A. — MOYENS MORAUX. — AUTORITÉ ET CULTURE
Le gouvernement dispose à la fois de moyens moraux et de moyens matériels. Les premiers sont à leur tour de deux sortes : d'autorité et de culture.
L Toute autorilé implique supériorité morale qui commande et obtient. Mais ce qui distingue principalement Vautorilé de l'État, des autorités qui s'imposent dans la religion, la science, les arts ou les méthodes, c'est la contrainte externe dont elle se prétend armée.
Les autres autorités permettent un libre examen et ne demandent qu'un assentiment volontaire. La religion parle à la conscience et à la foi ; la science s'adresse à l'intelligence, et s'appuie de l'autorité des sages; les élèves se groupent autour de l'artiste.
L'autorité de l'Etat va plus loin : elle force l'obéissance. Elle permet qu'on la discute théoriquement, mais elle ne souffre, en fait, ni résistance ni refus.
Celte autorité armée parle :
a) Par la loi, expression générale de l'autorité constitutionnelle et ordonnée du corps législatif (le roi et les chambres) ;
b) Par Vordonnance et l'ordre du gouvernement, qui, dans les
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limites légales, commandent pour chaque cas particulier le bien et l'utile ;
c) Par \e jugement, civil, criminel, ou administratif.
Dans la plupart des cas, la loi, l'ordonnance, l'ordre et le jugement n'ont «7î('à s'e^Pjîrimer pour trouver obéissance. Mais la contrainte imminente est toujours sous-entendue, et donne à l'autorité de l'Etat une force qu'aucune autre ne possède également.
Fr. Jul. Stahl prétend que le principe d'autorité n'a de valeur que dans la monarchie, et que les républiques s'inclinent devant le seul principe des majorités. C'est une erreur évidente et un renversement de la question. Aucun État ne peut ni ne veut se passer d'autorité. Les lois, les ordonnances, les arrêts judiciaires sont revêtus de l'autorité contraignante de l'Etat dans les républiques comme dans les monarchies, et l'autorité a partout en face d'elle des majorités qui obéissent. Représentée peut-être par un seul individu, le prince ou le juge par exemple, elle demeure toujours le pôle actif de la supériorité qualitative; et les majorités des sujets sont le pôle passif de la subordination.
Aucune différence, sous ce rapport, entre les deux formes. Bien mieux : dans la monarchie moderne, la majorité des électeurs nomme aussi ses députés, et le concours de la représentation nationale est également indispensable.
Ce qui distingue réellement la république de la monarchie, c'est que l'une fonde l'autorité publique sur la supériorité des m'ijorités, et élève ainsi la quantité au rang de la qualité ; tandis que l'autre, considérant surtout l'incapacité des foules, attribue aux qualités plus élevées des détenteurs ordonnés du pouvoir (prince et fonctionnaires) la supériorité morale qui fait lautorité, tout en reconnaissant dans l'Etat la cause qui les revêt de la force.
L'autorité de l'Etat n'est jamais que relative. Elle est exercée par des hommes, et un pouvoir absolu n'appartient qu'à Dieu. C'est une erreur traditionnelle de l'avoir comprise autrement, en donnant une autorité divine à qui n'a ni la force ni l'intelligence divines. Dieu a créé l'homme libre et actif; lui-même ne se conduit point en despote à notre égard. Comment attribuer un pouvoir absolu à des hommes!
On se trompe également en pensant que l'autorité n'est jamais plus haute et plus puissante que l'orsqu'elle trouve une obéissance aveugle et servile. C'est l'obéissance volontaire qui grandit l'autorité.
Les gouvernés ne sont point des instruments sans vie dans la main des gouvernants. Ils ont même nature ; ils savent ce qu'on leur commande; ils jugent de la conduite des affaires publiques. Le citoyen libre est plus riche que l'esclave, au physique et au moral, et son travail est ainsi meilleur. La liberté développe les forces ; la crainte les enchaîne.
La loi est bien plus facilement exécutée quand la nation l'a •librement consentie que lorsqu'elle est imposée par un maître. Les lois d'une monarchie absolue sont souvent lettre morte; celles d'un pays libre sont généralement obéies.
L'autorité ne repousse l'examen et la critique que lorsqu'elle met en mouvement une force en quelque sorte physique, en vue d'un résultat qui ne saurait être atteint autrement, par exemple dans les ordres que la police donne au gendarme, le capitaine au soldat. Et cependant, ici encore se montre la différence de l'obéissance machinale et de l'obéissance humaine. Le sentiment de l'honneur forme dans l'armée prussienne une puissance morale que sa discipline de fer doit elle-même respecter, et qui grandit le soldat. L'amour de la gloire enthousiasme l'armée française. L'Autriche mit à nu les défauts de son système mécanique quand, dans ses guerres contre l'Italie, elle voulut faire commander ses régiments italiens par des généraux allemands. Une armée qui ne pense pas peut aller à la mort sans murmurer; mais elle devient inepte dans les crises qui exigent des forces morales. L'esclave ne fait rien que parla crainte; l'homme libre donne volontiers tout ce qu'il peut donner.
Au reste, l'autorité revêtue de contrainte n'appartient à l'Etat que sur son territoire. Dans les rapports d'Etat à Etat, et sauf pour les principes incontestables du droit des gens, c'est l'indépendance réciproque et non l'autorité qui est la règle.
IL Nous comprenons sous le nom de moyens de culture toutes les institutions que l'Etat crée et entretient pour le progrès moral et l'éducation du peuple et de la société : les écoles publi*
ques de tous genres, les collections et les musées, les académies, l'éducation politique, militaire ou technique. Une nation cultivée est certes plus exigeante et plus difficile à gouverner qu'une nation grossière; mais son gouvernement fait mieux et plus, et trouve toujours en elle d'abondantes ressources.