La race s'hérite des parents-, l'individualité, non
Le corps de l'enfant émane du corps des parents, et reçoit ainsi leurs qualités de race, dans des proportions d'ailleurs variées. Tantôt il tiendra davantage de la mère, tantôt du père, ou même de quel<|uc a'ieul. Mais ses qualités de race marquent toujours
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sa fdini'on\ l'enfant continue corporelleraent la race des ascendants.
C'est celte transmission naturelle de la race qui est le fondement de la succession légitime du droit privé, de V hérédité des liens de commune, de nationalité et de citoyenneté dans le droit public, de la sucession dynastique au trône lui-même. L'hérédité de la race est la condition indispensable de l'existence du ;)eu/)it'. Celle vérité peut être mieux comprise encore depuis que Darwin a démontré scientifiquement l'hérédité naturelle des races.
Mais à côté de la race il y a l'individu, et les choses sont ici bien dilîérentes. Il est des qualités individuelles dont on ne trouve aucune trace chez les ascendants. Tel poète ou tel artiste doit le jour aux parents les plus grossiers. Un croyant sévère enfante un libre penseur; un père lâche, un héro?; une mère criminelle, un saint.
Ainsi, par la race, l'homme est étroitement lié, subordonné à ses parents; par l'individualité, il s'en dégage et se révèle indépendant, même supérieur. Aucun Européen n'est choqué de voir le fils ayant autorité sur le père comme prêtre ou magistrat. A n'envisager que la race, ce serait un renversement des choses. Quand Jésus dit à Marie : « Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?» ce n'est pas le fils qui parle à sa mère, mais une individualité consciente d'elle-même qui s'adresse à une autre individualité.
Mais si l'individu ne vient pas des parents, il ne peut avoir son origine que dans l'esprit infini qui est la source de toute vie spirituelle. Sous ce rapport, il se présente en quelque sorte comme le verbe vivant de Dieu, et c'est avec raison qu'on salue en lui, dans un sens tout spécial, la créature, l'enfant de Dieu.
4. La race est esseiuiellement terrestre, sa vie est attachée à la terre. L'esprit individuel, au contraire, ne craint pas de s'élever au surnaturel et à l'infini a).
L'homme ne peut respirer sans air; il ne marche que sur la
a) Ceci serait aussi vrni de Vesiprit de race ou de l'esprit humain en général. C()m|). p. fi8. L'auteur n'oppose-t-il pas, parfois, le ror/.x de la race à Vdmc de l'individu? — Ce chapitre, qui contient bien des réflexions ingénieuses, n'est pas sans quelque oliscurilc.
terre ferme, ne supporte qu'une chaleur tempérée, se meut dans un cercle étroit : c'est là l'héritage nécessaire de la race. Le corps est matière ; on l'emprunte un instant, on le rend à la terre. De même, le peuple et l'État sont invinciblement attachés à la terre dans le temps et l'espace.
Mais l'esprit individuel s'élève hardiment plus haut. La terre n'est ni sa prison ni sa mère; il la contemple, l'étudié, la couvre de ses parallèles, en marque les lois physiques; puis il prend son vol vers les astres, les mesure et les pèse. Son imagination s'élance sans effort au delà de notre. monde terrestre, et dans les espaces infinis. Le sentiment de l'éternel l'émeut; son cœur s'enflamme de l'amour de Dieu ; sa pensée dissout les corps pour en pénétrer les premiers éléments, et pour se plonger dans l'abîme du non-être (du Nirvana). Il est capable de penser l'infîn i et de voir Dieu.
Aussi l'esprit individuel de l'homme d'État, malgré les liens qui rattachent les États au sol par groupements de race, est -il capable de comprendre les rapports de l'État particulier avec l'ensemble de l'ordre universel, avec Dieu, la vie des esprits, les fins suprêmes de l'homme. Cette intelligence doit être pour lui une force et une consolation, qui élève son cœur au-dessus des misères et des imperfections de toute existence terrestre.
5. La race est soumise à la loi organique de la série des âges ; elle avance suivant des périodes fixes, croissant d'abord, puis déclinant et mourant. L'esprit individuel se développe par l'effort et peut grandir indéfiniment, jusque dans la vieillesse.
La vie de race parcourt les différents âges avec une régularité presque mécanique, comme une roue qui amène successivement ses rayons au jour. Les forces de l'âme semblent placées dans le corps suivant un ordre fixe, et montent ainsi tour à tour. Nos sentiments, nos penchants, nos aptitudes, changent à l'instar du corps. La vie de race atteint son apogée au milieu de nos ans. Une même nécessité naturelle la fait croître, puis décliner. C'est une marche irrésistible, qui commence à la naissance et finit à la mort.
La vie individuelle de l'esprit n'est point soumise à ces lois. Sans doute, elle se ressent de l'âge de la race : la bonté de Tins-
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trument ne saurait être indifférente à l'artiste. C'est dans le corps que l'individu habite, qu'il perçoit, qu'il agit, et le corps de l'enfant n'est pas celui du vieillard.
Mais l'esprit individuel n'en garde pas moins ses qualités propres, soustraites aux lois de l'âge. La neige des cheveux blancs cache souvent un esprit resté jeune; des boucles blondes, une prudence de vieillard. On ne peut l'expliquer qu'en opposant l'individu à la race.
Un âge vient oîi celle-ci est impuissante à progresser. Mais la vieillesse elle-même n'empêche pas l'individu de grandir son intelligence et son cœur. Le physique est devenu stérile, et l'esprit est resté fécond; l'un tombe en ruine, et l'autre produit ses plus beaux fruits.
Le deux lignes sont donc loin d'être nécessairement parallèles. Pendant que l'une se meut dans un ordre constant sur lequel la volonté ne peut rien, l'autre est presque tout entière soumise à notre action. Sans doute, l'individu ne peut se créer un talent qu'il n'a pas même en germe. Les aptitudes sont imposées, et nul n'en est responsable. Mais c'est le devoir et le pouvoir de chacun de les développer, de les perfectionner, de les mouvoir en harmonie avec l'ordre général. De là ce goût inné de la liberlr', qui seule nous permet de réveiller et de manifester nos aptitude;. L'effort vers la perfection, les connaissances acquises, les bonnes œuvres accomplies, le sacrifice héroïque, appartiennent à l'individu, et l'enrichissent magnifiquement. La paresse, les folies, les vices, les crimes, lui sont donc justement reprochés, et le rendent misérable. L'individu est ainsi le maître de sa vie et son propre juge.
6. Par suite, la vie de race est surtout commandée par la nature; la vie de l'individu est surtout déterminée par la liberté.
La liberté de penser est la plus haute liberté de l'homme. C'est dans ce qu'il croit, et plus encore dans ce qu'il sait, que l'homme a conscience de sa liberté. Il peut ici ne subir la contrainte de personne ; il sent que son esprit se décide et se détermine luimême.
L'esprit individuel n'est point un vase vide où l'école peut verser tout ce qu'il lui plaît. Il raisonne, il choisit, il repoussc;
S'il accepte, c'est en modifiant, en transformant, en clendant. La nature ou l'aptitude préalable peut seule permettre les recherches du savant, les travaux de l'homme d'État, les hauts faits du héros. Mais chacun d'eux conserve en même temps sa liberté dans sa féconde action. Quand j'agis, je sais que je me suis décidé librement, que j'exécute ma volonté, que j'en suis responsable. Sans doute, des impulsions involontaires se mêlent à ma liberté; celle-ci n'est point absolue; elle est relative et restreinte comme ma conscience. Mais on ne saurait nier qu'elle existe, et q,u'elle grandit même, ainsi que ma responsabilité, en raison du sentiment plus élevé et plus éclairé que j'en ai.
7, La race se perpétue indéfiniment par la reproduction; les manifestations individuelles sont courtes comme notre propre vie. L'individu dure peu comme homme, mais il ne meurt pas nécessairement avec le corps.
L'immortalité relative de la race n'est que la succession des vies individuelles; la race humaine dure autant que l'humanité; la race nationale périt avec le peuple; la race de famille dure moins encore.
Mais l'esprit individuel n'appartenant point à la terre, rien n'oblige h croire qu'il meure avec le corps. Émanation de l'esprit infini, pourquoi ne pourrait-il pas retourner à Dieu et se conquérir une nouvelle vie? L'esprit individuel, qui aspire à l'infini, peut devenir participant à la vie éternelle.
8. La race fonde Végalité, Vindividu les différences. La race unit et rapproche ses nombreux enfants; l'individualité distingue chacun de chacun.
Il y a dans tout cercle de race une certaine égalité d'aptitude. Les enfants d'une même famille, d'un même ordre, d'un même peuple, ont le sentiment de leur parenté, et se regardent comme des frères relativement aux étrangers. Achille et Ajax, Ulysse et Thersitas, Platon et Aristote sont égaux comme Hellènes, si différents qu'ils soient comme individus. Les progrès de la civilisation multiplient les différences individuelles. L'égalité de la race domine chez un peuple inculte, où des occupations uniformes ne donnent pas aux aptitudes l'occasion de se manifester.
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La race prouve sa puissance en maintenant l'égalité et la communauté entre tous ses membres, malgré les différences individuelles qui les jettent dans mille voies diverses.
L'individualité, au contraire, spécialise. Mais elle est aussi une cause de rapprochement. L'individu peut, suivant ses goûts, s'isoler ou rechercher le commerce de ses semblables. Toutes les associations humaines ne reposent pas sur l'égalité de race; elles sont très souvent le résultat du choix; il en est un grand nombre qui sont pleinement volontaires et libres, et qui remplacent ainsi la communauté naturelle. N'est-ce pas le plus souvent l'individu qui inspire l'amitié ou l'amour? Faut-il citer les mariages d'inclination? Et dans les relations économiques, les différences individuelles n'engendrent-elles pas à la fois la division du travail et l'association dans un but commun?
La communauté de race et l'association volontaire peuvent se rencontrer et s'unir, ou prendre des routes divergentes. La commune et l'État ont leurs racines dans la première. Mais, dans les degrés élevés de la civilisation, il peuvent devenir des associations volontaires, par l'entière liberté de l'immigration et de l'émigration. Les autres sociétés en général sont plutôt volontaires.
9. La race assure Ja perfection relative et uniforme de la nature humaine. LHndivida montre, à côté des perfections ou des talents de quelques-uns, les défauts et les imperfections du grand nombre.
La nature humaine révèle la richesse des forces physiques et morales de notre race, leur ordre harmonieux, un, splendide. L'unisexualité semble être le seul défaut manifeste de race dans chacun. Mais ce défaut disparaît au regard de l'espèce, et devient une cause de progrès et d'action qui fonde le mariage et la famille, expressions complètes de la perfection de notre nature.
C'est par sa race, par les admirables qualités qui la décorent, que l'homme a été « créé à l'image de Dieu, » image microcosmii|ue, visible même dans l'homme le plus infime, fondement de la dignité et des droits de l'homme.
Les esprits sont moins complets individuellement. La race contient notre nature tout entière; l'individu n'en montre or-
dinairement que certains attributs. La race forme, comme la langue^ un organisme entier d'expressions intelligentes, et les individus ressemblent aUx mots isolés. Par la race, chacun a de l'imagination, de l'intelligence, de la raison ; mais il faut les posséder à un degré tout spécial pour être poète ou homme d'État. La plénitude ordonnée des forces de l'esprit et du cœur ne se rencontre que chez les individualités de premier rang. La plupart présentent des lacunes et des défauts d'harmonie.
10. La vie de race et la vie individuelle agissent l'une sur l'autre. Par suite, il y a une race naturelle et une race cultivée.
On ne peut sans doute ajouter aucun élément nouveau à la perfection naturelle de la race. Mais l'on peut grandir et développer les forces latentes qui la constituent. Les aptitudes naturelles des premiers Hellènes n'étaient pas supérieures à celle des autres peuples ariens qu'ils flétrissaient du nom de barbare ; mais la culture rendit la race athénienne supérieure aux autres Hellènes eux-mêmes. La race du gentleman anglais est certainement préférable à celle de l'ouvrier irlandais ou même anglais. Notre perfectibilité se montre donc même dans la race.
Mais chaque perfectionnement apporté est surtout l'œuvre de l'individu. Son travail, ses eiïorts, sa vertu, développent les forces. Le corps lui-même en profite, et une part des avantages acquis se transmet ensuite avec le sang. En plaçant l'époque naturelle de la génération au sommet de la vie, au période des forces, la nature elle-même favorise le perfectionnement de la race par le progrès des individus.
Le génie et les actions des grands hommes, les religions qu'ils fondent, les vérités qu'ils découvrent, les lois qu'ils établissent, exercent d'une nlanière analogue une influence énorme sur la vie commune des masses, et contribuent ainsi au développement général.
Tous ses éléments produisent une modification de la race naturelle, une race cultivée.
Cette modification est niême assez souvent le résultat de la discipline, des mœurs, de l'éducation, sansqUe l'hérédité y joue son rôle. Les moines bouddhistes, le clergé romain, les officiers des armées permanentes, les étudiants des universités, en sont
des exemples remarquables. Mais lorsque l'éducation et la culture se transmettent héréditairement, comme dans les castes indiennes ou dans les ordres du moyen âge, elles pénètrent en quelque sorte la race naturelle elle-même, pour la renforcer ou la corrompre.
il. La culture de la race et le développement de l'individu sont également dans les fins du genre humain. L'homme et l'humanité se répondent, et sont appelés à se perfectionner l'un Vautre.
Chacun de nous appartient à l'humanité par la race, et participe ainsi de sa vie générale; chacun est en môme temps un être distinct, appelé à se perfectionner lui-même : de là, devoirs envers l'ensemble, et devoirs envers soi-même.
Toute vérité, tout avantage d'un milieu civilisé sur un milieu barbare, profite à l'individu qui y vit. L'enfant de la vie moderne est enrichi par un héritage de race que le barbare ne connaît pas. L'aisance, la culture de l'esprit, les mœurs polies, s'étendent de plus en plus à toutes les classes.
Tel homme est réfléchi; il se replie et se travaille lui-même. Tel autre est expansif ; il est toujours en action. Ces deux qualités se complètent dans le tout. L'une peut mener à la vertu parfaite et créer un modèle pour l'humanité, l'autre rendre des services pratiques. Mais l'exclusivisme ou l'exagération de chacune d'elles engendre des individualités anomales, des hommes frivoles ou des ermites et des moines.
i"!. La conscience générale de V humanité et la volonté générale de la 7iation ont leur fondement dans l'esprit commun de race; la conscience et la volonté individuelU s émanent de V esprit individuel.
L'unité de la volonté de l'État, ce grand problème du droit public, est incompréhensible pour quiconque ne voit dans l'État qu'une somme de volontés individuelles. Le caprice des individus varie à l'infini ; il est impossible de réunir toutes ces volontés en une seule; et l'unanimité se renconlràt-elle par extraordinaire, elle ne nous donnerait encore, au lieu d'une volonté générale, qu'une somme de volontés particulières toujours prêtes h se disperser en tous sens. Celle unanimité elle-même ne serait qu'une volonté contractuelle d'associaiimi, non lu volontié Wtte" de VÈlat,
Rousseau sentait bien que la « volonté générale, » dont il no peut se passer pour la législation, est autre chose que la volo7ité de tous. Mais, au lieu de résoudre le problème, il le tourne par une fiction. Ne pouvant exiger une unanimité impossible, il fait de la volonté des majorités celle de tous. C'est se mettre sous la . gouttière pour éviter la pluie. Vous voulez que la volonté gén'rale soit l'autorité, c'est-à-dire la justice. Mais qui vous dit que la volonté de la minorité ne sera pas la plus juste? Les grandes découvertes et les grandes révélations ne sont-elles pas le plus souvent des œuvres individuelles? La plupart des bienfaiteurs des hommes n'ont-ils pas dû lutter péniblement contre les préjugés traditionnels des foules? Les majorités ne deviennent guère raisonnables qu a la suite des minorités. Ériger la volonté mobile du nombre en volonté irrécusable qui commande partout l'obéissance, c'est étabi ir en principe que la grossièreté commande à l'éducation, l'ignorance à la sagesse.
Cette manière assure moins encore Vunilé de la volonté de l'État que sa justice. Des raillions de grains de sable jetés en tas ne feront jamais un tout; des millions de volontés individuelles ne créent point une volonté générale. Cent mille francs en or ou en billets peuvent être une forte somme, mais ils ne sont point un patrimoine, une itnivcrsitas. Pourquoi le vase qu'engendre la fusion du sable, pourquoi l'hérédité ou la fondation de cent mille francs sont-elles un tout? N'est-ce pas parce que l'idée unificatrice s'est emparée de la somme des éléments épars pour former un être nouveau? Or cette unification peut bien venir du dehors, être l'œuvre de l'esprit créateur de l'homme quant aux choses inanimées. Mais pour que la nation ou l'État soit un tout, une personne, une volonté, c'est en lui-même que nous devons trouver cette unité.
Hegel a très bien compris la contradiction et la divergence de toutes ces volontés individuelles, et l'impossibilité de fonder sur elles l'unité du droit et de l'État. Aussi la volonté qui crée le droit et l'État, ce n'est plus pour lui, comme pour Kant et Rousseau, l'arbitraire individuel contractant une société; c'est « la volonté générale devenue consciente d'elle-même, et vraiment libre et raisonnable. » Mais si cette formule nous indique
ce que la volonté de tous doit êlre pour valoir comme volonté générale, elle ne nous dit pas pourquoi la volonté de tous est réellement ./î«/e et raisonnable.
C'est que l'on oublie presque universellement que la volonté générale et la volonté particulière se trouvent dans chacun de nous. Nous sentons, en effet, dans notre For intérieur, une lutte persistante entre nos tendances égoïstes et personnelles et nos devoirs envers la communauté, lutte qu'explique la distinction de la race et de l'individu.
J'ai conscience de ma volonté individuelle comme de mes pensées elles-mêmes. La contradiction entre ma volonté et celle d'autrui se révèle également à moi, lorsque ;e veux exclusivement pour moi ce que les autres ne veulent ou ne permettent pas que je veuille. César veut régner dans Rome, et Brutus veut le tuer. Il se peut que ses deux volontés ne soient qu'individuelles. Mais si l'une est la volonté générale de Rome, c'est-à-dire de la nation romaine, il est impossible que l'autre le soit également.
Nous reconnaissons la volonté générale par cette contradiction même qui est en nous, toutes les fois que nous voulons égoïslemcnt une chose qui viole la nature commune à tous. Le fils qui lève la main contre son père, le voleur qui soustrait le bien d'autrui, n'entendent-ils pas une voix intérieure qui gronde contre leur volonté personnelle? La paresse et la nonchalance ne réveillentelles pas une protestation intérieure qui pousse à agir? Cette voix, les uns l'appellent la conscience par qui Dieu parle à l'homme, les autres la nature humaine qui manifeste sa moralité. Au fond l'idée est la même : les premiers reconnaissent aussi que la voix de Dieu se fait entendre dans nos sentiments, nos idées, nos paroles humaines ; et les seconds avouent que l'harmonie interne de notre nature existe, au moins en germe, dès l'origine, et que, ne fût-elle pas une création de Dieu, elle serait encore nécessaire, comme résultant de la nature des choses.
liCS volontés individuelles peuvent être injustes et déraisonnables; la volonté de la conscience humaine ne l'est jamais. Les premières se contredisent; la seconde est toujours une et harmonique. Elle nous est commune avec la nation et l'humanité : c'est 11 volonté de Vci^pèce et de la rare.
Il y a dans la race communauté, harmonie, unité, de même qu'il y a entre les individus divergence et contraste. Sans doute, l'État n'est pas simplement une émanation de la race; il a aussi sa part de libre ordonnancement. Mais l'État ne pourrait ni se fonder ni durer, s'il ne trouvait en elle une base permanente. La volonté une de l'État est la forme mâle de la volonté éminente de la race. L'État, comme personne historique, est le miroir et la forme de la communauté de race de la nation.
13. L'ordre public et juridique est l'expression de la conscience et de la volonté générales de la nation ; la vie individuelle est l'expression de la liberté personnelle de l'individu.
L'école de droit naturel tombait dans une grave erreur, en fondant le droit sur la volonté individuelle. C'est la volonté do race qui est le fondement de celle de l'État.
La race est visible, et l'ordre juridique ne réglemente que des rapports externes.
La race unit en un tout des éléments corporels et des éléments moraux ; de même, l'État et le droit se composent d'éléments intellectuels-moraux et corporels- formels.
La race est terrestre-humaine ; l'État l'est également.
La race se transmet de génération en génération, et c'est par elle que l'État et le droit durent et se maintiennent. Elle croît organiquement et subit des transformations régulières; l'histoire nous montre qu'il en est de même du droit et de l'État.
La nature des choses domine dans la vie de race : le droit est dans le fond l'ensemble des rapports humains nécessaires, l'État l'ensemble des rapports publics nécessaires.
Il y a dans la race égalité, communauté, unité : ces mêmes qualités se rencontrent dans le droit et dans l'État.
La race est la perfection relative des aptitudes; le droit est la perfection relative de l'ordre; l'État est la personnification puissante, une, et relativement parfaite, des qualités de la nation.
La race soutient et limite la vie humaine. Le droit soutient et limite la liberté.
Mais la sphère invisible et si divcrj;ement agitée de l'osprit individuel est soustraite au pouvoir de l'État et du droit. Le
législateur ne peut la régler, le gouvernement ne peut la contraindre, les tribunaux ne peuvent la juger.
Le droit et l'État ne se réfèrent donc qu'indirectement à la vie individuelle. Ils la protègent contre les violations externes, ils ne la dominent pas. L'État reconnaît des droits individuels dans la mesure de cette protection ; mais les relations les plus délicates, les plus intellectuelles, échappent à ses yeux et à son action.
14. La race et l'individu influent et réagissent dans la politique comme dans la vie humaine.
La politique, vie de la communauté ou de l'État, suit d'abord forcément les progrès de la race. L'étude de la race doit donc être le premier soin du prince qui veut apprendre à mesurer ses actes aux forces dont il dispose. Charles-Quint ignorait les Allemands lorsqu'il crut pouvoir les traiter comme les Espagnols ; Napoléon commit une lourde faute en voulant donner aux Espagnols un régime français.
Mais plus la civilisation avance, plus la nécessité naturelle perd de son empire; plus elle fait place, dans la politique aussi, à l'esprit conscient, à l'action libre et individuelle.
La politique instinctive de race l'emportait généralement au moyen âge, même dans l'Église. L'action des hommes politiques a plus d'influence dans l'État moderne. Chez l'animal, ce n'est guère que la race; chez l'homme, c'est aussi fiiidividu qui vaut.
Une politique de race exclusive et passionnée conduit à une frivole exaltation contre l'étratiger, aux guerres de race, au mépris de l'unité du genre humain, à l'écrasement des individus.
Une politique individualiste sans frein excite l'ambition dominatrice des forts, pousse aux entreprises téméraires, excuse le crime politique, aboutit aux horreurs de la Commune, et finalement à l'anarchie.
Conserver l'unité et la puissance de l'ensemble, tout en permettant le plus riche développement des individus, protéger et ennoblir à la fois les deux faces de notre vie : voilà le grand ait de l'homme d'État.