CHAPITRE IV
Nationalité et humanité (internationalité).
Le principe des nationalités n'a jamais été aussi puissant que de nos jours '. Toute la politique moderne a un caractère naùonal marqué.
Presque tous les Etats de notre Europe sont nationaux. Un peuple homogène y forme la fraction principale de la nation, et remplit l'Etat de son esprit, de son caractère, de ses sentiments. Nulle part la nationalité n'est unique, sans doute. La France, l'Etat le plus national de l'Europe après l'Italie, renferme ellemême des éléments hétérogènes, les Bretons et les Basques. L'Empire allemand a des Polonais, des Vendes, des Danois et des Français. La Grande-Bretagne et la Russie sont encore plus mêlées. Mais ici même, c'est dans l'une la race anglo-saxonne relevée par l'élément normand qui donne à l'Etat son empreinte, et qui s'est subordonné les éléments moins vigoureux, anciens Bretons, Écossais et Irlandais; et dans l'autre, la nationalité ^ra?irfe-rw5se, formée du mélange des Slaves et des Finnois, qui l'emporte de beaucoup sur les éléments finnois purs, allemands, petits-russes, polonais et tartares.
* Comj). vol. 1, I. H, ch. iv.
Ainsi , aucun peuple considérable n'est compris tout entier dans un même Etat. On compte des Français en Suisse et en Belgique depuis des siècles. L'Allemagne laisse hors de son sein un nombre plus considérable encore d'Allemands. La nationalité anglaise a même fondé un double empire. Les Russes enlin ont dans les Ruthènes autrichiens de proches parents qui ne font point partie de leur vaste Etat.
L'Italie, l'Espagne, le Portugal, les Pays-Bas, le Danemark, la Suède, ont également un caractère national décidé, malgré des mélanges secondaires. En Suisse et en Belgique, par contre, les proportions sont telles qu'on ne saurait dire qu'une nationalité y domine. La Belgique a presque autant de Flamands que de Français. La Suisse comprend trois groupes, des Allemands, des Français et des Italiens, et elle a su les unir dans une sorte de pacifique internationalité.
L'Autriche- Hongrie et les Etats européens du Grand-Turc sont dans une situation plus difficile. Les nationalités s'y mêlent beaucoup plus que dans le reste de l'Europe; mais elles sont en lutte sourde et constante.
Où sont les temps où saint Etienne de Hongrie disait à son fils : « Unius linguœ, uniusque moris regnum imbecille et fragile est? » Cet axiome pouvait être vrai avant le réveil de l'esprit national, et alors que le latin, seule langue publique de l'Etat, atténuait les oppositions multiples des éléments si mêlés du royaume hongrois. Aujourd'hui, les choses ont bien changé. L'aristocratie des Magyars contient difficilement son ambition, et se montre peu juste pour les autres nationalités de la Hongrie, qui repoussent énergiquement de leur côté une langue et une culture plutôt inférieures à la leur. La Hongrie ne peut guère adopter qu'une sorte de politique internationale analogue à celle de la Suisse, avec plus d'unité cependant, en raison du rôle plus actif qui appartient au grand empire austro hongrois.
Mêmes difficultés dans les pays cisleilhaniens. Ici, du moins politiquement, ce sont les Allemands qui dominent; mais ils sont également trop peu forts, soit pour s'assimiler, soit pour conduire et satisfaire les nombreuses nationalités slaves. Celte poiynationalité permet difficilement d'être équitable envers
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chaque race sans rompre lunité de l'empire. Une solution lieureuse et harmonique donnerait sans doute de féconds résultats, en raison même de la variété des éléments rassemblés. Mais on s'en est tenu pendant si longtemps à un déplorable système de compression par le pouvoir absolu, le fonctionnarisme et l'armée, que la difficulté est aujourd'hui presque insurmontable, et que les hommes d'Etat les mieux intentionnés n'inspirent plus qu'une confiance médiocre à des populations trop souvent trompées.
L'existence de l'empire turc est encore plus menacée depuis le réveil des nationalités. La Grèce s'est séparée,, et elle attire à elle les autres provinces grecques de l'empire. La Roumaine est devenue une principauté quasi-indépendante, reconnaissant la suzeraineté du sultan, mais placée sous la protection des puissances européennes, ayant sa constitution, son gouvernement, sa législation, ses tribunaux. La Serbie et le Monténégro sont presque des Etats souverains. Le mouvement séparatiste et national gagne la Bosnie, l'Herzégovine et la Roumélicll semble que le peuple turc soit incapable de transformer sa violente conquête en une civilisation pacifique, qui calme les souffrances et triomphe des antipathies nationales.
Ces peuples divers sont sans doute trop faibles pour pouvoir constituer autant d'Etats distincts en présence de nos grandes formations modernes. Leur éducation est encore incomplète ; ils n'ont pas suffisamment fait leurs preuves. Il faudrait qu'ils s'appuyassent l'un l'autre, et s'unissent entre eux pour le développement et la protection de leurs nationalités. Le problème est difficile; et la forme d'une confédéralion iiiter nationale sous la protection bienveillante et intluente de l'Europe, peut sembler la meilleure solution a).
a) On sait le systèmj de transaclion que le traité européen de Berlin (13 juillet 1878) vient de faire accepter à la Russie victorieuse, et à la Turquie vaincue ensuite d'une lutte qui n'a pas été sans gloire : la Bulgarie du nord, du Danube aux lialkans, conslitU(''e en princi|iaiité autonome cl tributaire,&o\i& la suzeraineté (nonninale) du sultan, avec un gouvernement chrélien, un prince (héréditaire) élu par la popidalion{[ydt l'assemblée des notables, le id avril 1879), et confiraié par la l'orle, sous l'assentiment des puissances, un régime sans doute représentatif (art. 4), cl une milice nationale; la Bulgarie du sud, constituée sous le nom de Uoumélic orientale,
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La politique nationale ne tend pas seulement à former de nouveaux Etats; elle a également sa mission dans les affaires intérieures de l'Etat, et dans" ses rapports avec l'étranger. A l'intérieur, elle maintiendra l'unité nationale contre les tentatives particularistes ; à l'extérieur, elle évitera le cosmopolitisme sentimental et romanesque, pour affirmer son caractère et protéger ses intérêts nationaux.
Cette politique trouve toujours un appui considérable dans le peuple. On le comprend quand on résume les causes qui ont donné tant de force au principe des nationalités :
1) Le sentiment d'une même apparteîiance, de la communauté du caractère et de l'esprit ;
2) Le développement et l'influence grandissante de la littérature et des arts nationaux, et l'action quotidienne de la presse ;
3) Le vote politique accordé à toute la population mâle, et l'action publique et prépondérante de la représentation nationale ;
4) Une certaine complaisance àe chaque peuple pour lui-même^ qui lui fait comparer ses qualités avec les défauts des autres, et augmente l'émulation. La roideur distinguée des Anglais, la vanité des Français, l'orgueil des Allemands, l'astuce des Italiens, et la bigoterie des Espagnols, luttent de zèle à se glorilicr.
Malgré la juste importance que l'on donne aujourd'hui à une politique nationale, il faut se mettre en garde contre ses faiblesses et ses exagérations.
Une politique exclusivement nationale serait facilement injuste, et menacerait la paix générale. Chaque Etat s'isolerait et
placée sous l'autorité politique et militaire directe du sultan, mais avec un gouverneur général chrétien, nommé pour cinq ans par le sultan, sous l'assenlimenl des puissances (art 1,3, 13, 17); \e3Ion'énégro, la Serbie et la Roumanie proclamés indépendants (art. 26, 34, 43) ; l'égiiiité de toutes les confessions relipieuses devant la loi et la liberté des cuites assurées dans toutes ces provinces ou États, et même dans tout l'empire ottoman (art. 5, 20, 21, 35, 44, 62) ; le règlement organiiiue semiautonome de Crète de 1868 adapté et appliqué suivant les besoins lucaux, sauf en ce qui concerne les exemptions d'impôts, aux autres provinces de la Turquie d'Europe (art. 23). On sait aussi que l'Angleterre avait en quelque sorie assumé la tutelle et le protectorat de la Turquie en se faisant céder i'ile de Chypre (traité anglo-turc du 30 mai 1878); — et que ses armes viennent de rétablir le khédive d'Egypte, avec l'approbation équivoque du sultan (1882).
IDÉKS l'OLlTIgUES MODERNES. 49
s'enfermerait chez lui. L'unité et la communauté du genre humain seraient méconnues.
Une politique nationale n'est donc parfaite que si elle est en même temps internaiionale ^ ou mieux, humaine. Ces deux termes ne sont nullement contradictoires, car la mcme nature humaine unit tous les peuples dans cette grande humanité dont ils sont les couleurs brillantes et variées.
La politique internationale peut être considérée comme un premier degré qui mène à la politique humaine. L'une regarde surtout les peuples, et s'efforce de les unir par un commerce pacifique et des institutions communes; l'autre s'inspire avant tout de la communauté universelle des hommes, et veut conduire l'humanité à ses fins. Quoique plus complète que la politique nationale, la première n'est point encore assez consciente de l'unité du genre humain.
Elle a cependant produit de nos jours d'admirables résultats. La diffusion du droit des gens sur les continents d'Europe et d'Amérique et jusque dans l'Asie orientale, les unions internationales des postes et des télégraphes, l'unification des poids et mesures et des monnaies, la navigation toujours plus étendue et plus multipliée, les nombreux chemins de fer internationaux, enfin les progrès immenses du commerce du monde, démontrent que les peuples, bien loin de vouloir s'isoler, comprennent toujours mieux la communauté de leurs intérêts.
Nous n'avons point, il est vrai, de langue internationale, comme le latin l'était au moyen âge; nous n'avons que des langues nationales, dont quelques-unes, comme le français et l'anglais surtout, en tiennent lieu dans une certaine mesure. Mais tous les peuples civilisés aiment l'humanité et l'expriment dans leurs multiples langages. L'organisation générale du monde, sous la forme d'une confédération ou d'un empire universel, n'apparaît encore qu'à de rares esprits comme l'idéal de l'avenir; la plupart l'appellent un rêve. Et cependant le droit des gens actuels peut être déjà considéré comme une forme et une assise visibles, quoique imparfaites, d'un ordonnancement général.
Los plus grandes guerres de l'histoire, celles qui combattirent
une despotie universellement menaçante, qui allVanchircnt l'Océan, qui ouvrirent les mers et les ports aux vaisseaux de tous les peuples, qui protégèrent les étrangers et assurèrent la liberté de conscience, sont essentiellement humaines.
Vhumanilè ou la haute affirmation de l'ânic, de la raison, de la charité humaines, est le but élevé des nations les plus vaillantes et des plus grands hommes d'Etat.