XXIV PRÉFACE DU TRADUCTEUR
autant d'Églises qu'il y a d'opinions, de rêveries ou de sentiments, et chacune avec son christianisme, qu'elle prétendra le seul bon? Cette diversité ne sera-t-elle pas bientôt divergence, puis désordre et chaos, hostilité et lutte armée peut-être? La conscience moderne ne demande-t-elle pas avec bien plus d'énergie l'harmonie des croyances religieuses que l'organisation politique du monde? L'Église a-t-elle moins de droit que l'État à embrasser le genre humain? Sachons le reconnaître. Même au point de vue purement naturel, et malgré bien des scories, le catholicisme, avec son caractère universel, porte encore sur son front la plus belle des devises religieuses, et l'Église romaine, avec ses larges et puissantes assises et les lignes magistrales de son architecture, est encore le plus majestueux des édifices religieux qu'il soit donné à l'homme de contempler. Essayez donc de lui en comparer aucun autre !
Cette digression se rattache-t-elle à notre sujet? Nous le pensons. La question religieuse est aujourd'hui la question brûlante de la politique elle-même. « Sommes-nous encore chrétiens? » se demande le célèbre Strauss dans sa Confession dernière. Non, répondit-il avec son esprit ardent de négation. Il se trompe, sans doute. Les principes du christianisme gardent sur notre vie entière une influence dont M. Bluntschli lui-même reconnaît la puissance et les bienfaits. Mais resterons-nous les chrétiens delà foi traditionnelle? Le symbole de Nicée est-il le suprême et dernier concept de l'humanité? Une réforme fondamentale ne s'imposera-t-elle pas? Se fera-t-elle par l'Église ellemême, ou l'État serait-il obligé d'intervenir? Notre époque n'a pas de plus grave question à résoudre. Ce sera son honneur de l'avoir posée hardiment, et, au milieu de controverses ardentes, d'avoir aussi su l'examiner avec calme et science.
Quant à nous cependant, si en rompant bien des liens aimés nous avons eu quelque désir de poursuivre le vrai, c'est avec sérénité que nous voulons envisager ce grand mouvement des esprits, ces fouilles, ces travaux, ces efforts palpitants, qui certes ont leurs racines premières bien loin dans le passé — les contestations sont aussi anciennes que les affirmations — mais qui semblent avoir atteint leur apogée de nos jours. Nous ne sommes
PRÉFACE nu TP.ADUCTEUR. xxv
point de ceux qui crient au péril social, à la ruine de la religion, à l'abomination des temps présents. Malgré ses fautes, notre époque est plus intelligente, plus heureuse, meilleure même qu'aucune autre antérieure. Jamais le bien-être, la sécurité, la liberté individuelle n'ont été plus grands. Nous saluons avec respect ce grand siècle des découvertes scientifiques, du commerce des hommes, de la critique profonde, de la pensée hardie, du travail obstiné, de la liberté constitutionnelle, de la raison virile. Les efforts de l'humanité moderne sont nobles, généreux, sincères, et ne peuvent tourner qu'au triomphe de la vérité. Nous ne regrettons ni le moyen âge gothique, ni les siècles vantés de la foi primitive. L'âge d'or, s'il existe, n'est pas derrière nous, mais devant nous.
A. DE RiEDMATTEN.
Paris, 20 février 1879 a).
a] Cille l'iéfare reproduit FimplemenI rtlle de la première édi'ion.