully. L'agriculture et le commerce sont les « deux seules sources de richesse ». Leur solidarité, leur union fera la prospérité de l'Etat. Boisguilbert ne dira pas autre chose, dix ans plus tard, quand paraîtra le « Détail de la France » (2).

C’est a'assien précurseur de Boisguilbert, mais avec plus de froide objectivité, qu’il conseille d'éviter aux pauvres, aux paysans, des impôts excessifs et de leur assurer un revenu suffisant pour les engager à cultiver et à produire.

Enfin — Desmaretz avait-il lu le Traïté d'économie poli-

(1) Dépôt des affaires étrangéres, vol. France, 991, fol. 223-297, mémoire cité par Boiïslisle éd. Saint Simon, T. VII, p. 566. EE (2) Boisguilbert, correspondant très prolixe du Contrôle Général, connut d'ailleurs Desmaretz, on le verra, à propos de l'établissement du Dixième.

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tique de Montchrétien publié au début du siècle — ? l’agriculture souffre du mal de l’absentéisme et de la propriété latifundiaire. Il faudrait obliger les gouverneurs, les abbés à gros bénéfices à résider dans leurs terres, et on éviterait ainsi l’appauvrissante pratique du fermage et du métayage.

Au point de vue monétaire, la réalité du fait, la criante disette d'argent monnayé, l’empêchent de s'élever jusqu'à la discussion de principe. I n'y a pas chez lui l'audace d’un Law. Plus tard, à la Direction des Finances, au Contrôle général, ses actes se contrediront comme ne cesseront pas d’hésiter sa pensée et sa prudence. S'il semble rejeter le billionisme déjà vieilli et répudié en fait par l'Angleterre et la Hollande, s’il ne croit qu'à deux sources de richesse : le commerce et l’agriculture, il n’osera jamais, à la différence de Boisguilbert, considérer l'or comme un simple agent d'échange.

Et dans un mémoire (1) « après avoir rapporté ce qui s’est fait dans les finances depuis trente ans » après avoir constaté la rareté actuelle de largent et la « pauvreté des peuples » « fort sensible », il se borne à exposer, les causes de ces maux et à indiquer pour Le Pelletier les remèdes à suivre, sans rien innover : à cause de la guerre (la guerre de Hollande dont les effets se faisaient encore sentir, la guerre de la Ligue d’Angsbourg qui commençait) la taille est trop lourde, la consommation à diminué, les espèces vont à l’étranger par l’intermé-

(1) C. G. I. Appendice, ‘* Mémoire sur l’état présent des affaires ?.

diaire des troupes obligées de s’approvisionner aux frontières et aussi pour payer les travaux de fortifications qu'on y fait. « C’est un argent qui va du centre à la circonférence et qui épuise le dedans pour enrichir les extrémités et les pays étrangers », écrit-il une autre fois. Pour rendre quelque circulation à l'argent il faudrait recréer de l’activité par des «ouvrages publics », des « secours aux manufactures », mieux payer les travaux qui se font pour le Roi, il faudrait payer à l’étranger en lettres de change et en remises pour éviter les transports d'espèces, réduire le nombre des privilégiés, modifier certaines impositions, réorganiser aux armées le système des étapes et des quartiers d'hiver dui aCCable les populations jusqu’à doubler leur taille, car « les troupes veulent être bien traitées, etc. » 2

Desmaretz n’est pas un théoricien, il donne des directives mais sans en faire un système complet d'économie nationale. Au point de vue purement financier, même, il ne tient pas tout prêt un plan général de réformes, il ne propose pas de nouveaux impôts. Il connaît le roi et la cour, il sait qu’il serait implrudent et de succès problématique de vouloir imposer les privilégiés ; aussi se montrera-t-il hostile à la capitation en 1695 et ne présentera-t-il le dixième en 1710 que comme un expédient. Il croit qu'on pourrait, la paix aidant, améliorer le produit des droits et taxes du roi en stimulant la production : il lui souvient des résultats ainsi obtenus par Colbert.

Mais alors que Colbert détestait les financiers, les

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traitants, et n’avait eu enfin recours à leur crédit qu’absolument contraint par ies nécessités de la guerre, Desmaretz, lui, a le sens des affaires et des gens d’affaires. L’inbabileté de Le Pelletier à les utiliser suscite ses plus vives critiques. Soixante millions de ressources nouvelles trouvées pour la guerre (1), lui permettent, en 1689, de s’en expliquer énergiquement (2).

« Colbert agissait tout autrement, » —, son admiration pour Colbert et le désir de s'appuyer sur son autorité lui fait ici fausser la vérité, ou bien! il ne veut parler que des dernières années du ministère, — « parce que connaissant à fond les ressources du royaume, dont les principales sont les prêts et avances des gens d’affaires, les créations d'’offices, de droits, de gages et d'augmentation de gages, il savait soutenir les financiers et entretenir leur crédit.

On s’est privé de tous ces moyens, sous prétexte qu'il s'était commis des abus, mais l’habileté d’un homme chargé du détail des finances consiste à profiter de ce qui est véritablement utile au service du Roi et qui lui peut donner de grands secours dans les occasions en y retranchant les abus qui s’y introduisent ».

Et plus loin : « La principale application d’un homme à qui le roi confie ses finances doit être d’y maintenir les gens les plus riches et les plus accrédités, et quand même il y en auraït parmi eux qui auraient acquis leurs biens par des voies indirectes, il est de l’habileté

1) Suivant Desmaretz lui-même, Boislisle éd. Saint Simon, V. VII, p. 574. 2) A. N. K. 883,

de celui qui les gouverne d’avoir toujours dans ses mains leurs biens et leurs personnes et de les empêcher par là de mettre leurs effets à couvert, afin de leur faire restituer dans les temps ce qu'ils ont mal acquis. » |

Et encore : «Il est d’une grande importance de marquer de la considération pour les fermiers du roi, les receveurs généraux et les autres gens de finances, et cela ne consiste pas seulement à leur donner des audiences qui n’aboutissent à rien. Il faut que les gens d’affaires fassent des profits honnêtes et que le public soit persuadé que le roi veut bien qu'ils gagnent, lorsqu'ils servent bien et utilement Sa Majesté ».

Ces critiques, ce long réquisitoire ne contribuèrent pas peu à la chute de Le Pelletier. On! y sent la conviction profonde d’un homme qui n'avait pas oublié et pas compris-l’affaire des pièces de quatre sols, et qui se faisait avec véhémence, presque avec emportement (il s’irriait de voir le baïl de la Ferme cédé à des inconnus sans richesse ni crédit) le champion d’une politique opportuniste dont il démontrera plus tard l’efficacité.

Le Pelletier se retire en 1689. Pontchartrain lui succède. Desmaretz est son conseiller officieux. Les con- Sultations se multiplient et leur cadre s’élargit. «Il me pria de le voir souvent » écrit Desmaretz (1). Pontchartrain avait confiance en lui et il n’hésita pas à. « rompre les premières glaces » en sa faveur.

(1) Mémoire cité par Boislisle éd. Saint Simon T. VII p. 524.

riéries

Pontchartrain, administrateur éminent, n’est qu’un médiocre ministre des finances. C’est surtout un homme d'esprit, un psychologue, et il gère les finances, puisque c’est la guerre, sans parcimonie. Il dit au roi : « Toutes les fois que Votre Majesté crée un office, Dieu crée un Sot pour l’acheter », et il vend charges et offices à but reaux ouverts. IL emprunte largement tous les ans et augmente la Dette de deux cent millions (1) Cependant l'argent est toujours aussi rare, les « billonneurs » et les « gens mal intentionnés » pullulent, on ne sait comment rendre de l’activité à l’espèce. Pontchartrain est empoisonné par la question monétaire.

Desmaretz ne s'étonne pas de cette pénurie (2) : La balance du commerce est déficitaire et l’extraordinaire des guerres a tout raflé, ne laissant en échange des espèces que des billets, pour huit à neuf millions, Et ces espèces voiturées aux frontières ne reviendront que peu à peu, ou pas du tout. On; pourrait y remédier en donnant cours aux pistoles d'Espagne et en les acceptant dans les recettes. Et il vaudrait mieux, aussi, en général, préférer les lumières des commerçants à celles des techniciens des hôtels des monnaies.

L’évasion des espèces vers l'Empire est considérable, il y a quatre à cinq livres à gagner sur les louis d'or que Ponfchartrain a cru devoir abaisser jusqu’à 10 livres 5 sols. Pontchartrain comprend qu’il n’a pas

réussi à satisfaire le public et songe, en 1693, à une aug-

tn Vührer, Histoire de la Dette Publique en France, p. 116 et suiv.

(2) Dépôt des Affaires étrangères vol. France 991, fol. 212-213.

mentation. Desmaretz est d'avis qu’elle soit forte, autrement il vaut mieux «n’y plus toucher » tant est fâcheuse l'incertitude des cours. Mais cette augmentation, ce surhaussement à une valeur fictive très au-dessus de la valeur réelle ne donnera-t-il pas lieu à un faux-monnayage intense de la part de l'étranger, qui réformera à bon compte les anciennes espèces que les agioteurs lui apporteront de France ? Desmaretz ne le croit pas, le trafic étant trop dangereux. Les faits, d’ailleurs, lui donnèrent tort : rien ne put empêcher un si «beau commerce ».

Quoi qu’il en soit, on fit la forte augmentation qu'il préconisait. De même, on abaissa le taux des rentes, à peu près dans les proportions qu'il croyait possibles, du denier 12 (8,33 %) au denier 14 (7,14 %). (1) Pontchartrain, soudain revenu à l’économie, aurait voulu le denier' 18 (5,55 %).

Desmaretz fut aussi un de ceux qui firent ajourner la fonte des vaisselles d'argent du royaume, malgré l’intentiori de Louis XIV, mesure qui n’eût été ni d'une bien savante politique financière, ni d’une adroite politique étrangère.

La capitation de 1695 n'eut pas ses suffrages. C’est qu’il craignait de la voir retomber sur les taillables seuls : «quelle apparence d'imposer une nouvelle charge sur ceux qui payent tous les ans plus de cinquante cinq millions pour la taille, les étapes, l’ustensile, la milice et le bien vivre des troupes. A l'égard des non tail-

(4) Vübrer, loc. cit.

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lables, quelle règle suivra-t-on ? quelle proportion dans l'imposition, quelles contraintes pour la levée :?» (1). Ces appréhensions n'étaient pas mal fondées ; les privilégiés et les plus riches surent éluder, par d'avantageux «rachats » une partie de la contribution. Mais l'apport eût-il été minime que ce n’était point une raison pour en faire fi, et Desmaretz dut le reconnaître puisqu’il établit lui-même le dixième, quinze ans plus tard. Lorsqu’en 1699, Pontchartrain prend les sceaux et que Chamillart devient contrôleur général, la collaboration de Desmaretz se fait presque officielle. La fac-

tion des Le Tellier n’est plus représentée assez puissam-

ment au secrétariat de la guerre, par Barbézieux, fils de Louvois, et même elle va s’éteindre avec lui dès 1701. Au contraire, Torcy, qui a remplacé son père Colbert de Croissy au secrétariat des affaires étrangères, est nommé surintendant des Postes et voit s'établir sa faveur. Desmaretz n’a plus que des amis au Conseil. Chamillart est très lié avec les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse et aussi avec Saint-Simon dont la terrible médisance épargnera quelque temps l’ancien exilé.

En 1700, Chamillard entreprend de faire rendre gorge aux gens d’affaires. Madame de Maintenon qui « dans le cœur pencha toujours pour les Colbert » (2) lui conseille de s’adjoindre Desmaretz :« Vous pourriez, je crois, vous aider utilement. même de Monsieur Desmaretz » Chamillart s’empresse de l’appeler. Ainsi s’ex-

(1) Mémoire 1693 Dépôt affaires étrangères, vol. France 991. (2) Des Sourches mémoires secrets et inédits, par À. Bernier T. Il p. 175,

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plique, ce n’est pas douteux « l’habileté et la modération dont il fit preuve, la faculté relative des recouvrements. La double influence de Desmaretz sur le ministre et sur les gens d’affaires n’était-il pas un peu des leurs, par ses idées et par ses revers de fortune ? — évita à l'Etat les suites toujours fâcheuses d’une Chambre de Justice. | ee crue PARENT

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Ainsi, peu à peu, Desmaretz rentrait en fonctions et s’acheminait vers la grâce. Quelques mois plus tard, ses amis crurent le moment venu. Le duc de Beauvilliers, porte parole du marquis de Louville, demanda que le soin de réorganiser les finances espagnoles lui fût confié (1). La demande était prématurée, la «faute de jeunesse » n'était pas encore oubliée. Le roi refusa, mais ce fut sa dernière résistance. Et en septembre 1703, Desmaretz obtint enfin la permission d’aller lui « faire sa révérence », (2), une révérence qui avait attendu vingt ans.

(1) Saint Simon et mémoires secrets du marquis de Louville, T. I, p. 91, 150,

160, 161 et 168.

* (2) Journal du marquis de Dengeau, T. IX, p. 292.

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