‹ La politiqueChapitre 31 sur 101 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La famille des nations européennes.

L'Europe moderne diffère considérablement de l'Europe antique ou féodale,

L'Europe antique avait produit la civilisation grêco -romaine et l'empire universel de Rome. Ce dernier s'étendait sur toute l'Europe méridionale et sur la plus grande partie de l'Europe centrale. On distinguait bien alors l'Orient grec de l'Occident latin ; Rome et Constantinople devenaient toutes deux villes capitales; deux langues se partageaient l'État, et des peuples divers se pressaient dans son sein. Mais au fond l'empire romano-grec demeurait une puissance politique unique, ayant une même civilisation. Il n'y avait qu'une religion, le christianisme; qu'un droit, le droit romain.

Dans l'Europe féodale, l'Occident latin se sépare plus nettement de l'Orient grec. L'ancienne unité, définitivement rompue, n'est continuée que nominalement par le titre d'empereur romain que prennent les rois allemands. Des royaumes nouveaux, des principautés, des républiques puissantes, se forment dans l'Occident; l'élément germain y domine; cependant l'Église est demeurée laline, et vénère encore dans le pape son chef spirituel. L'Orient, par contre, tombe en ruine. La Russie passe pour des

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siècles sous la main des Mongols; la Grèce et l'Espagne deviennent la proie des Mahométans. L'éducation politique est faible; les ten-dances religieuses sont prépondérantes.

L'Europe moderne a des faces plus variées. On peut y distinguer par la race trois grandes familles de peuples : les Romans, les Germains et les Slaves. Toutes trois ont une origine commune, et appartiennent à la grande branche des Ariens, si bien douée pour l'État ; mais elles sont plus ou moins mêlées, dans l'Orient surtout, d'éléments non ariens.

Les peuples romans ont tous reçu un fort appoint de sang germain; des éléments slaves et des éléments celtiques nombreux ont passé dans la race germanique ; le sang mongol et le sang finnois jouent un grand rôle en Russie.

Les principaux peuples non ariens de l'Europe sont :

1) Les Magyars, qui dominent en Hongrie, mais qui sont étroitement unis à des populations allemandes et slaves, et que la culture allemande a civilisés.

2) Les Turcs, qui, malgré un fort mélange de sang grec, restent étrangers au reste de l'Europe par l'Islam et par leur civilisation asiatique.

3) Les Juifs sémites, répandus et dispersés partout, sans État national, assimilés pour la plupart aux divers peuples. Ce n'est guère que dans l'Europe orientale, en Russie et dans l'Autriche, qu'on les rencontre en groupes importants. Mais leur activité se fait sentir même là oij ils sont peu nombreux et dispersés. La banque, le commerce, et même la presse, sont en grande partie dans leurs mains.

4) Les Finnois et les Lapons de la Suède, o) Les Letles de la Prusse et de la Russie,

6) Les Amantes et les Albanais de la Turquie,

7) Et \es Bohèmes errants, spécialement de l'Autriche-Hongrlêr n'ont qu'une importance secondaire dans la politique européenne. 1|

\. Les nations romanes dominent au sud-ouest, dans quatre grands États, qui ont chacun leur civilisation : 1° La France, «avec plus de 36 millions d'habitants, le plus puissant État du ^| continent dans les siècles derniers et avant la création du nou-

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LA NATUUE HUMAliNE COMME liASE DE LA POLITIQUE. ICI

vel Empire allemand; 2° l'Italie (près de 27 millions d'habitants), unifiée et grande puissance depuis peu ; 3° l'Espagne, avec 16 millions 1/2 d'habitants; et 4° le Portugal, avec 4 millions d'habitants : en tout, 83 millions. On peut y ajouter, dans une certaine mesure, la Belgique, où les Français se mêlent aux Flamands germains, les Cantons français de la Suisse, les Roumains des bords du Danube.

La civilisation de tous ces États se rattache étroitement à l'antique civilisation de l'empire romain. Les éléments germains qui y dominaient au moyen âge ont été petit à petit absorbés et romanisés; la bourgeoisie a remplacé la noblesse germanique; les langues romanes, filles de la langue latine, y régent à peu près universellement. Paris exerce depuis des siècles une influence considérable dans le domaine général des sciences et des lettres, et sur les mœurs de la société européenne. L'art italien a marché dans une voie nationale et glorieuse, et la science italienne s'est en partie dégagée de la tutelle française.

Les peuples romans sont tous calholiques. Leur religion traditionnelle les rattache à Rome et à la papauté. Mais l'unité religieuse n'y règne guère que dans la forme. La révolution et la critique ont ébranlé la foi. Les classes instruites se montrent indifférentes, parfois hostiles à l'autorité du prêtre. Les masses sortent de la superstition pour tomber dans l'incrédulité.

Ces peuples se distinguent depuis longtemps par leur esprit public et politique. Mais leurs passions, facilement excitées, les jettent souvent de la soumission servile dans la licence. Ils ont un sentiment très délicat des formes, qui donne aux Italiens des triomphes artistiques, et qui assurent aux Français le sceptre du bon goût et de la mode. Leurs manières sont aimables et souples, même dans les relations publiques. Ils ont d'habiles techniciens et de brillants orateurs. Leur imagination est fertile, leur dialectique subtile, leur langage clair et expressif.

Ils possèdent les plus beaux pays de l'Europe, aiment leur patrie, émigrentpeu, et sont plus sédentaires que les Germains. Mais peut-être ont-ils vécu les plus belles années de leur puissance et de leur gloire. Ce sont des peuples âgés, dont les forces sont en partie consumées. Napoléon 1" a vainement tenté de les

réunir en une seule famille politique, sous la direction et le haut protectorat de l'Empire français.

II. Les peuples germaniques, qui occupent l'Europe occidentale au nord des Alpes et des peuples romans, forment un plus grand nombre d'États et sont moins compactes que ces derniers. Ils comptent environ 77 millions d'âmes; mais leur puissance politique s'étend sur 120 millions.

Leurs princes et leur noblesse gouvernaient au moyen âge les pays romans eux-mêmes. Les Germains d'aujourd'hui reconnaissent et respectent la pleine indépendance des autres peuples.

Leurs langues sont ariennes par l'origine, et parentes aussi des deux grandes langues classiques. Mais elles ont une construction et un caractère propres et ne dérivent point de ces dernières. Cependant les Germains subirent largement, au cours du moyen âge, l'influence de la culture romaine, dans la religion et l'Église, le droit et l'État. Leur civilisation est ainsi germaine et romaine à la fois.

La Réforme religieuse est une œuvre germanique, et surtout allemande. Le moyen âge avait vu nos empereurs disputer aux papes l'empire du monde et sauver l'Europe d'une théocratie universellement menaçante. La sincérité, l'amour du vrai, l'indépendance d'esprit du Germain, devait rompre également le pouvoir autoritaire de Rome dans le domaine religieux. Presque toutes les Églises protestantes ont été fondées ou défendues par les peuples germaniques, généralement devenus protestants. Ces hommes du nord aiment mieux la vie intérieure et réfléchie de l'âme que les formes extérieures du culte.

Les Germains sont moins politiques, moins amis de l'État que les Romans. La personnalité individuelle, la famille, les liens d'association, les touchent davantage que l'ordre public. Quand leur intelligence s'ouvre et grandit, ils s'enflamment pour l'humanité plutôt que pour l'État particulier. Il fallut les élever pour l'Etat. Ils n'acquirent que lentement le sentiment du devoir envers lui. Mais ils ont rempli la vie publique de leur esprit d'indépendance; ils ont lutté contre tous les despotismes, politiques ou religieux. La forme libre et représentative moderne a

SCS premiers germes dans les forêts de la Germanie, comme l'a dit Montesquieu. C'est surtout aux idées et au caractère germaniijues que nous la devons.

Moins excitables et moins passionnés que les Romans, ils se modèrent plus facilement. Leur colère est terrible, mais lente à s'enflammer. Leur caractère est surtout viril. Ils ignorent la crainte; ils osent combattre et les dieux et les saints. Ils aiment les armes et sont dociles dans la guerre, mais dans la paix leur volonté se montre volontiers opiniâtre et rebelle.

C'est dans les pays où ils se mêlèrent à des peuples plus cultivés ou moins rudes qu'ils se civilisèrent d'abord : ainsi en France (Francs et Gallo-Uomains), en Angleterre, (Anglo-Saxons et Normands), en Prusse (Allemands dn nord et Slaves).

Le Germain est entreprenant, ami des aventures. Il voyage au loin ; il parcourt les mers en tous sens; il fonde partout des établissements ou des colonies ; il a répandu la race arienne dans le monde entier.

Mais les divers États germaniques vivent chacun de leur côté, sans lien qui les unisse. L'idée d'une union politique commune leur est étrangère, et leur parait à peine raisonnable.

On peut distinguer :

1) L'Empire allemand, connu d'abord sous le nom de Confédération du Nord, puis agrandi par l'union des États de Sud, et dclinitivement érigé en 1871. Ilcomprend vingt cin(| pays divers, avec une population totale de plus de 41 millions d'âmes. L'Allemagne est ainsi redevenue une puissance de premier rang, groupée autour de la Prusse, aujourd hui la première des puissances allemandes. Ce ({u'elie ambitionne, ce n'est pas de dominer le monde, mais d'être un État moderne dans le sens complet du mot ; d'assurer les libertés publiques, et spécialement . la liberté individuelle de penser, tout en conservant une organisation militaire et une royauté fortes. Une tâche difficile s'impose au nouvel empire : il faut qu'il concilie et fonde les nombreuses oppositions de protestants et catholifjues, d'Allemands du Nord et Allemands du Sud, de nationalité et particularisme, de peuples et dynasties. Au reste, il ne renferme que d'assez faibles éléments étrangers (slaves, danois, français).

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2) V Autriche- Hongrie appartient au groupe germanique par sa dynastie, son administration, sa civilisation en général, la langue de l'un de ses deux Reichstage, et la prépondérance marquée des Allemands dans legroupe cisleithanien. Elle compte en tout près de 36 raillions d'habitants, dont 20 appartiennent à ce dernier groupe, et 15 environ, dont 36 pour cent de Maglyars, à la couronne de Hongrie. Les Allemands forment ici le 11 pour cent de la population; là, le 36 pour cent. En somme, la majorité dans l'empire est de race slave (Slaves du Nord et du Sud). Les nationalités y sont donc très mêlées, d'où les difficultés que l'on sait.

3) La Suisse contient trois nationalités, mais la nationalité allemande y domine historiquement et par le nombre. Les Suisses allemands forment près des trois quarts de ses 2,669,000 habitants.

4) L'Angleterre est également très mêlée; cependant, les éléments celtiques et irlandans y jouent un rôle moins important que les éléments anglo-saxons. Ses 31 millions d'habitants régnent dans les quatre parties du monde sur des colonies immenses. Si l'Allemagne actuelle est peut-être la plus forte pissance militaire du continent, l'Angleterre est incontestablement la plus grande puissance maritime du globe.

5) Le royaume des Pays-Bas, avec ses 2,700,000 habitants environ, est entièrement germanique par la race; mais sa civiUsaa subi largement l'influence française.

Les trois royaumes Scandinaves :

6) Le Danemark, avec 1,800,000 habitants;

7) La Suède, avec 4,250,000 habitants;

8) Et la Norwège, avec 1,750,000 habitants, sont entièrement protestants et germaniques ; mais leur langue, leur histoire et leur constitution politique les séparent de l'Allemagne.

IlL Les peuples s/aues occupent l'orient de l'Europe, et forment une transition entre elle et l'Asie.

Il n'y a actuellement qu'un seul Etat slave proprement dit, mais c'est un État énorme, une puissance du monde. UEmpiix russe compte plus de 71 millions d'habitants en Europe, et plus de 11 millions en Asie. Les Mongols y régnèrent en maîtres

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pendant des siècles, et le sang finnois-tarlare s'est ainsi fortement mêlé au sang arien-slave. L'élément germain y a politiquement quelque importance, àcausedesalliancesdelamaison de Russie avec les dynasties d'Allemagne, et en raison du nombre des généraux et des hommes d'État que les provinces allemandes de la Uussie ont donné à l'empire. La haute société y subit l'in- (luence de la civilisation et des lettres françaises ainsi que des mœurs de Paris.

La religion est plus puissante en Russie que dans notre Occident, mais la science l'est moins. Les Romans sont catholiques romains, les Germains sont surtout protestants, les Russes sont catholiques grecs. L'Église russe est fortement attachée aux usages, aux rites, aux cérémonies traditionnelles. Mais, loin de se poser en rivale de l'État comme l'Église romaine, elle s'incline devant la puissance du czar. La dignité de patriarche n'a plus été repourvue depuis Pierre le Grand. L'Église, dont l'eml)ereur est le protecteur et le chef externe, est gouvernée par un saint-synode nommé par lui a).

Ce vaste empire, assis à la fois sur les masses et sur l'autorité absolue du czar, est le grand représentant du panslavisme. On attribue à celui-ci des idées de fraternité et de paternelle autorité. Aussi le pouvoir a-t-il en Russie quelque chose de patriarcal et de théocratique, sorte de transition entre l'Europe et l'Asie.

Le Slave subit facilement les impressions du dehors, reçoit plus qu'il ne crée, et plus disposé à obéir qu'à s'aider lui-même. 11 est habituellement calme, bienveillant, pacifique; mais la passion le rend violent et sauvage. Les masses slaves de l'Europe orientale sont encors très incultes.

a) « Les membres du synode (tous évoques aujourd'hui) prêtent serment en ces termes : Je confesse el j'affiime que le somerain juge de ce synode est le monari/ue de toute la Russie, lui-même, notre seigneur très clément. L'Éf;lise russe n'est pas asservie à l'État... mais absorbée p;ir lui... Elle n'a pas de vie (jui lui soit propre : en toutes choses, elle reçoit l'impulsion du dehors. Le clergé porte des mitres et des chapes; c'est la seule chose qui le dislingue des autres fonctionnaires de l'État. Aucune identité entre elle et l'ancienne Église russe. Pierre I" a fait une révolution religieuse (|ni n'a de comparable que celle accomplie en Angleterre par Henri VIII et Elisabeth. » [Le clergé russe, par le père Gaprin; iJruxdles, 1871.)

On distingue en Russie les Grands-Russes et les Petits-Russes, et plus spécialement les Polonais et les Russes. On sait l'histoire tour à tour glorieuse et triste de la Pologne, longtemps rivale de la Russie, puis partagée entre ses trois puissants voisins. Les 5,500,000 Polonais de la Russie se rapprochent davantage des peuples occidentaux par leur religion catholique, et par leur civilisation qui a subi l'influence française; mais les jésuites ont exercé sur eux une action funeste, et leurs divisions et leur indocilité les ont perdus.

Les groupes nord-slaves des Tschèques, des Moraves, des Slovaques, en Bohême et dans l'Autriche allemande, et des Rullièncs dans la Galicie et la Hongrie, et les tribus sud-slaves des Slovènes et des Croates, se sont plus ou moins assimilés aux Allemands dans l'Autriche-Hongrie. La moitié environ des habitants de celle-ci sont des Slaves, mais son caractère principal est plutôt allemand.

Enfin, nous trouvons encore des Slaves sous la domination turque, dans la Serbie et dans la Bulgarie, où cependant l'on peut voir aujourd'hui les germes de nouvelles formations nationales,

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