C. — ASSOCIATIONS; RÉUNIONS PUBLIQUES, AGITATION
Les associations sont également l'un des pouvoirs de la nation, l'œuvre libre de la société ou des particuliers. Chacun doit pouvoir y entrer et en sortir librement : quand cette faculté n'existe pas, comme dans les ordres religieux, l'association cesse d'être simplement de droit privé. L'association privée n'invoque pas l'Etat ni n'agit en son nom; elle n'use d'aucune contrainte extérieure autre que celle mise à la disposition des individus par le droit commun.
Les associations politiques conservent ce caractère malgré le but public qu'elles poursuivent, caries personnes et les moyens qu'elles emploient sont privés. Surtout n'allez pas, avec Slein, les ranger parmi les membres organiques de l'administration, et les faire dépendre de l'arbitraire des gouvernants.
Rien de plus varié que le but des associations : il peut être artistique, littéraire, de bienfaisance, de morare, de religion, d'économie, de plaisir même. Ces groupements multiples enrichissent la vie sociale, et ont une influence indirecte sur l'Etat, dont ils préparent ou préviennent l'action.
L'association politique se i^roposo immédiatement un but public, comme l'enseignement ou l'éducation politique, une action sur les affaires du pays, une tendance de parti (libérale, conserva-
trice, nationale, etc.), même un acte on une loi spéciale, par exemple l'abolilion d'un impôt. Mais dans un sens plus large, on donne encore ce nom aux associations qui, sans agir directement sur l'Etat, ont cependant une influence directe sur des rapports de droit public (par exemple, VEglise et les communes), ou qui intéressent étroitement la vie de l'Etat (par exemple, des associations catholiques qui agissent sur les élections, etc.).
Le moyen âge aimait la liberté d'association ; mais il la pratiquait plus volontiers sous la forme des associations religieuses que sous la forme des associations politiques; il préférait la corporation à la simple société.
L'absolutisme des derniers siècles l'étouffa : toute association politique lut réputée un péril social.
C'est encore en Angleterre et dans l'Amérique du Nord qu'elle reparut d'abord, mais cette fois dans les formes de l'esprit moderne. Elle est devenue de droit général aujourd'hui, depuis 1848 surtout. (Vol. II, liv. IX, ch. viii.)
Les associations politiques trouvent assez peu d'adhérents dans les temps calmes; on les voit alors s'engourdir et dormir. Mais aussitôt que la lutte s'anime, elles se multiplient, grandissent, deviennent des puissances. Comme elles demandent à leurs membres une certaine indépendance et une certaine initiative, c'est dans les villes surtout qu'elles surgissent. Aussi leur constitution repose-t-elle, le plus souvent, sur les principes du contrat de société et de la démocratie : tous les associés ont des droits et des devoirs égaux ; ils se rassemblent pour délibérer à la majorité des voix; ils nomment des administrateurs, des directeurs, des commissions représentatives.
Leur puissance devient surtout dangereuse quand, loin de servir le bien public, elles s'attaquent à l'organisation même de l'Etat, refusent l'obéissance, et tendent à s'emparer du pouvoir. Comparez l'histoire des associations en France et en Anglelene. Sous la Révolution française, les associations politiques n'ont pas d'autre but que le pouvoir; girondins, jacobins, septembriseurs, s'en emparent tour à tour, et sont engloutis pajles flots montants de la tourmente. Les associations anglaises, plus sensées et plus calmes, se sont toujours donné des but^
plus modestes, mais savaient mieux les atteindre à la longue.
Au reste, l'Etat moderne n'accorde une entière liberté aux associations politiques qu'autant qu'elles se meuvent dans les limites de l'ordre juridique. Il n'est point tenu de tolérer celles qui s'attaquent à sa personne même, qui rivalisent de pouvoir avec lui, qui forment un Etat dans l'Etat. Subordonnées à l'Etat, les associations le vivifient; dominantes, elles le corrompent.
Les associations ont une activité continue et permanente. Les réunions publiques ne sont que des phénomènes passagers ; mais leur action concentrée est souvent plus puissante. C'est aussi dans les crises qu'elles se multiplient, s'accroissent et s'agitent, pour appuyer une opinion par leur masse. Un parti ou même une association politique en est ordinairement le noyau, et l'entourage éloigné se compose volontiers de curieux. Mais une direction habile et le talent des orateurs parviennent à s'emparer de tous les assistants, à engendrer une puissante volonté. Les hésitants, les indifférents eux-mêmes s'en imprègnent, et chacun va répandre au loin ses ardentes convictions.
Une réunion publique n'a cependant jamais qu'une influence secondaire dans un grand Etat; le nombre de ceux qui y prennent part demeure faible par rapport au chiffre des absents; la puissance publique est si grande, qu'elle peut entendre sa voix sans danger, examiner ses griefs. Mais dans un petit Etat, l'esprit de l'assemblée peut facilement se présenter comme la volonté de la nation entière et acquérir une force dangereuse; il faut ici plus de prudence.
Enfin, l'on donne le nom d'agitation aux efforts d'un parti ou de certains hommes politiques pour faire converger les moyens de puissance des gouvernés, presse, associations, réunions, vers un but déterminé. Un pays libre la permet dans les limites des lois. Elle est même parfois un besoin légitime, et la constitution représentative ne lui enlève pas toute utilité; bien mieux, c'est sous ce régime qu'elle se produit le plus souvent. Mais l'on ne saurait oublier que tous ces courants, ces manifestations, ces orages, sont des mouvements inorganiques de l'opinion, et que leur situation reste 5î<6ordonneeen présence de l'expression organique de la volonté nationale.