PRÉFACE DU TRADUCTEUR. XXIII
terre. Tous ont rompu les chaînes du traditionalisme pour s'élancer vers leurs idéals ; et s'ils ont aussi chanté les anciennes croyances, c'est comme les chantaient les poètes du siècle d'Auguste, Virgile dans l'Enéide, Ovide dans les Fastes et les Métamorphoses. Parlerai-je du théâtre et du roman modernes? Or, la poésie et les lettres sont la plus haute expression du sentiment.
Bien plus, malgré la puissante influence que le christianisme garde encore sur nos mœurs, il y a souvent divorce entre la foi traditionnelle et les masses. Les temples chrétiens sont désertés par les hommes, les sacrements sont délaissés. Si la foule vient encore à certains offices, à certaines cérémonies du culte, c'est affaire de convenance ou d'habitude, ou pour satisfaire un indestructible besoin de prier et de croire. On va à la messe faute de mieux. Ce n'est pas la foi traditionnelle qui y pousse. Or, les masses sont l'expression suprême de l'instinct.
Nous n'avons pas chargé le tableau. Nos prédicateurs et nos évêques nous le peignent sous des couleurs aussi sombres. Comment donc pourrions-nous faire un reproche à M. Bluntschli de son évolution dès longtemps consommée? Il a respiré l'air de son siècle; il a subi les influences de cet esprit du temps, qui, suivant sa brillante image, est le souffle puissant par lequel Dieu conduit de loin la grande marche de l'histoire universelle et pousse incessamment le genre humain en avant.
M. Bluntschli aurait cependant pu rendre plus de justice au catholicisme. Qu'il déteste les Jésuites et le marque à toute occasion, nous nous y attendions, et c'est une tendance trop commune pour que nous la relevions. Mais, étrange contradiction! Lui qui poursuit comme un but sublime l'ordre et l'unité politique du monde dans l'État universel, comment peut-il placer son idéal religieux dans une diversité sans lien commun, sans ordre, sans unité (p. 31) a)? Faut-il donc que nous ayons
a) Avec cette diversité, l'Église pent-elle demeurer une communauté universelle, comme le demande la Théorie générale? (p. 23 et 26.) Et si c'est la science qui doit remplacer la Révélation, comme on peut présumer que le veut l'auteur par un chapitre de son Droit public général (I. VI, ch. xxii, VAcadémie), pour qu'il y ait communauté universelle, ne faudra-t-il pas subsliUier le dogme scientifique au dogme révélé ?