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CHAPITRE III

Civilisation.

L'idée de civilisation, comme celles de liberté, d'égalité et de culture, appartient à l'humanité. L'expression naquit en Italie, dans le royaume des Gothts de Théodoric, en présence de l'anlique civilisation romaine •.

La civilisation a trois caractères distinctifs :

1) Elle ennoblit en la cultivant la nature encore grossière;

2) et fait dominer Yesprit sur la matière, •

3) non seulement dans les individus isolés, mais dans la société et dans VElat.

Aussi la civilisation n'est-t-elle jamais conquise que par l'effort et le travail. La nature donne le goût et l'aptitude; à l'homme de faire le reste.

Une nation est civilisée ou inculte, suivant qu'elle présente, dans son ensemble, travail, développement, progrès, ou dos forces latentes seulement.

On dit aussi d'une nation qu'elle est barbare ou civilisée, sau-

' Les anciens Romains opposaient le mot civililas à crudelitas, et nommaient plutôt humanitas ce que nous appelons civilisation. Civilisation se réfère naïurellement à l'État : civis, civitas; civilis, civilitns. Comp. D.ihn, Krmicje der Ger~ mnnen, vol. Il, p. 137.

vage ou cultivée. Mais ces oppositions ne doivent pas être confondues avec la première. Tons les peuples sont mcw/^ps à l'origine; tons ne sont point pour cela des barbares ou des sauvages. Les tribus vraiment sauvages ne sont jamais arrivées par ellesraoïïies à la civilisation. Elles la reçoivent; elles ne se la donnent pas. Abandonnées à elles-mêmes, elles restent dans leur grossier état de nature, et même y retombent après en être sorties grâce au secours d'autrui. Rome et la Grèce, en traitant tous les autres peuples de barbares, méconnaissaient orgueilleusement leurs voisins. Ce nom n'appartient qu'aux peuples chez lesquels les éléments brutaux sont prépondérants; il ne saurait être appliqué là où V esprit domine, fût-ce inconsciemment. Incultes au temps de Tacite, les Germains ne méritaient point cette épithète ; et le grand historien qui peignit leurs mœurs et leurs vertus, révélait aux Romains les germes d'une haute civilisation à venir. C'est donc à tort que les auteurs romans surtout, nous parlent souvent des Francs ou des Germains encore barbares, les assimilant en quelque sorte à des sauvages a). Leur religion, leur langue, leur droit, leurs mœurs, révèlent l'étroite parenté qui les unit aux autres peuples ariens, aux Romains et aux Grecs euxmêmes.

Au reste, ces distinctions sont un peu vagues. La civilisation remplace la grossièreté primitive, et multiplie ses forces en luttant contre elle. Mais les mauvais instincts peuvent toujours se réveiller chez l'individu, et il en est de même des nations. Presque toutes les histoires nous présentent certains retours, généralement passagers, de brutale passion ou d'abominable cruauté.

La civilisation est le triomphe de l'esprit sur la matière. L'Etat fixe le droit, crée des organes d'instruction et d'éducation, perfectionne les relations de la vie ; chacun de ses pas en avant est un progrès pour la civilisation.

a) En fronçais, barbare n'est pas synonyme «le sauvage : « Les modernes donnent le nom de sauvages, par comparaison aux animaux, h des populations qui vivent dans les forêts, en une condition inférieure à celle des barbares. Barbarie : manque de civilisaiion; Barbares : étrangers, par rapport aux Grecs et aux Romiiins. » (LiUré, Dictionnaire.) Mais .M. Ulunl rliii précise mieux la diffcrct:ce des deux idées.

Là religion et la civilisation se proposent le même but, la perfection de l'homme; mais leurs voies et leurs moyens ditlorent. La religion unit l'homme à Dieu ; la civilisation unit les hommes entre eux. L'une s'adresse à l'âme croyante, purifie et sanctifie le cœur. L'autre parle surtout à la raison, et se manifeste extérieurement dans les œuvres. La première est enseignée par l'Eglise; la seconde est surtout protégée et encouragée par l'Etat.

La religion et la civilisation suivent normalement deux voies parallèles, en s'appuyant l'une l'autre. Parfois cependant on les voit se séparer, même se combattre. Le christianisme, qui nous fait tous enfants de Dieu, est dans une étroite liaison avec la plus haute civilisation, qui n'est elle-même que la manifestation la plus parfaite de l'humanité. Rome donna aux Germains la religion chrétienne et la civilisation gréco-romaine, et les rois francs répandirent ces deux sources fécondes. Les progrès des missions chrétiennes accompagnent et affermissent les conquêtes pacifiques des nations modernes sur les barbares des autres parties du monde.

Toutefois une nation peut être à la fois peu religieuse et très civilisée : telle était Athènes au temps d'Alexandre, ou Rome elle-même au temps d'Auguste. De même, un peuple très religieux n'est pas toujours très civilisé : ainsi les Mahométans des premiers siècles et les Germains du moyen âge. Les saints, les . moines et les missionnaires de l'Eglise sont allés parfois jusqu'à haïr la civilisation, tandis que les maîtres et les héros de la civilisation se tenaient éloignés de l'Eglise, ou se préoccupaient bien plus des intérêts de la science que des dogmes. Le christianisme se propagea d'abord en combattant l'antique culture romaine. Les moines qui luttaient à Alexandrie contre les écoles philosophiques étaient presque des barbares.

Les diverses civilisations portent toutes plus ou moins un cachet national, et c'est leur influence bienfaisante sur l'humanité qui détermine principalement leur rang et leur importance. Dante dit admirablement dans sa Monarchia : « La tâche essentiellement propre du genre humain, considéré comme un être collectif, c'est d'exprimer toutes les forces de l'esprit par la

IDÉES POLITIQUES MODERNES. i\

pensée d'abord, puis dans les faits. Telle est la fin dernière de la civilisation (finis utilis civilitatis kumani gene.ris). »

Toute civilisation a une double face : perfection de la vie publique, et perfection générale de la vie privée. Guizot, dans son Histoire de la civilisation en Europe, s'arrête trop aux individualités. Ce nom n'appartient pas à la culture, fût-ce la plus achevée, d'un ou de plusieurs personnages : toute civilisation est un bien commun. Une découverte ou une invention n'est civilisatrice que du jour où elle contribue au progrès général.

Vèducalion et la civilisation ne doivent pas être non plus confondues. La civilisation chinoise repose plus qu'aucune autre sur l'éducation traditionnelle, soignée, méticuleuse; et cependant elle reste médiocre. Ne trouve-t-on pas des mœurs barbares chez maint savant?

La civilisation moderne, que l'Europe et sa fille l'Amérique répandent aujourd'hui sur le monde, a puisé à une triple source :

1) Dans Yanlique civilisation gréco -romaine. L'influence des Grecs se montre surtout dans la philosophie, la poésie, l'architecture, la sculpture ; celle des Romains, dans le droit privé, la politique, l'histoire, et aussi l'architecture.

2) Dans le christianisme, qui vivifia l'amour du prochain, prit pitié de tous ceux qui souffrent, et fonda d'innombrables institutions de charité. La constitution de l'Eglise et l'extension de son autorité eurent aussi une influence indirecte. Cependant, si nous sommes aujourd'hui moins croyants et moins soumis au dogme que les peuples du moyen âge, la charité chrétienne et la bienfaisance sont devenues plus générales et plus fécondes que jamais.

3) Les Germains développèrent et transformèrent les deux sources précédentes, spécialement par leur amour de la liberté, leurs bonnes mœurs, et leur respect de la dignité humaine.

Mais si riches qu'elles soient, ces trois sources sont loin d'être les seules. Les nations modernes ont elles-mêmes apporté à la civilisation leur contingent de travail et de progrès. Ainsi, entre autres :

\) Les /fa/i(?n5, héritiers plus directs de la civilisation ancienne, crcrrent les premiers une langue et une littérature nationale et

i"! L.V POLITIQUE.

moderne, embellirent magnifiquement leurs villes, étendirent leur commerce, formulèrent le premier droit commercial. La renaissance des arts orna l'Italie d'œuvres immortelles d'architecture, de peinture, de sculpture, et vainquit le sombre moyen âge.

2) La civilisation doit beaucoup moins aux Espagnols et aux Portugais. S'ils ont rejeté les mahométans hors d'Europe, ce fut avec l'emportement du fanatisme et en écrasant la civilisation florissante des Mores. Leur principal mérite est dans leurs découvertes d'outre-mer et dans les progrès qu'ils firent faire à la navigation. Leur littérature eut également une grande période. Mais l'absolutisme du prince et du clergé étouffèrent bientôt ce brillant essor, remarquable encore à la fin du xvi" siècle. Dès lors leur sol fut envahi par cet ordre fatal des Jésuites, qui tourne contre la civilisation elle-même les forces qu'elle lui prête.

3) Entre les peuples romans, c'est aux Français que la civilisation doit le plus. Ce grand peuple se sent appelé plus qu'aucun autre à agir au dehors dans un esprit civilisateur. Son bon sens, son jugement prime-sautier, son amour des idées nouvelles, son habileté aies exprimer clairement pour tous, son bon goût, son tact délicat, sa langue facile et cultivée, tout contribua à le placer pendant des siècles à la tête de la société européenne. L'unité d'un puissant Etat national et une capitale brillante entre toutes, venaient encore augmenter son influence. La société française donna le ton à toute la société cultivée; et la littérature du siècle classique de Louis XIV et du xvni^ siècle, les idées de la Révolution et le génie de Napoléon, assurèrent pendant longtemps à la France une sorte d'hégémonie de l'Europe. On peut reprocher aux Français plusieurs défauts sérieux : l'esprit superliciel, la vanité, un tempérament porté aux extrêmes, la manie des innovations et du changement, et ces défauts finirent même par compromettre leur haute situation. Mais ce qu'ils ont produit mérite la reconnaissance du monde.

4) Le peuple anglais, heureux mélange d'éléments germains et romans, comme le peuple français, mais dans un rapport inverse, et sa jeune sœur d'Amérique, se sont surtout signalés dans le domaine poHiiqur proprement dit. Ils ont les premiers

réalisé la forme haute et consciente de l'Etat représentatif; ils 011 oui développé le principe dans la monarchie constitutionnelle, les parlements, la république. Sans doute, c'était à leurs libertés nationales, à leurs intérêts publics, qu'ils songeaient surtout. Mais ils demeurent les premiers modèles du monde politique moderne; c'est à eux que la liberté doit ses armes légales et ses garanties juridiques.

L'Amérique a fait beaucoup pour la liberté de conscience et la distinction de l'Eglise et de l'Etat. Les Anglais sont bien supérieurs aux Français par le sens et le respect de la tradition ; ils ont construit leur édifice politique sur des fondements historiques assurés, pendant que les Français ne songeaient guère qu'à tout renverser pour tout refaire à neuf. C'est à l'Angleterre et à l'Amérique également que les arts techniques, la fabrication, la navigation et le commerce du monde doivent le plus. Nul peuple n'a autant de raison pratique; cette qualité dégénère même parfois en égoïsme froidement calculateur. La science leur doit de nombreux progrès ; et quoiqu'ils soient moins bien doués pour les beaux-arts, c'est à l'Angleterre qu'appartient le plus grand poète du monde.

l')) Le peuple allemand se distingue surtout par les services qu'il a rendus à la liberté politique, religieuse, intellectuelle. Il brise d'abord l'empire despotique de Rome, et donne aux nationalités espace et soleil pour se former. Il empêche ensuite, au moyen âge, le triomphe de la domination universelle des papes. Au XVI" siècle, il proclame la liberté de conscience, et éclaire les esprits par ses Eglises et sa culture nouvelles. Enfin, ses perpétuels efforts à la recherche du vrai, son zèle infatigable dans les sciences, sa raison indépendante et virile, les tendances morales de son âme, son enthousiasme du beau et du bien, ont produit un nombre considérable d'œuvres scientifiques, littéraires, artistiques et techniques, qui appartiennent à l'humanité. On put même croire un instant, qu'absorbé par ces travaux, le peuple allemand oubliait de prendre sa place dans le mouvement politique contemporain. L'Empire romain d'Allemagne tombait en ruine. Les divisions de race, de dynastie et de confession semblaient rendre toute unité impossible, et devoir

a LA POLITIQUE.

perpétuer la prépondérance de l'étranger. L'Allemagne ne se montrait l'égale de ses voisins que dans le champ des idées, de la pensée; son gouvernement politique était très inférieur. La nature peu sociable, volontaire et opiniâtre de l'Allemand, et la fidélité ardente de plusieurs tribus envers leurs princes, s'opposaient à toute concentration forte.

Mais la Prusse sut enfin comprendre les aptitudes politiques et guerrières de notre peuple, et V Empire allemand s'est redressé plein de vigueur et d'énergie au milieu des puissances de l'Europe. H tourne aujourd'hui tous ses regards vers la civilisation. Il ne songe point à conquérir et dominer. Ce qu'il veut, c'est la liberté des nations par le respect de chacune pour le droit des autres, et l'affranchissement des esprits de l'éducation abêtissante des Jésuites et de l'idolâtrie du pape infaillible.

6) Les peuples slaves ont été jusqu'à ce jour plutôt passifs qu'actifs, moins créateurs que propagateurs de la civilisation. La Russie s'etforce d'arracher à la barbarie l'Orient et le Nord de l'Europe, et de les féconder par notre civilisation chrétienne. L'idée plus particulièrement slave de la fraternilé est peut-être appelée à marquer un jour une nouvelle étape de progrès.

Le monde est encore éloigné de son but élevé. Notre culture si avancée recèle encore beaucoup de barbarie. Le triomphe de la civilisation est bien incomplet, alors que la justice et la paix peuvent être à chaque instant violés par l'usurpation brutale ou la révolution sanglante; alors que les nations les plus avancées tranchent leurs différends par la force des armes; alors que des classes entières ne peuvent avoir qu'une existence dégradante, ou sont, en fait, exclues de toutes les jouissances de l'homme civilisé.

Mieux vaut pour une nation, disent cependant plusieurs, demeurer à demi-barbare que d'arriver à l'apogée de la civilisation, car dès lors elle descend fatalement. Mais n'est-il pas plus honorable de mourir après avoir rempli ses fins, que de vivre sans les atteindre? Une nation civilisée laisse un riche héritage à l'humanité reconnaissante; une nation barbare périt tout entière.

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