CHAPITRE PREMIER
• La politique art, et la politique science.
La politique, c'est la vie consciente de l'État, la conduite des affaires publiques, Vart pratique du gouvernement. Les hommes politiques sont ceux qui, par fonction ou vocation, exercent une action éminente sur la vie publique, comme les ministres, certains haut fonctionnaires, les députés, les journalistes. Nous réservons le beau nom d'hommes d'Étal aux rares personnages qui se distinguent entre les politiques.
Mais la politique est de plus la science du gouvernement, et elle a ici pour représentants les sages ou les théoriciens de l'État.
La politique pratique et la politique théorique influent naturellement l'une sur l'autre. Dans l'enfance des États, la première règne presque seule, et la seconde suit d'un pas lent et timide. Mais celle-ci grandit en importance à mesure que l'esprit public devient plus conscient, et bientôt elle ira côte à côte avec l'autre ; parfois même on la verra dépasser sa compagne, ouvrir des voies inexplorées, précéder avec son flambeau.
Aristote ne parut qu'après les beaux jours des républiques grecques, mais il fut le maître du grand Alexandre. Les ouvrages politiques de Cicéron sont de la lin de la République, mais ils précédèrent César et Auguste.
Machiavel avait devant les yeux les princes italiens de la Renaissance; postérieur à Louis XI, il instruisit Louis XIV et Napoléon IIL
Rousseau est le prophète de la Révolution française ; Frédéric le Grand et Hamilton fondent en même temps une théorie et une pratique nouvelles. Montesquieu vient après la Révolution anglaise et la première monarchie constitutionnelle ; il recommande cette forme à l'Europe continentale, et enseigne les Américains du Nord et la Restauration française.
Ainsi, la politique a deux sens bien distincts :
1) Comme art, elle poursuit, suivant les besoins du moment, certains buts externes, une création nouvelle, l'amélioration des institutions publiques, une victoire sur l'ennemi. L'art de gouverner se manifeste dans les actes, s'estime par l'effet produit. La fécondité des résultats fait la gloire de l'homme d'État; l'insuccès continu, presque sa honte.
Comme science, au contraire, la politique reste presque indifférente au résultat externe. Elle n'a qu'un but : connaître le vrai. Sa gloire, c'est de détruire l'erreur, de découvrir une loi, de montrer une règle permanente de conduite.
2) Les moyens diffèrent également. L'homme d'État ne se Contente pas de penser juste; il veut réaliser sa pensée, et la puissance lui est indispensable. Pour vaincre l'obstacle, il s'appuiera de l'autorité de l'État, il fera appel à l'opinion ; il demandera des troupes et de l'argent.
La science peut se passer de ces moyens matériels. Elle n'in* Voque pas la force, mais la logique; L'observation exacte et la pensée juste sont les garants de ses progrès. Tous les trésors et toutes les armées ne peuvent donner à l'erreur le prix de la Vérité.
3) La politique pratique ne marche qu'en luttant extéricureincnt. L'homme d'État pèse les sympathies et les passions ennemies; il est force d'être d'un parti; il ne peut guère échapper
NATURE ET CAIlACTÈRE DE LA POLITIQUE. 3
aux excitations de la lutte ; il lui faut le courage et le sang-t'roid dans le danger, la volonté dans l'action, un mâle caractère.
Le théoricien, au contraire, scrute paisiblement son sujet, l'envisage aux divers points de vue, sans parti pris, loin du bruit des combattants. La paix de la réflexion savante lui dicte d'impartiales conclusions.
4) La manière de raisonner est elle-même différente. Le besoin du moment tourmente l'homme d'État. S'il invoque des principes, c'est pour en faire une application immédiate ; il faut qu'il transige pour atteindre son but : le résultat domine sa pensée.
Le théoricien ne cherche que la formule la plus pure du principe, et rien ne l'empêche d'aller jusqu'au bout de ses conclusions logiques.
Psychologiquement , il faut au politique une intelligence prompte et sûre des hommes et des choses ; au savant, une connaissance approfondie des lois générales de la nature humaine.
Les grandes qualités de l'homme d'État et du théoricien sont rarement unies. Aristote et Platon n'avaient que peu de goût pour la politique pratique; nombre de diplomates, de capitaines ou de ministres célèbres n'ont rien fait pour la science. Cependant les plus grands politiques ont été également des penseurs de premier ordre: ainsi Périclès, Alexandre, Jules César, Charlemagne, Frédéric II, Washington, Hamilton, Napoléon I".
Mais un homme d'État ne pourrait plus, de nos jours, se dispenser d'une étude théorique réfléchie des idées et des principes qui agitent les nations. Et de même, la science qui aspire à se rendre utile, doit s'efforcer de comprendre les conditions de la vie réelle des États.
Sans doute certaines aptitudes pratiques se développent par l'exercice, sans le secours de la science, et la guerre a formé plus d'un général. Mais une éducation théorique donne de si grands avantages à l'homme d'État, qu'on peut affirmer qu'elle est devenue indispensable. La science purifie et eniioblit l'action politique^ ; la pratique aiguise le regard du savant, et lui fait éviter les jeux d'une spéculation puérile.
• Comp. de Paricu, Principeu de la science jwl , P..ri>, 1870, p. iX.
Chaque, science a sa méthode d'investigation et s'empare plus spécialement de l'une ou de l'autre de nos facultés. Les sciences naturelles observent les phénomènes sensibles, et vont de l'eflFet à la cause, procédant par voie d'induction et d'analogie. La philosophie spéculative part de la conscience humaine, s'élance à l'idée de l'infini ou de l'absolu, et redescend de ces hauteurs par la voie des déductions logiques. Le jurisconsulte se demande le plus souvent quelle est la règle générale qu'il appliquera à tel fait particulier; il place l'espèce sous le principe applicable (subsumptio), puis en tire logiquement la conséquence, peine ou restitution.
Le théoricien politique étudie surtout les différences organiques, estime les forces, calcule les moyens, observe psychologiquement, agit sur les esprits, et montre les progrès naturels des relations humaines.