CHAPITRE IV
H. — Puissance de la nation.
A. — l'opinion publique.
Certains chefs de parti ou certains hommes d'Etat jouissent parfois, en dehors de toute fonction publique, d'une autorité politique considérable, qui balance jusqu'à un certain point celle de l'Etat. On peut citer le ministre prussien baron Stein, proscrit par Napoléon I", O'Connel en Irlande, Garibaldi dans le mouvement national italien.
Mais la plus grande puissance hors fonction, c'est Vopinion publique. Elle a grandi depuis un siècle dans des propoilions énormes. Ses contempteurs eux-mêmes ne peuvent plus la nier; et tout homme d'Etat est aujourd'hui forcé de compter avec cette « nouvelle puissance, » autorité pour la foule, étude pour le sage.
C'est surtout dans les matières politiques ou sociales que l'on parle de l'opinion publique. Qu'une nouvelle religion surgisse, qu'une grande réforme religieuse se prépare et que les masses se jettent avec ardeur dans la voie nouvelle, nous disons : c'est le zèle ou le sentiment religieux qui les entraîne; et nous
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n'invoquons guère l'opinion publique. Mais qu'une tendance politique devienne générale, fût-elle même entachée de passion, nous nous écrions aussitôt : c'est l'opinion! C'est que l'opinion suppose toujours une certaine liberté déjuger, possible dans les questions sociales, plus difficile pour les masses dans les questions religieuses. Il ne peut y avoir une opinion publique que là oii il y a pensée et raisonnement; elle est une expression et un caractère d'une civilisation libérale et avancée.
Les anciens n'avaient garde de l'ignorer : « Vox populi, vox Dei. î) Mais dans le morcellement du moyen âge, l'opinion ne pouvait guère se faire entendre que dans les cercles restreints d"un ordre ou d'une association. Les barbares ne la connaissent pas ; la despotie lui refuse l'air et l'étoufife.
L'opinion publique n'est ni l'opinion du pouvoir, auquel elle résiste souvent ; ni celle des sages, qui suivent souvent des voies isolées, inconnues des masses ou inaccessibles à leurs pas. Elle est surtout l'opinion des classes moyennes, jugeant avec indépendance et ouvertement. Elle naît dans la société, du commerce des hommes, et de là elle se répand par mille voies dans les familles et dans les foules, portée surtout par la presse, qui de son côté contribue à la former.
Ce serait étrangement exagérer que de l'appeler infaillible et souveraine. L'opinion passe d'un extrême à l'autre, brûle ce qu'elle vient d'adorer, prononce superficiellement et sur des apparences, se laisse égarer par des passions, par des artifices ; le sage juge souvent bien mieux qu'elle.
Mais elle demeure, jusque dans ses écarts, une puissance intelligente et morale. Lorsqu'elle appuie le pouvoir, elle dispose les esprits à obéir, elle enfle d'un souffle puissant les voiles du navire. Qu'elle le combatte, elle lui crée mille embarras ; et sa résistance sourde et élastique comme celle de le ouate, arrête aux confins de la vie sociale l'impulsion même vigoureuse donnée par lui.
L'homme d'Etat doit donc compter avec elle, même lorsqu'il la désapprouve, si ce n'est pour sa vérité, au moins pour sa puissance. Il faut qu'il s'efforce de l'éclairer, de la corriger, de se faire un allié d'un adversaire aussi redoutable.
Au reste, elle n'est point une puissance active : elle n'enfante pas la pensée créatrice, mais la reçoit, s'en empare et la répand; elle critique, elle contrôle, plutôt qu'elle ne gouverne. Elle ne quitte ce rôle passif qu'extraordinairement, quand le gouvernement s'est heurté contre l'opposition ardente des masses et que la lutte a enflammé leurs passions. Elle peut alors se transformer en résistance ouverte, et appuyer une politique révolutionnaire et emportée.
Toute forme élevée d'Etat et de droit repose en dernière analyse sur la conscience générale de la nation. Dieu nous a donné à tous la même conscience et la même raison fondamentales. C'est là ce qui permet à la nation d'avoir une opinion du juste et de l'injuste, de l'utile et du nuisible. Expression de la conscience générale, l'opinion publique est donc le plus souvent aussi respectable que puissante.
« L'opinion publique, » dit Niebuhr, « c'est l'opinion qui, malgré la différence des individus et des situations, naît dans toutes les âmes non prévenues par les influences qui peuvent égarer les détenteurs du pouvoir ; quand elle devient unanime, elle n'est plus le simple écho d'un ouï-dire : elle peut être considérée comme l'expression du sens commun et de la vérité, comme la voix de Dieu. » On peut la comparer alors au verdict d'un jury; ou bien encore au chœur de la tragédie antique, qui contemple les actes et les souffrances des personnages du drame, et exprime à haute voix les sentiments de la conscience humaine.
L'opinion naît d'un nombre infini d'impressions diverses, d'observations dispersées, de conversations dans les cercles les plus variés. Elle prend les formes les plus multiples, dans la famille, le salon, le club ou l'auberge, les réunions de toutes sortes, les manifestations publiques, le théâtre, les livres, et surtout dans la presse et les débats des chambres, qui en sont en quelque sorte les interprètes officiels. Elle marche parfois à l'aventure, mais elle se iaissse volontiers éclairer par les hommes sincères et instruits. Plus l'éducation générale et les écoles publiques sont bonnes, plus la vie politique est nationale et libre, plus elle redevient raisonnable et sûre.
L'opinion est d'ailleurs dans une dépendance assez étroite de l'esprit du temps. Rien ne peut lui résister dans son élan vers un but d'intérêt général. Sans être un pouvoir de l'Etat, elle devient alors une puissance publique.