CHAPITRE VIL
D. — B'ORCE 1LLÉGA.LE, RÉVOLUTION.
La force ne peut être employée par l'homme contre l'homme qu'autant qu'elle est sanctifiée par le droit. Mais la violence injuste peut triompher et produire d'importants effets.
La violence injuste de l'individu est punie par le juge criminel; celle de l'autorité rencontre la barrière du droit public, la responsabilité des ministres et, suivant les cas, la justice criminelle elle-même; celle de l'ennemi est réprimée, ou du moins tempérée par le droit des gens.
Mais ces barrières sont parfois impuissantes; les organes protecteurs du droit sont les plus faibles et la violence triomphe. Elle prend alors généralement le nom de révolution quand elle vient d'en bas et qu'elle tend à transformer l'ordre établi.
Dans un sens large, le mot révolution indique simplement une transformation essentielle, qu'elle vienne du pouvoir ou des foules, de la force ou du droit. Dans un sens plus précis, il s'oppose à la réforme.
La réforme suppose : 4" un changement émané do Vautorilé compétente (spécialement du pouvoir législatif) dans les formes légales; 2' un changement conforme en lui-même aux principes permanents du droit.
Quand l'une de ces conditions /riançwe, il y a révolution. Celleci se caractérise donc par la violence illégale de la forme ou par y injustice du fond.
La réforme e?,i\Q développement normal du droit. La révolution peut engendrer des droits, mais c'est un mode anormal, un mouvement des passions, par opposition au jeu ordonné des organes publics. La première est toujours un bien : c'est Xo.me saine et progressive de VÈtat. La seconde est entourée de souffrances pénibles même lorsqu'elle est nécessaire et féconde : c'est une crise dangereuse. Quand la réforme devient paresseuse ou nulle, la maladie gagne et la révolution se prépare. Quand le développement normal est devenu impossible, la vie trop longtemps contenue brise soudain les entraves qui l'étouffent, et fait une violente irruption.
Certaines natures radicales applaudissent à toutes les révolutions ; la chute d'une autorité leur fait toujours plaisir. Certaines natures absolutistes les condamnent toutes, ou n'excusent que les révolutions d'en haut. La folie des uns équivaut aux étroits préjugés des autres.
La révolution n'est pas un principe, mais un événement. Les jacobins soutiennent en vain le contraire ; leur système rend le droit public instable, la paix intérieure impossible. Mais Stahl est aussi coupable, aussi absurde, quand il identifie avec la révolution notre Etat moderne humainement ordonné et le régime républicain. Les grandes révolutions de l'histoire, sanglantes ou pacifiques, ont toujours tenté de fonder un ordre politique nouveau; mais les nations n'ont jamais considéré la révolution comme un but, et les républiques sont aussi peu à l'abri de la révolution que les monarchies. La chute des décemvirs, les guerres de Marins et de Sylla, l'élévation de César et d'Auguste, turent aussi bien des révolutions que l'expulsion des Tarquins. C'est une révolution qui renversa Charles h^; c'en est une autre qui ramena Charles II, ou qui fonda la monarchie constitutionnelle de Guillaume III. Los buts différaient essentiellement, le moyen était le même.
Tout ce que l'on peut affirmer, c'est que les révolutions modernes sont plus conscientes et de principe, et plus exclusivement
politiques que celles du moyen âge. La fondation du pouvoir universel des papes par Grégoire Vil et la réforme protestante étaient encore des révolutions principalement religieuses; elles n'étaient qu'indirectement politiques. La remarquable révolution anglaise de 1688, qui est la plus conservatrice de l'histoire, était elle-même une lutte pour les libertés traditionnelles contre l'absolutisme du roi; c'est par contre-coup qu'elle engendra la forme nouvelle de la monarchie constitutionnelle. Mais les révolutions nord-américaine (1774), française (1789), italienne (18o9-1861), et allemande (1866), poursuivaient consciemment des, formations politiques nouvelles. Malgré nombre d'erreurs, c'est là un progrès, et non un crime comme le prétend l'obscurantisme.
La révolution se produit naturellement : 1° quand les formes de l'Etat sont en contradiction avec la situation et les vœux de la nation ; 2° et qu'il n'existe aucun moyen légal de donner ^atisfaction aux souffrances : en un mot, quand il y a nécessité d'user de violence pour sortir d'une situation devenue insupportable.
L'unique moyen de l'éviter toujours, c'est de réformer à temps et convenablement. La révolution est le droit naturel de l'être qui ne peut pas se sauver autrement, de la nation vigoureuse qui a perdu tout espoir d'une réforme indispensable. Elle est presque toujours une violation du droit formel ; mais elle est loin d'être nécessairement un crime. Parfois, au contraire, c'est par elle que le droit suprême d'exister et de se développer se fait énergiquement jour en brisant les entraves artificielles du droit historique. Bien qu'accomplies par force ou par violence et au mépris de la légalité, elles étaient légitimes ces révolutions des Pays-Bas contre la tyrannie espagnole pour la liberté de leurs croyances, des Anglais contre les Stuarts pour leurs libertés parlementaires, des Allemands contre Napoléon I", des Grecs contre les Turcs, des Italiens contre l'Autriche, des colonies nord-américaines contre une tutelle abusive, des Français renversant un absolutisme vieilli et devenu incapable, de la Prusse aidant le peuple allemand à briser les liens compressas de l'Autriclie-Hongrie. L'histoire du monde a démontré leur légitimité p:u' la grandeur et la stabilité de leurs résultats.
Une révolution légitime se produit ordinairement comme une puissante commotion naturelle, l'éruption d'un volcan, une tempête irrésistible. « Que sont les révolutions? » se demande Laurent* : a un progrès dans la vie de l'humanité, qui se fait, d'une manière violente, parce que les passions humaines s'opposent à la transformation régulière des institutions et des croyances. » Les révolutions artificielles sont plus rares qu'on ne croit; presque toujours elles échouent, ou ne fondent rien de durable. Telles furent les révolutions que les Français suscitèrent chez nombre de leurs voisins (1790 à 1800); celle que Napoléon I" tenta en Espagne ; celle que des émissaires autrichiens provoquèrent en 1814 dans la Lombardie, puis à Berne; celle des courtisans prussiens qui troublèrent Neufchâtel en 1857. Ces révolutions montrent leur impuissance dès leurs débuts. Il est donc absurde de dire avec les écrivains cléricaux , suivant en cela Louis de Haller, que l'ordre des francs-maçons a été le père et le chef de toutes les révolutions de l'Europe.
Sans doute, la révolution ne naît pas toute armée du cerveau du peuple avec le premier réveil d'une pensée de transformation. Elle se prépare lentement; sa croissance est d'abord embryonnaire. L'idée nouvelle s'empare de quelques-uns, puis d'une classe; les luttes des partis la propagent; les passions s'animent; le désir du changement devient général; l'amertume se transforme en sourde colère. C'est alors seulement que les masses sont éminemment prêtes à s'enflammer, et qu'une étincelle peut tout embraser. Peut-être le grand nombre était-il d'abord opposé à la révolution ; mais la vie nouvelle qui surgit console bientôt de l'ancienne; tous se jettent en avant, et le mouvement devient irrésistible.
Les légitimistes blâment souvent des révolutions qu'ils ont eux-mêmes provoquées, et Frédéric le Grand disait avec raison que les révolutions naissent de la nature des choses 2. Mais
* Etud. sur l'hum., VIII, m.
2 Œuvres, I, p. 239, Du gouvernement de Brandebourg, 1751 : (( La fragilité et l'inslabililé sont inséparables des ouvrages des hommes; les révolutions que les monarchies et les républiques éprouvent, ont leurs causes dans les lois immuables de la nature; il faut que les passions humaines servent de ressort, pour amener et mouvoir sans cesse de nouvelles décorations sur ce grand théâtre. »
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toutes apportent avec elles de douloureuses souffrances, de pénibles déchirements. L'homme d'Etat a donc pour premier devoir de les prévenir par la réforme-, en second lieu, de les diriger et de les achever le plus tôt possible, quand elles sont devenues inévitables.
En effet :
1) La révolution déchaîne les forces naturelles qu'une situation politique normale ordonne et maintient dans de justes rapports : dès lors les passions sauvages n'ont plus de frein. Sans doute, l'on rencontre dans certaines révolutions un ardent amour de la patrie, un courage héroïque, l'enthousiasme des libertés publiques, une noble et généreuse philanthropie. On a même remarqué une diminution des crimes de droit commun, une sorte d'apaisement des haines ou des inimitiés dans les jours qui ont précédé certaines commotions violentes. Mais un Etat en révolution n'offre aucune garantie, auoune sécurité. La passion peut d'instant en instant y changer de courant et l'histoire est remplie des pillages, des cruautés, des brigandages et des meurtres qui forment leur cortège habituel. Lorsqu'elle n'est pas conduite par le pouvoir lui-même et militairement, la révolution est une anarchie relative, qui met en péril les meilleures institutions et les meilleurs citoyens.
2) Les révolutions récentes ont été très heureusement peu sanglantes. Et cependant la révolution d'en-bas, même relativement tempérée, ébranle pour longtemps Yautorité du droit et les pouvoirs constitués.
3) Le nouvel ordre des choses qu'elle fonde n'est pas d'abord bien établi. Elle bâtit sur un sol mouvant, qui reste longtemps peu sûr. Pour que le droit soit puissant et respecté, il faut qu'il ait passé dans les mœurs.
4) Aussi presque toujours la révolution trouble-t-elle le crédit public. L'instabilité des choses réveille toutes les craintes; la confiance s'en va, le commerce languit, l'industrie s'arrête, les ouvriers sont sans travail ; tous les intérêts sont menacés.
5) L'Etat se voit entraîné dans des dépenses extraordinaires. Les révolutions coûtent cher aux finances publiques, même lorsque,
6) la guerre civile ou des complications extérieures ne viennent pas mettre le comble aux soulfrances.
La révolution conduite militairement et par le pouvoir luimôme est naturellement celle qui produit le moins les premiers d'entre ces maux.
Il est plus difficile de diriger une révolution devenue inévitable que de prévenir par la réforme une révolution qui se prépare. Il faut pour cela un calme, une énergie, une audace peu communes. Un homme d'Etat môme capable peut s'effrayer d'une illégalité devenue nécessaire, craindre une responsabilité que les circonstances commandent d'assumer. Si ce n'est pas toujours faire preuve de bonté et de vertu, c'est toujours faire preuve de force et de talent, que de se rendre maître de la révolution pour la ramener dans l'ordre. Trop sensible, le politique se tient à l'écart de la révolution ; faible, il est renversé par elle; passionné, il la mène aux excès; puissant, il la maîtrise; sage et prudent, il la conduit.