CHAPITRE III
L'esprit du temps.
D'où lui vient cette puissance que tout le monde éprouve, qui trouve soumission chez la plupart, et que personne ne peut expliquer? L'esprit du temps est une idée ancienne. Les brahmanes déjà l'avaient signalée*; les Romains l'appelaient le siècle [sxculum ; Tac. Germ. 19). Mais notre époque l'a étudiée de plus près, et la question s'impose à nous plus que jamais.
\. Et d'abord, comment l'esprit du temps se révèle-t-il, et quelles sont les qualités que nous lui attribuons?
1) C'est dans le caractère et les tendances des diverses époques qu'il se montre de préférence. Les grands âges de l'histoire sont les grandes lignes de son mouvement. L'esprit du moyen âge a repoussé l'esprit du monde antique, et il a dû céder la place à l'esprit moderne. Chacun de ces âges a ses siècles, et même ses demi-siècles, où son esprit général se modifie à son tour diversement. Nous ne parlons pas ici, bien entendu, de périodes centenaires méthodiquement calculées depuis l'ère
' Code de Yajnavalkia, I, 349 : « Quelques-uns aUendenl le succès du sotl, ou de leur propre nature, ou du temps, ou de l'action ; d'autres, plus sages, l'attendent de ces trois causes réunies. » 350 : « Car, de même qu'un cliar ne peut marcher avec une seule roue, de même le sort est impuissant sans l'action de l'homme. »
chrétienne; l'esprit de clia(|ue siècle chronologique commence souvent dans le siècle précédent ; le Christ lui-même n'est pas né au commencement du sien. )
Les idées nouvelles montent et descendent sur l'horizon de l'humanité comme les astres dans le ciel. Une idée est toutepuissante dans un siècle ; le monde s'enthousiasme pour elle. Les temps changent, et elle ne trouve plus qu'indifférence ou mépris. Toute l'Europe s'agite et s'ébranle pour arracher le tombeau du Christ aux Infidèles (1089 à 1200); des millions d'hommes, pénétrés d'une foi ardente, se précipitent bravant les dangers et la mort; puis l'enthousiasme diminue et s'éteint. Un siècle apporte avec lui la brillante Renaissance et la Réforme religieuse (1450 à 1540), vainement tentées jusqu'alors par quelques rares esprits ; et bientôt après, l'esprit de réaction vient immobiliser l'Europe. L'absolutisme des princes célèbre au xvii« siècle son triomphe ; et depuis 1740 on appelle les lumières, on revendique la liberté civile avec emportement. Notre siècle enfin se caractérise par le développement de la constitution représentative et par les tendances nationales de la politique.
Les mouvements de l'esprit du temps se remarquent jusque dans un même siècle. Us s'écartent et reviennent, montent et descendent. Les grands rayons de la roue de l'histoire sont euxmêmes composés d'innombrables palettes. Tel homme a défendu les libertés populaires au nom de l'esprit du temps, et vingt ans plus tard il demande au même nom le pouvoir absolu. Napoléon I^"" n'établit son empire césarien qu'après avoir sondé prudemment l'opinion ; il retarda ses projets à plusieurs reprises pour laisser mûrir les temps ; son absolutisme eût été également impossible à l'époque de la Restauration (1815) et pendant la période exaltée de la Révolution.
>Cette mobilité même de l'esprit du temps, semble protéger l'humanité contre le despotisme permanent d'une force unique ou d'une tendance exclusive. Le temps emporte ce qu'il avait élevé, et réveille des forces inconnues. La fortune change avec le vent, et de nouvelles espérances surgissent.
2) Une autre qualité remarquable de l'esprit du temps, c'est sa large extension. S'il s'arrêtait aux bornes de l'État, il ne serait
que l'esprit local du peuple et du pays. Loin de là, il va répandant ses larges ondes, presque sans égard aux frontières, sur un continenleiJlier. Ses courants se portent, aussi capricieusement que le vent, au nord, au sud, à l'est, à l'ouest. La vive foi religieuse et les tendances féodales, qui forment les traits caractéristiques du moyen âge dans toute l'Europe chrétinne, pouvaient se remarquer jusque dans l'Orient mahoraétan.
C'est en vain que l'on essaie d'expliquer les changements de l'esprit du temps par les événements survenus dans fÉtal, par les mesures adoptées par lui, etc. Pourquoi donc alors se modifierait-il simultanément dans les États qui n'ont pas subi ces influences? La raison dernière du changement n'est point dans tel ou tel événemenL particulier, simple accident qui le favorise ou l'entrave. Le meilleur gouvernement libéral ne peut pas empêcher le retour du gouvernement conservateur. Un régime absolutiste peut ne co.nraettre aucune faute grossière ; mais soudain le vent tourne, et jette l'État dans le radicalisme.
Cependant l'esprit du temps est loin de se répandre tout à fait uniformément sur les peuples. C'est tantôt l'un, tantôt l'autre qui en est l'organe autorisé, qui en ressent surtout l'influence, qui s'élève par lui. Dans l'Europe antique, il eut son siège principal en Grèce, puis à Rome. Au moyen âge, il est surtout représenté, inconsciemment, par les Germains. Pendant la Réforme, c'est lAUemagne qu'il tourmente, et de là il s'élance au nord et à l'occident. Lors de la Révolution, de Paris il inonde l'Europe. C'est au siège de son mouvement qu'on en sent toute la force; ses vagues y atteignent leur sommet, puis elles vont en décroissant jusque dans les plus lointaines régions.
3j La puissance de l'esprit du temps se montre surtout dans les niasses. Il les pénètre à leur insu; elles s'abandonnent à son action, et s'élancent dans les voies qu'il ouvre. Les saisons réveillent et fleurissent les plantes, puis les endorment et les flétrissent : l'esprit du temps agit semblablement sur les pepules et les nations, il excite au travail, il anime, il agite, il enfante de riches moissons; puis il calme, il endort, il éteint. Sa marche est pleine de mystères. Il entre en nous avec l'air que nous respirons; il se communique d homme à homme, comme la chaleur
dans les corps ; parfois il ressemble à une épidémie qui vient soudain tromper toutes les espérances.
Il est bien évident d'ailleurs que l'esprit du temps ne se confond pas avec les forces cosmiques, l'influence des saisons, le cours des vents, etc. On croirait à peine qu'on ait voulu l'expliquer par elles. Les astrologues ont cherché dans le ciel la furtune des hommes, leurs succès et leurs malheurs futurs. Étrange absurdité ! L'esprit du temps ne s'adresse quà lliomme; il fait partie de notre nature, et ne peut guère s'expliquer que par elle.
Le commerce des hommes augmente sa puissance; Visolement Ventrave et l'affaiblit. Nulle part elle n'éclate comme dans les grandes villes et dans les populations denses. Le courant est bien moins fort à la campagne, dans les villages, dans les habitations isolées. Un couvent cloîtré ne le ressent que faiblement; mais il ne peut même y échapper complètement.
4) Sa force n'est point absolue. Les caractères énergiques, les esprits fortement trempés résistent assez bien à ses influences, et luttent parfois avec succès contre lui; que ce soit indépendance ou haine, il en ressort du moins que l'histoire du monde n'est pas soumise à ses seules lois, et que la liberté individuelle y joue aussi un rôle important. L'esprit du temps remue surtout l esprit des masses; il ne se confond pas avec l'esprit de l'homme en général.
5) Mais ses mouvements ne sont nullement de purs caprices, comme les figures changeantes d'un caléidoscope. Il y a plutôt un lien intime entre l'image qui précède et celle qui suit; un développement organique marchant avec la série des âges, comme la vie humaine; des règles et des lois. L'esprit du temps commence avec l'enfance de l'humanité. On le voit ensuite, dans son adolescence, s'élancer plein d'une jeune et consciente beauté. Puis il redescend de ces hauteurs, se travaille lui-même, compulse, recherche avec mille soins, entasse lentement les matériaux, pour prendre soudain un nouvel essor.
Plusieurs philosophes modernes se sont efforcés de découvrir la loi de ses mouvements. Hegel la trouve dans la marche dialectique de la pensée ou de l'esprit. Mais cette réponse est-
elle suffisante? N'oub!ie-t-elle pas la variété des forces humaines? Est-ce toujours l'esprit réfléchi des penseurs qui détermine les masses? Fourrier, par une sorte de pressentiment, et Krauss, par le raisonnnement, se rapprochent davantage de la vérité, en comparant ses mouvements aux âges de la vie. Mais c'est certainement Fr. Bohmer qui, par sa méthode psychologique, les a le mieux approfondis. Sa nature nerveuse et sensible le poussait incessamment à les observer, à en marquer tous les accidents; il parvint ainsi à les calculer avec une rare exactitude.
• G) Ces lois distinguent également l'esprit du temps de la variable mode. La mode, sans doute, subit son influence. Comment en serait-il autrement, alors que l'esprit du temps se manifeste si volontiers dans le style d'une époque, dans l'architecture, la musique, la littérature, toutes choses dont la mode subit si largement l'action? Les formes rococo, les tresses et les cadenettes à la mode au xvii® et au xviii'^ siècle, étaient en harmonie avec l'esprit d'alors. On peut en dire autant des costumes de la Rome et de la Grèce républicaines, ressuscites par la révolution française, et des formes sévères et distinguées du premier empire, renouvelées de l'empire des Césars. Mais la mode reçoit plus encore peut-être, du goût, de la convention, des caprices des centres de société qui donnent le ton. Ce n'est guère l'esprit du jour qui fait la mode des lions et des lionnes de Paris et de Londres ; on sait pourquoi la crinoline fut inventée; et le maintien du frac noir et du chapeau à cylindre depuis des générations, prouve moins les mouvements de l'esprit moderne que la tyrannie des usages français.
II. Mais comment définir l'esprit du temps? Est-il simplement la somme des esprits individuels d'une époque ? Goethe raille agréablement lorsqu'il dit : « C'est votre esprit, auteurs et maîtres, que vous nommez l'esprit du temps » a) . Les maîtres donnent en effet trop souvent leur opinion pour celle de tous, soit qu'ils se trompent ou veuillent tromper. Mais le véritable esprit du temps n'est point une simple somme d'opinions particu-
a) Was ihr den Geist der Zeilen ncnril, Das ist dcr Ilurrcn eigncr Geist.
iFaust, I )
lières. Sinon, pourquoi les mêmes hommes s'abandonneraientils à ses courants contraires, parfois sans même changer d'opinion? Pourquoi lui obéiraient-ils tout en le blâmant? Comment expliquer l'étrange rapidité avec laquelle il se répand? ce point de départ et d'appui qu'il prend tantôt dans un peuple, tantôt dans un autre? Comprendrait-on davantage la liaison intime de ses mouvements, leur série logique, leur durée pendant des périodes entières qui dépassent vingt fois la vie des individus? l'^nfm, d'où viendrait alors la lutte entre l'esprit individuel et l'esprit du temps, qui tourmente si souvent le sein d'un même homme?
L'esprit du temps doit donc être considéré comme un dans son être et son développement; et dès lors, il ne peut avoir sa source que dans une autre unité, dans l'humanité. Si l'humanité est un tout ayant ses aptitudes, son but, son développement propres, l'esprit du temps peut être considéré comme le développement ordonné de Vâme du genre humain.
L'histoire universelle, qui nous montre les progrès de 1 humanité se poursuivant organiquement avec ses âges, et l'esprit du temps, sont des phénomènes intimement liés. L'esprit du temps accompagne l'histoire dans sa marche, et agit continuellement sur ses formations. C'est lui surtout qui donne aux institutions des dilférents âges leur caractère général. L'histoire, c'est le progrès accompli, la série dans le passé; l'esprit du temps, c'est le progrès en action. Il ne détermine pas seul l'histoire, sans doute. S'il dominait comme une force nécessaire, la vie de l'histoire serait semblable à celle des plantes ; la liberté individuelle serait détruite; il n'y aurait plus d'initiative personnelle; tout serait le produit commun de l'esprit général. L'esprit du temps n'est donc que l'une des forces. Il luttera par exemple contre l'esprit de tradition et d'autorité; il combattra pour ou contre l'esprit d'un peuple, d'une dynastie, d'une famille, d'un grand homme. C'est le concours de toutes les forces humaines qui fait l'histoire universelle.
Mais l'esprit du temps en est l'une des plus importantes. Le genre humain avance par degrés, se perfectionne, se dirige vers ses fins suivant la loi psychologique d'im progrès ordonné, qui lui
est une aptitude innée; et c'est par l'esprit du temps, qu'il souffle dans l'âme de l'humanité, que Dieu conduit de loin la grande marche de llmloire universelle, d pousse incessamment le genre humain en avant.
L'esprit du temps est donc quelque chose de grand, d'élevé, de quasi-divin. C'est folie que d'en mépriser les mouvements au nom de certains principes prétendument immuables. Sa mobilité même produit, les riches variations de la vie générale, et anime la liberté du progrès humain.