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CHAPITRE PREMIER

Liberté.

C'est à ceux qui ont combattu pour la liberté que l'histoire réserve ses plus belles couronnes. Aucune idée n'est plus puissante sur les hommes, et surtout sur les grands peuples politiques. Être libre, n'est-ce pas la plus noble des jouissances, le but suprême?

D'où vient, se demande Tocqueville, cet amour, cet enthousiasme des nations pour la liberté" ? « Je vois bien, » répond-il, a que les peuples mal conduits conçoivent volontiers le désir de se gouverner eux-mêmes ; mais cette sorte d'amour de l'indépendance, qui ne prend naissance que dans certains maux particuliers et passagers que le despotisme amène, n'est jamais durable : il passe avec l'accident qui l'avait fait naître ; on semblait aimer la liberté, il se trouve qu'on ne faisait que haïr le maître. Ce que haïssent les peuples faits pour être libres, c'est le mal même de la dépendance. — Je ne crois pas non plus que

* Ancien régime, p. 247.

le véritable amour de la liberté soit jamais né de la seule vue des biens matériels qu'elle procure ; car cette vue vient souvent à s'obscurcir. Il est bien vrai qu'à la longue, la liberté amène toujours, à ceux qui savent la retenir, l'aisance, le bien-être, et souvent la richesse; mais il y a des temps où elle trouble momentanément l'usage de pareils biens ; il y eu a d'autres où le despotisme seul peut en donner la jouissance passagère. Les hommes qui ne prisent que ces biens-là en elle, nel'ont jamais conservée longtemps. — Ce qui, dans tous les temps, lui a attaché si longtemps le cœur de certains hommes, ce sont ses attraits mêmes, son charme propre, indépendants de ses bienfaits ; c'est le plaisir de pouvoir parler, agir, respirer sans contrainte, sous le seul gouvernement de Dieu et des lois. Qui cherche dans la liberté autre chose qu'elle-même, est fait pour servir. »

Mais n'y aurait-il pas une cause profonde? N'est-ce pas par la liberté surtout que l'homme se sent fait à l'image de Dieu? La liberté, c'est la vie consciente et autonome, la vie par excellence. C'est par elle que l'homme montre son activité féconde, qu'il se révèle dans la parole, l'œuvre, l'action. Dieu a montré sa liberté infinie en créant l'univers ; l'homme remplit sa fin en perfectionnant librement ses aptitudes, et en se manifestant ainsi au monde extérieur.

C'est en vain que nombre de théologiens se sont efforcés de refuser à l'homme cette noble faculté ou d'en condamner l'usage comme un péché. C'est en vain également que plusieurs philosophes spéculatifs et plusieurs naturalistes n'ont voulu voir dans les actes humains qu'une force fatale.

La vive conscience de la liberté déborde avec abondance des sources profondes du cœur humain, qui ont en Dieu même leur dernière origine. Que des peuples féminins l'oublient et se soumettent stupidement à la domination des despotes ou des prêtres, c'est possible. Mais les peuples virils ert gardent mémoire, elle front haut, l'âme fière, l'œil étincelant, ils défendent leur liberté contre toute atteinte.

La nécessité et la liberté ne sont pas plus identiques que le repos et le mouvement, l'aptitude et l'action, la cause et l'effet, la substance et la qualité. Ce n'est pas à dire qu'elles se corn-

bjilent toujours. Au contraire, elles s'unissent en nous comme les deux côtés d'un même cire. Notre nature même, voilà la nécessité; nos actes, voilà l'expression de notre liberté. Raphaël pouvait à sa volonté choisir telle ou telle couleur, donner à ses personnages telle ou telle attitude; mais son œuvre était nécessairement raphaélesque ou conforme à sa nature. César passa le Rubicon, puis refusa la couronne volontairement. Mais ses grandes actions portent l'empreinte de sa grande nature, et ainsi de la nécessité qui était en lui. La nécessité est la condition de la liberté, l'aptitude que la velouté va développer librement. L'une est la concentration, la force dans sa totalité; l'autre l'extension, la manifestation delà force dans les espèces.

La plus haute liberté concevable, c'est celle de Dieu, parce qu'elle a pour fondement nécessaire la toute-puissance, et que son développement est infini. La plus haute liberté humaine, c'est celle de l'homme d'État, qui dispose des forces d'une nation puissante et virile pour organiser le monde.

Mais c'est à tort aussi que l'école radicale de la révolution et l'école du droit naturel sont venues proclamer une liberté humaine illimitée, confondant ainsi la liberté de l'homme avec celle de Dieu. Comment la liberté serait-elle sans bornes quand la puissance est étroite et restreinte? Notre liberté est essentiellement relative et limitée, puisque notre nature est finie et dérivée.

Les Romains tombaient dans l'excès contraire en déniant à l'esclave toute personnalité, et ainsi toute liberté. L'esclavage de l'homme ne peut pas être absolu plus que sa liberté ; l'intelligence et la volonté personnelles y répugnent ; et Dieu les a mises si profondément en nous, qu'aussi longtemps que battent nos artères, la tyrannie peut entraver et corrompre, non détruire.

Il est des degrés et des différences dans la liberté comme dans les forces.

Les plantes elles-mêmes laissent entrevoir comme un premier germe de liberté active. Leurs racines cherchent dans le sol ses plus favorables éléments; les rameaux s'enlacent autour des appuis; les bourgeons se tournent vers le soleil. Mais ici, encore aucune conscience, aucune locomotion volontaire.

IDIiKS POLITIQUES MODERNES. 27

Le règne animal s'élève d'un degré. La bétc se meut, change de place, cherche sa nourriture au loin, avec une liberté relative. Son intelligence se développe. Elle emploie, comme un chasseur, ruse et patience, audace et dextérité, pour saisir sa proie. La différence des sexes réveille des forces latentes. Les femelles appellent et attirent les mâles habiles à les suivre; les oiseaux font leurs nids; les parents nourrissent et défendent leurs petits. Comment expliquer tout cela sans une liberté relative? Comment nier qu'il y ait aussi quelque choix dans l'instinct des animaux?

Mais la liberté pleine, créatrice, quasi-divine, n'appartient qu'à l'homme, à l'être éminemment conscient et intelligent. L'homme sait sa responsabilité devant Dieu et devant Vhumanité ; il se rend compte de ses actes ; il montre sa vertu créatrice dans la pensée et les œuvres. La liberté humaine suppose là personnalité, et elle en est la manifestation et la preuve.

Cependant il y a entre les hommes eux-mêmes, peuples ou individus, des degrés divers d'aptitude ou d'éducation, et leur liberté se proportionne en conséquence. Les nations viriles la conquièrent et la gardent avec fierté ; les peuples mous et timorés la perdent. Que peuvent valoir de solennelles déclarations de principes ? Une haute liberté politique ne sera jamais assurée que là où elle est défendue par de mdles caractères. L'éducation joue ici un rôle considérable. Il faut donc qu'une nation libre élève ses enfants pour la liberté, et qu'elle protège sa jeunesse contre l'asservissement de l'esprit et du caractère, conséquence trop fréquente d'une éducation jésuitique.

La liberté, comme idée politique moderne, est plus haute et plus compréhensive que la noftonyundtçue de la liberté', qu'elle éclaire de son flambeau, et dans laquelle elle a pris enfin une existence assurée. Elle s'étend à toute activité qui se manifeste dans l'État et mérite l'attention de l'État, et embrasse ainsi des forces latentes que le droit ne réalise ou ne protège point encore dans ses institutions.

La liberté politique et la liberté privée forment ici une oppo-

« Comp. vol. Il, I.IX, CI.

silion analogue à colle que nous avons trouvée dans le droit public général [Comp. vol. II, Liv. X, cli. I.] :

I. La première n'existe que dans un état indépendant de tout maître étranger, où la nation formule sa volonté dans sa législation, contrôle et restreint le gouvernement, exprime librement son opinion et ses vœux.

La domination de Vèiranger l'exclut. Les États allemands de la Confédération du Rhin (1806) n'étaient pas libres politiquement, car leur politique étrangère dépendait de la volonté de leur puissant Protecteur. L'Italie l'est seulement depuis que l'Autriche et la France ne sont plus tour à tour ses maîtres.

Mais Vorigine étrangère d'une dysnatie laisse subsister la liberté politique, quand c'est la nation elle-même qui l'a appelée librement, comme firent les Anglais pour Guillaume d'Orange, les Belges pour le prince de Cobourg, les Grecs successivement pour un prince bavarois et un prince danois, les Espagnols pour un Italien, les Roumains pour un Hohenzollern, etc.; — ou encore quand la dynastie nouvelle, s'étant assimilée à la nation et acclimatée au pays, cesse ainsi d'être étrangère.

La lutte contre la domination de l'étranger a donc toujours 1c caractère d'une guerre d'affranchissement.

Ce côté négatif de la liberté politique se montre également dans la lutte contre la domination d'une autorité non politique (unstatlich). L'idéal du moyen âge, des Jésuites modernes et de Pie IX, menace la liberté de tous les États, en plaçant les nations et les rois sous la suprématie universelle du pape romain, représentant de Dieu et maître du monde a). Une nation virile repoussera toujours avec mépris cette hiérarchie cléricale, qui a ses racines en dehors de l'État.

La participation des citoyens à la législation et aux affaires, la libre expression de l'opinion, le blâme possible de tout abus de pouvoir, l'exercice des droits garantis par la constitution, et l'accomplissement patriotique des devoirs publics, forment ce qu'on peut appeler le côté positif de la liberté politique. En ce sens, celle-ci n'est possible que par les vertus publiques, l'édu-

fl) Comp. I. V, cil. V, note.

IDÉES POLlTlyUES MODEUNES. "iO

cation générale, le patriotisme, le travail. Elle n'est pas simple jouissance de facultés abstraites, mais activité et détermination propres de la nation.

Les Français aiment à considérer la liberté politique comme un droit de Vhomme, et à placer au frontispice de leurs constitutions des déclarations expresses et générales des droits publics fondamentaux. Les Anglais la regardent surtout comme le résultat de l'histoire, et la vénèrent comme un patrimoine héréditaire que chaque génération doit garder et grandir. Les Allemands comprennent mieux ses étroites relations avec le degré des aptitudes et de Yéducation\

L'éducation politique est en effet la base indispensable de la liberté vraie. Une nation grossière est incapable de se constituer et de se gouverner consciemment elle-même; on l'égaré facilement, et elle devient bientôt la proie des fausses autorités.

Sans doute, la culture ne met point à l'abri de toute faute; si elle n'était qu'intellectuelle, elle serait même insuffisante; il est plus important encore de former les caractères, et d'inspirer le sentiment des devoirs publics. Mais en général, plus l'éducation sera bonne, plus la nation sera puissante et libre.

On la donnera surtout :

a) Par de bonnes écoles populaires et par l'instruction obligatoire;

b) Par Vinstruction scientifique libre et élevée des fonctions professionnelles, et même, quoique dans une moindre mesure, des fonctions d'honneur ;

c) Par l'éducation guerrière de l'armée et le service militaire imposé à tous ;

d) Par Vtiabitude des devoirs civiques : participation aux élections, aux assemblées communales, au jury, etc. ;

e) En développant l'intdUgence des intérêts publics ;

/) VaT\a. publicité des débats législatifs et judiciaires; toujours f'I partout, par la guerre déclarée à l'égoïsme, le dévouement patriotique inspiré à tous.

• Tocquoville, Œuvres, vol. VIII, 339 : « En Anglclerre, la lilicrlé n'est pas un (Iroil de lliommc, mais nn privilège particnlicr tic i'Anj;l,iis. L'Allemand, lui, dit que lu iibcrié est un fruit de l'cduculion. »

II. L'État doit également favoriser la liber lé privée, et supprimer les entraves qui en gênent l'exercice. Celle tâche incombe surtout à la politique, de même que la protection de la liberté privée contre toute violation appartient plus spécialement au droit.

La liberté privée comprend :

1) La libre disposition pour chacun de sa personne : ainsi, le libre choix des vêtements, de la nourriture, de la demeure, des mouvements.

Stuarl Mill observe assez justement, que notre goût exagéré d'égalité mène souvent à l'oppression de l'individu par la tyrannie des modes et des usages, et par suite à une monotone et uniforme médiocrité, à l'absence de figures originales ^ Nos mœurs sont en effet, sous ce rapport, moins libres que nos lois: et il n'est point hors de propos de rappeler au sentiment et au respect de cette liberté.

Sans doute, chaque peuple tend avec quelque raison à uniformiser dans son sein les costumes et les mœurs. Toute société a besoin d'harmonie, et écarte naturellement ce qui est disparate. L'originalité peut devenir mauvais goût, inconvenance, caricature. Mais il y a une grande marge entre les extrêmes ; et il est assez curieux de voir que les femmes ont su garder dans leurs toilettes une variété originale très habile et très libre, pendant que les hommes se soumettaient tous à une sorte d'uniforme de rigueur, comme des fonctionnaires ou des soldats.

2) La liberté du travail et de l'industrie.

Les temps modernes ont affranchi le travail et l'industrie de ses anciennes entraves et de la tutelle inquiète de l'État. Mais ils ont donné du même coup libre carrière aux passions égoïstes, à la concurrence effrénée. L'équilibre entre le salaire et la prestation, le capital et le travail, est encore plus* menacé. S'il n'y a pas lieu de revenir sur le principe de liberté, qui est une base de progrès, il pourrait être bon de le mieux préciser dans ses rapports avec la société, et de le développer avec plus d'hai monie.

« Mill, la Liberlé, cli. lu.

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;>) La liberté de la pensée scientifique el rcli(jkuse, grande et t'Jconde liberté entre toutes, source inépuisable de toutes les autres.

Laliberté religieuse, en détruisant une unité de croyance l'ausse et contre nature, multiplie les confessions, et les rend plus sincères, plus vraies , plus agréables à Dieu , que la pratique hypocrite ou inconsciente, et souvent paresseuse, d'un culte uniforme. Elle ne fut cependant reconnue que lentement et péniblement dans notre Europe chrétienne. La réforme allemande du XVI'' siècle montra les droits de la conscience individuelle, et délivra l'Europe du despotisme de Rome. Le xvin® siècle dissipa bien des préjugés dans les pays catholiques et protestants, et fit douter des dogmes de l'Église. Le peuple lui-même se convainquit que la magie et l'astrologie sont de vieilles légendes, et que la sorcellerie n'est point un délit punissable. Enfin la Révolution française, et avec plus d'effet encore l'Union américaine, proclamèrent la pleine liberté des cultes et des confessions.

L'Église avait également mis la science sous sa tutelle, et son autorité en avait trop souvent gêné l'essor. La science est la recherche et la découverte de la vérité par les voies de la droite raison. Elle ne peut donc subir que les lois de celle-ci. La vérité de la foi est elle-même soumise à son examen; donc la science ne peut se laisser Tlominer par la foi. Dans un examen scientifique, la vraie foi elle-même serait une autorité compétente, et par conséquent fausse.

Ce furent les Italiens de la Renaissance qui surent les premiers comprendre celte liberté et en user. Mais la réaction cléricale de la seconde moitié du xvi*^ siècle, conduite par les Jésuites el le protestantisme orthodoxe, vint bientôt éteindre ce flambeau naissant. C'est au peuple allemand qu'appartient la gloire de l'avoir rallumé, de l'avoir depuis opiniâtrement et victorieusement défendu, de s'en être servi comme aucun autre. Les Anglais et Américains sont eux-mêmes sous ce rapport en arrière des Allemands. La foi religieuse traditionnelle met encore chez eux de graves obstacles à la recherche scientifique et à l'expression libre de la vérité reconnue. La loi y protège le naturaliste dont les systèmes contredisent la Genèse de Moïse; elle tolère la cri-

32 i-\ roLiTioUE.

tique liistoniiue do la Bible ; elle ne punit pas le philosophe qui discute et combat les dogmes. Mais l'autorité ecclésiastique y garde une grande puissance sur les travaux de la science; l'opinion publique s'y montre ouvertement hostile à tout système peu conforme aux traditions de la foi reçue ; et la société y traite le libre penseur d'impie ou même d'athée, et l'évite comme un proscrit.

C'est donc en Allemagne seulement, et dans l'Allemagne protestante surtout, que la liberté de la science a atteint son entière expression; et les savants allemands la considèrent justement comme le trésor le plus précieux et comme le plus sûr garant des progrès de l'humanité.

En vain objecte-t-on que la vérité (objective) a seule le droit d'être répandue, et que l'erreur est sans droit. Est-ce que l'expérience de tous les siècles ne nous apprend pas que le faux est le plus souvent l'inévitable précurseur du vrai? Si le penseur ne peut errer, comment trouvera-t-il? N'est-ce pas par la lutte que la vérité triomphe? L'erreur possible contrôle le vrai, le purifie et le corrobore.

L'â(ne croyante peut vénérer dans le prêtre ou dans l'Église l'infaillible porteur des vérités religieuses. Le penseur ne saurait accorder à personne le droit de trancher d'autorité ses doutes. La raison qui cherche veut une démonstration scientifique; elle se réserve d'en contrôler l'exactitude. C'est en vain que le pape romain se prétend une autorité infaillible pour la science ellemême en matière de foi et de mœurs. L'autorité scientifique appartient encore moins à l'Église qu'à l'État. En présence d'un problème de science, chacun se sent libre à l'égard de tous, et personne n'est à l'abri de l'erreur.

La carrière librement ouverte à la vérité et à l'erreur ne peut aboutir qu'au triomphe final du vrai. Celte conviction a sa base dans le sentiment profond de notre origine divine, dans la conscience que Dieu même a marqué nos fins.

Ce n'est point à dire, que la liberté de penser assurera en tout temps le triomphe du vrai, même contre un préjugé enraciné, parfois appuyé par l'État', L'erreur peut malheureusement

' Mill, Liberté, ch. ii.

demeurer triomphante pendant des siècles. Est-ce sans des sacrifices pénibles que la science s'est débarrassée de tant de vieux errements? Aujourd'hui même, elle lutte encore pour son existence et sa liberté.

L'État ne peut donc pas se contenter de protéger par ses lois la liberté de penser. Il doit en favoriser l'essor, en honorer les représentants. La politique contribuera ainsi puissamment à l'heureux développement de l'esprit du peuple et de l'humanité.

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