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CHAPITRE IV

La politique réaliste et la politique idéaliste;

l.a politique doit être réaliste ; la politifiue doit être idéaliste : doux, principes vrais lorsqu'ils se complètent l'un l'autre, taux séparés.

La politique réaliste part des besoins existants, apprécie justement les forces et les moyens, les appuis et les obstacles, ne poursuit que des buts réalisables ; elle donne seule le succès. En ce sens, les grands hommes d'État sont des politiques réalistes.

Lr politique idéaliste se conduit d'après des principes, s'efforce de perfectionner et d'améliorer, de réaliser les conceptions idéales en rapport avec les temps et les lieux. En ce sens, les grands hommes d'État sont des politiques idéalistes.

Mais séparés, les deux principes ne valent rien.

La politique purement réaliste est brutale. La force grossière ou l'argent corrupteur en sont les moyens favoris. L'idée élevée lui manque; elle est sans âme. N'estimant que les intérêts matériels, elle ne s'inspire que de son égoïsme. Elle est basse, Immorale, inhumaine. Telle est souvent la politique dite machiavélique. Cependant Machiavel lui-même avait un but idéal, l'ii (franchissement de l'Italie.

L'ancienne politique coloniale des métropoles européennes

no mérite que trop d'être appelée réaliste. Ne songeant qu'à exploiter, elle perdit justement ses conquêtes.

Le réalisme peut produire des résultats, assurer le pouvoir, accumuler des trésors, faire jouir les gouvernants, donner quelquefois aux gouvernés eux-mêmes une vie oisive et tranquille ; mais il étouffe les nobles sentiments, les progrès de l'esprit, la liberté. 11 s'adresse au côté animal de l'homme, il oublie son âme.

La politique des intérêts ne se confond avec la politique réaliste qu'autant qu'elle subordonne tout aux intérêts matériels, à un étroit égoïsme.

Mais la politique purement idéaliste est plus fausse encore, car elle n'aboutit à rien. Ignorante du terrain qui la porte et des forces en lutte, elle butte et tombe à chaque pas, et se fait battre partout. Elle poursuit les yeux en l'air des rêves inaccessibles, et se jette dans un puits.

Telle est la politique d'imagination, qui se nourrit d'idées enthousiastes d'avenir. Telle est encore la politique romantique, qui ne songe qu'à ressusciter le moyen âge, les ordres, le clergé, les chevaliers, les châteaux forts et les couvents. L'Allemagne a connu plus d'une sorte de romantisme. Elle a eu ses rois romantiques, qui s'enthousiasmaient pour l'empire théocratique et fébdal, et ses étudiants romantiques, qui rêvaient joyeusement noir, rouge et or. Quelques hommes d'Etat donnèrent eux-mêmes dans des travers de ce genre. L'imagination eut sans doute une forte part dans l'expédition de Bonaparte en Egypte, et surtout dans les escapades de son prudent neveu à Boulogne et à Strasbourg.

Sans doute l'homme d'État peut aussi agir sur les imaginations. Il animera les forées nationales en faisant briller aux yeux des images de grandeur, de puissance, de liberté. Mais qu'il s'en défende lui-même, sous peine de se briser soudain contre les récifs !

Telle est enfin la politique de sentiment. Il faut à l'homme d'État raison, sagesse, esprit viril. L'amour ou la haine, la vengeance ou la terreur, tout sentiment passionné l'égaré facilement.

La politique qui enfanta les Croisades était-elle plus d'imagination que de sentiment? Dans tous les cas, elle était malheureusement idéaliste. Mais les guerres de religion sont l'œuvre irrécusable de la politique de sentiment, et c'est encore elle qui produit ces absurdes et honteuses haines de race, même entre des peuples semblables.

Une saine politique unira donc le réel et l'idéal. L'un est la base, l'autre le flambeau; le premier indique le moyen, le second montre le but.

Pour être artiste, il faut rester dans la nature et s'inspirer de l'idée du beau. Raphaël et Michel- Ange étaient à la fois réalistes et idéalistes; et si Shakespeare est le plus grand des poètes, n'estce pas par la parfaite et indissoluble harmonie de son imagination et de sa vérité? La parfaite union des deux politiques ne se rencontre également que chez les grands hommes d'État, chez Périclès et Alexandre, César et Cfmrlemagne, /fenri /«•■ d'Allemagne et Frédéric le Grand, Washington, lord Chatham et Pitl, Napoléon I", le baron Stein et Cavour.

La politique anglaise aime à relever le côté réaliste, à s'inspirer des intérêts. Mais elle est loin d'être sans génie. La puissante influence que les idées anglaises de droit public et de liberté politique ont exercée sur le monde, suffirait à le démontrer. La politique française s'enthousiasme volontiers pour une idée, qu'elle proclame le but lumineux de sa poursuite : « Le Français seul se bat pour une idée, » disait Napoléon IIL Mais elle a aussi son côté réaliste marqué. Les Français ne dédaignent point de tirer des avantages très réels de leur génie enthousiaste; et l'Europe l'a éprouvé de tous leurs gouvernements, rois légitimes, dictateurs révolutionnaires, présidents de république ou Napoléons.

L'harmonie et l'équilibre manquèrent davantage à la politique du peuple allemand. Elle passait tour à tour de l'absolutisme réaliste aux rêves d'un vague idéalisme. La politique prussienne est enfin venue réunir les forces nationales, élever les cœurs, et montrer des devoirs plus hauts. C'est au prince Bismark surtout que nous devons l'unité de l'Allemagne et l'Empire allemand. On aime à l'appeler un politique réaliste par excellence, et il est

vrai qu'il a su mieux que personne apprécier et supputer les forces en jeu. Mais le génie du Chancelier est également riche en hautes conceptions; et il s'est, en général, conformé aux idées de liberté politique et nationale qui répondent au caractère et à la mission des Allemands.

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