CHAPITRE II
Égalité.
L'idée politique de Végalilé a, dans notre monde moderne, une puisssance qu'ignorait le moyen âge, si ami des différences ordonnées. C'est la littérature française {Rousseau) surtout qui lui donna son grand élan. On la célébra comme l'idéal de l'avenir; on flétrit toute distinction comme une héréditaire iniquité; la révolution de 1789 en fit la loi fondamentale de l'humanité. Les Français s'enthousiasmaient encore plus pour l'égalité que pour la liberté.
Ce que l'on entendait alors par égalité, c'était surtout labolition des privilèges et l'élévation des nombreuses classes bourgeoises au même rang que la noblesse et le clergé. L'égalité devait régner partout, dans la société comme dans le droit civil. On la revendiquait au nom de la justice ; on l'identifiait avec elle. On voulait faire abstraction de toute différence de naissance, de race, de profession, d'éducation.
L'égalité bien comprise est un grand principe humain, une idée politique féconde. La seule égalité devant la loi n'en est même qu'une expression incomplète. Elle doit avoir aussi son influence dans les mœurs et le commerce des hommes.
Mais l'égalité fausse et exclusive renverse tout ordre, réduit
en poussière le riche organisme de l'Etat, et devient une éclatante injustice '.
La véritable égalité repose sur l'identité ou la similitude des situations. On en sent la violation comme une injustice, même lorsque tout recours judiciaire est impossible. Mais l'oubli des différences réelles a beau se prévaloir d'une formule égalitaire : il demeure un défaut de convenance ou de justice.
Les hommes sont égaux par l'espèce, la structure corporelle, les organes de l'âme, le développement graduel, les conditions et les limites de la vie; en un mot, comme hommes, et surtout, comme personnes.
Les nationaux sont égaux par le lien commun qui les unit, par la protection qu'ils reçoivent de l'Etat, par les devoirs publics généraux, par l'intérêt qu'ils ont tous au bien de l'Etat.
Mais la politique fausserait le principe si elle traitait également des situations manifestement différentes.
Ainsi :
1) L'esclavage fut aboli au nom de Végalité et de la liberté véritables. Faut-il en conséquence nier toute différence entre Vauloriié et le sujet, les gouvernants et les gouvernés^ les juges et les parties?
2) Si l'Etat, au nom d'une sage égalité, protège, ordonne également la propriété, et n'admet plus ni fiefs privilégiés ni biens roturiers, faut-il lui demander aussi le partage égal des terres? L'inégalité des fortunes n'a-t-elle pas son fondement nécessaire dans les différences individuelles, naturelles ou acquises? La fausse égalité conduirait finalement à la misère égale de tous.
3) L'P^tat moderne impose le service militaire à tous. Mais peut-il oublier les différences d'âge, de qualités physiques ou morakî^?
4) L'Etat moderne a établi Végalité devant l'impôt. Faut-il en conclure (jue l'impôt principal doit être une capilation égale pour tous?
o) N'est-ce pas également par une fausse application du prin-
» Comp. vol. II, DroU p (j.^ I. IX, cli. vi.
cipe que l'on veut donner à tous un droit égal de vole, et fonder uniquement sur le nombre le concours de la nation aux alFaires publiques? L'égalité véritable peut-elle ne tenir aucun compte du sexe, de l'âge, de l'éducation, des forces et des intérêts, toutes choses qui ont pour l'Etat une importance majeure?
6) Ouvrir à chacun l'accès des charges publiques est également un progrès. Mais il serait absurde de nommer par le sort aux fonctions qui exigent, même à un degré très inférieur, des connaissances ou une éducation spéciales.
7) Notre époque montre souvent une aversion passionnée pour toute distinction héréditaire d'ordre, et condamne au nom de l'égalité toute l'institution de la noblesse féodale. L'Union américaine va même plus loin depuis la guerre civile (1861-1865) : elle repousse toute inégalité juridique entre les blancs et les hommes de couleur.
On pourrait approuver ces tendances égalitaires, si elles sa bornaient à demander pour chacun le même droit de développer librement ses aptitudes, ses talents naturels. La voie du progrès ne doit être fermée à personne, pas même au nègre. Tous doivent pouvoir lutter, avec les plus nobles et les plus intelligents, d'amour et d'efforts pour le bien public et pour l'humanité.
Mais il faut se garder de dépasser le but. Les politiques aveuglés par la fausse égalité ont beau les oublier : les différences réelles gardent leur haute valeur. L'homme d'Etat ne peut méconnaître le fait psychologique de la transmission héréditaire de certaines qualités, bonnes ou mauvaises, et par suite l'influence de la race sur les aptitudes.
L'hérédité du trône n'est-elle pas un privilège légitime de la famille régnante? Faut-il toujours blàm'er la cour et la diplomatie, quand elles voient dans une haute naissance des garanties de sentiments plus nobles et de mœurs plus fines? L'égalité légitime n'est violée que si le fils du petit bourgois se trouve systématiquement exclu, malgré la distinction de ses talents.
Le régime représentatif exige à son sommet éducation, loisirs, fortune. Ces qualités ne se rencontrent que dans une faible minorité, naturellement issue des meilleures familles du pays. Les grandes classes populaires et leurs descendants seront tou-
jours, dans leur immense majorité, placés un degré plus bas, gagnant leur vie par la force des bras, et n'ayant ni le désir ni la force de s'élever aux sphères supérieures. La véritable égalité donnera à tous le droit do monter; elle ne fermera la porte à personne. Mais c'est une fausse égalité qui remet le pouvoir aux mains de la foule incapable et ignorante.
Des hommes de couleur peuvent devenir des juges capables et instruits. Certains noirs se sont même conduits en généraux habiles, en grands politiques. L'Union américaine fit un progrès véritable en permettant aux nègres eux-mêmes de monter au Capitole. Mais l'on tombe aussi dans une désastreuse erreur, en s'imaginant qu'une république libre et représentative peut se fonder aussi bien sur une majorité de noirs que sur la race virile des Anglo-Saxons. Une politique prévoyante devra prendre garde que le centre de gravité ne se déplacée! ne passe des blancs aux noirs. Ce serait la perte de la république.
Le meilleur remède contre la fausse égalité et le plus sûr moyen de conserver la véritable, c'est comme Gneist l'indique, l'union du droit et du devoir publics, leur juste équivalence. Quiconque a droit ou puissance dans l'Etat, a en même temps devoir ; et la grandeur du devoir augmente avec celle du droit. De même, quiconque remplit un devoir envers l'Etat doit avoir un droit correspondant, et perd justement ses droits publics quand il néglige ses devoirs publics.
Le grand tort, c'est de n'envisager jamais qu'un seul côté des choses. Les démocrates menacent la liberté en ne voyant que l'égalité', et poursuivent de leur haine toute distinction. Les aristocrates méprisent l'égalité légitime elle-même, et veulent faire de l'inégalité ou du privilège de la qualité le principe unique de l'Etat.
En réalité, les deux principes s'unissent étroitement. Ils se complètent, réagissent l'un sur l'autre, et deviennent ainsi la base de l'Etat juste et libre. Ils sont entre eux comme la nécessité et la liberté, la substance et la qualité. L'égalité et la base, la diversité est le développement.
* Comp. Richter, Slats u. GesellschaU'tsrecht der franzimschcn Revol. Berlin, \hC)r>, ], WC) ProinMioi), Juxlicr, traduit p.r l'fnii.