‹ La politiqueChapitre 21 sur 101 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La race et l'individu '.

L'Etat a son fondement suprême dans les aptitudes et les besoins de notre nature; il existe pour les hommes, qui en sont les éléments. La science politique doit donc étudier avant tout la nature humaine.

« L'homme est composé d'un corps et d'une âme, »

Ou, ce qui est synonyme pour la plupart,

a L'homme est esprit et matière. »

Cette grande distinction a toujours été presque universellement reconnue. Mais, pour les uns, c'est l'âme, élément principal, qui a puisé dans la matière des organes d'action ; pour les autres, c'est la matière qui est la source des attributs de l'esprit, qui produit l'âme, qui est la condition de son existence. Les premiers expliquent l'ouïe et la vue par la force de perception

< Ce chapitre s'allonge démesurément. Mais l'importance trop peu remarquée (le la distinction psycholupique qui va suivre, et la nouveauté du sujet, qui s'ins|iire d'ailleurs de la psycholo|iie de Fr. Rohmer, nous excuseront peulétre. [Gomp. infrà, I. Xir, ch. V.]

L\ NMUIIE IlLM.VliNE CUMMK UASli 1)L L\ l'OLUlQUi:. (il

qui est dans l'âme humaine, même dans celle du sourd et de l'aveugle; les seconds répondent que la pensée est une sorte de phosphorescence du cerveau, un jeu et un mouvement des nerfs.

La physiologie recherche les phénomènes corporels et visibles, et arrive à conclure expérimentalement à l'existence de l'esprit. La psychologie étudie surtout la conscience humaine, et s'efforce de scruter ainsi le secret de la vie.

Les deux voies conduisent à des vérités précieuses. Elles se contrôlent l'une l'autre, et nombre d'erreurs sont ainsi prévenues.

Mais la science politique s'adresse de préférence à la seconde, car c'est le caractère et l'esprit des nations et de leurs grands hommes, qui déterminent surtout l'Etat. Les méditations poli tiijues sont avant tout psychologiques.

Or, une psychologie plus profonde nous conduit à une seconde distinction, qui nous montre la nature humaine sous des couleurs plus riches et plus variées que la traditionnelle et naïve distinction de l'âme et du corps.

En étudiant mieux les hommes, nous trouvons en eux des forces et des attributs déterminés, tantôt communs à une famille, une tribu, un peuple, une race, ou même à tous, tantôt purement individuels. Cette importante observation peut se résumer ainsi : il y a dans tout homme la race et Vindividu. Chacun de nous présente ainsi une double nature, où la distinction de l'âme et du corps se reproduit doublement. Quelques grands apôtres, Paul par exemple, et quelques anciens philosophes, spécialement des brahmanes de l'Inde, ont eu le pressentiment plus ou moins net de cette vérité. Mais ce sont les modernes seulement qui l'ont approfondie et analysée scientifiquement.

L'individu et la race sont loin d'être toujours en parfaite harmonie. Certains hommes ont de beaux attributs de race, et sont individuellement communs ou nuls; leurs dehors révèlent une haute origine et couvrent leur misère. D'autres, vulgaires par la race, sont individuellement d'une intelligence lumineuse, d'une sensibilité exquise, d'un grand caractère. Souvent un plébéien intelligent s'embarrasse devant l'assurance distinguée d'un gentilhomme borné; souvent un simple domestique prend un

ùi LA POLITIQUE.

ascendant marqué sur ses nobles maîtres, et conduit la maison à sa guise. La race et l'individu l'emportent ainsi tour à tour.

Quiconque s'observe peut trouver en soi-même une série d'oppositions profondes entre sa race et son individualité. Qui n'a pas senti des combats s'élever dans son sein entre les tendances de nationalité, de famille, de milieu, et les vœux de l'individu? Tantôt c'est l'esprit commun qui prescrit le devoir, et l'égoïsme individuel qui résiste; tantôt c'est la conscience personnelle qui veut s'élancer vers un but idéal, et l'infériorité de la race qui lui coupe les ailes. Notre double nature explique seule ces conflits.

Étudions-la donc de plus près, soit dans son caractère propre, soit dans ses rapports avec la vie de l'Etat.

1° La race est visible, dès l'origine, dans la conformation physique.

L'individu est d'abord caché dans le corps.

Nous apercevons, dès le premier regard, les traits communs qui rattachent un être à l'espèce humaine ; la structure du corps, les membres et les organes ne laissent aucun doute. La différence des grandes races humaines est également très apparente : un coup d'œil suffit pour distinguer le nègre de l'Indien, l'Européen du Chinois. Parmi les blancs, nous reconnaissons facilement l'Arien et le Sémite, le Latin et le Germain, le Slave et le Turc ; avec un peu d'exercice, nous distinguons l'Anglais de l'Allemand, le Français de l'Italien. La communauté nationale se marque en outre dans l'extérieur, la tenue, les manières, le costume. Un observateur délicat sait même retrouver dans mille détails les traits de famille. — Tout cela forme la race physique visible.

11 est pîus difficile de découvrir l'esprit individuel. Les différences extérieures, la figure et la taille, distinguent très nettementles personnes ; mais elles cachent plutôt qu'elles ne révèlent l'individualité morale. On avait conclu de la noblesse de la race à la noblesse de l'homme, et l'enveloppe dorée ne contenait que pourriture. On croyait s'adresser à un homme grossier, et l'on trouve un esprit délicat et un cœur sensible. La race lascive des Faunes peut cacher un Socrate ; la race de fer des Claudiens un

LA NATURE IlLiMAhNE COMME BASE DE LA POLITIQUE. (i^

dcbauclié comme Néron. L'individualité se manifeste donc bien plutôt par les actes que par les formes physiques.

2. Mais notre distinction ne se confond point avec celle de l'esprit et du corps, de Tàme et de la matière. La race nest pas seulement dans le corps; comme l'homme lui même, elle a son dme el son corps.

L'esprit et le caractère humains se montrent, en effet, également dès le début chez tous. Ils se réalisent dans un corps semblable; ils ont reçu exactement les mêmes organes. Lesenlinient, la conscience, la raison humaine, ne sont pas individuels mais communs.

De môme, les peuples et les nations, les souches et les ordres, les tribus et les familles, ont chacun leurs aptitudes morales spéciales. L'esprit du Français, la sentimentalité de l'Allemand, la foi ardente de l'Espagnol, sont des attributs moraux de la race nationale. On voit dans les familles elles-mêmes des qualités, des passions, des faiblesses qui se transmettent héréditairement. De môme que l'ancienne aristocratie romaine, l'aristocratie anglaise a ses principes politiques qui passent du père au (ils de génération en génération. Cette transmission dynastique se maintient parfois pendant des siècles. Personne n'ignore la ténacité avec laquelle certaines races pures de paysans gardent leurs croyances ou leurs superstitions. Le péché originel dont parle l'Eglise, n'est sans doute qu'un symbole des défauts de race. Un peut dire dans le même sens qu'il est des vertus originelles. II y a donc aussi Vespril de race.

De même, V esprit individuel a la faculté de se manifester par les paroles et par les actes, et de se rendre visible dans le corps.

Certains peintres médiocres ne parviennent jamais à faire une ligure originale; ils ne peuvent rendre que l'espèce, les traits de famille, ce qui saule aux yeux. L'artiste sait découvrir des lignes plus Unes, des ombres et des lumières plus délicates, la vivante individualité.

L'esprit individuel donne, en elîet, son empreinte au corps lui-môme, dans une certaine mesure. S'il se cache ordinairement sous la race physique pendant le sommeil, il en est autrement quand l'homme veille, et surtout quand il s'anime. On peut dire

Page 1