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CHAPITRE PREMIER

Religion et politique. — Caractère interconfessionnel de l'État moderne.

La religion unit l'âme à Dieu; l'Etat unit les hommes entre eux pour les intérêts communs de la vie, La religion est donc indépendante de la politique; la politique, des autorités religieuses.

Il est toujours mauvais de les mêler. La religion qui veut dominer l'Etat se détourne de son véritable but, l'amour de Dieu, la sanctification des âmes, et se jette dans les luttes et les passions des intérêts terrestres. La corruption de l'Eglise romaine qui rendit la Réforme nécessaire, et l'action actuelle de sa liiérarcliie dominée par les jésuites, le prouvent. Cette religion des prêtres se fait haïr ou mépriser par les classes cultivées, en même temps qu'elle rend les masses superstitieuses et fanatiques, les trompe, les abêtit, les exploite par de vaines apparences.

Mais une politique essentiellement religieuse ou confessionnelle n'est pas moins dangereuse. Tel était cependant le ca-

ractère de la politique du moyen âge dans le monde chrétien et dans le monde musulman. Cette attache s'est conservée même après la Réforme, jusqu'au milieu du xviii® siècle, voire jusque dans le nôtre. Mais l'Etat moderne est essentiellement interconfessionnel.

Les chrétiens du moyen âge connaissaient sans doute la distinction de l'Eglise et de l'Etat, qu'ignoraient les musulmans. Cependant leur union demeurait si intime, que la foi religieuse était partout la condition des droits publics. Les croyants étaient seuls réputés membres de l'Etat; seuls ils pouvaient faire partie du tribunal populaire ou de l'assemblée communale. L'autorité n'avait pas de plus haut devoir que la protection de la foi contre toute atteinte; le fer et le feu poursuivaient les mécréants.

Des raisons exceptionnelles faisaient seules supporter certains hétérodoxes, comme les juifs dans les Etats chrétiens, les chrétiens en Turquie, toujours d'ailleurs avec entière exclusion des droits publics.

L'empereur lui-même, dit le Sachsenspiegel gibelin (I, m), tombe sous le coup de l'excommunication papale « s'il doute en matière de foi ; » dès lors, suivant l'opinion des prêtres et de 1^ grande majorité des laïcs, les princes et les sujets chrétiens lui refusent avec raison l'obéissance. L'hérétique a toujours tort.

Ces idées donnaient à l'autorité religieuse une exorbitante puissance : l'Eglise décidait de la vraie foi; l'Etat s'inclinait devant sa décision, et lui prêtait l'appui du bras séculier.

On comprend que les jésuites travaillent à rétablir ce système. Si le pape infaillible peut décider en dernier ressort que le roi, les chefs de la nation, les citoyens et les sujets ne sont pas dans la vraie foi, et si les droits publics de tous dépendent de cette suprême sentence, le pape et les jésuites, ses guides, deviennent les maîtres et les juges de tous les princes et de tous les peuples.

La Réforme allemande relâcha les attaches confessionnelles sans les supprimer. On s'était affranchi de Rome; mais les princes protestants s'efforcèrent à leur tour d'imposer à leurs sujets leur foi personnelle : « Cujus est regio, ejus est religio. » Ils ne cruignirenl même pas d'employer la force. Les parents

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furent contraints de faire baptiser, élever et confirmer leurs enfants dans la foi protestante; chacun dut observer les pratiques religieuses; on expulsait les hétérodoxes; on excluait les incrédules des fonctions publiques. Deux confessions partageaient l'Empire et ses ordres ; mais chacun des Etats particuliers restait exclusivement confessionnel, catholique ou protestant. L'Allemagne se divisa en deux camps, le corpus catholicorum et le corpus evangelicorum ; la moitié du peuple allemand s'élevait hostilement contre l'autre.

Cet exclusivisme ne fit place au principe de la parité que dans de rares pays, entre autres dans la Confédération suisse. Chacun des cantons suisses demeurait bien exclusivement catholique ou protestant. Mais le lien fédéral réunissait leurs députés dans les diètes générales; il y avait des intérêts communs à sauvegarder; il fallait bien supporter des sujets catholiques et des sujets protestants dans les bailliages communs. De là un dualisme confessionnel qui s'imposait, et que l'on nomma la parité.

L'Allemagne ne devait pas tarder non plus à entrer dans cette voie. Les deux grands partis qui la divisaient s'efforcèrent en vain de restaurer l'unité de la foi par trente ans de guerres civiles désastreuses; aucun d'eux ne fut assez fort pour l'emporter; et le traité de Westphalie vint reconnaître Yégalilé civile des catholiques et des protestants allemands, malgré les protestations des jésuites et du pape. C'était le seul moyen de rétablir la paix.

Sans être un entier triomphe, la parité des deux ou même des trois confessions chrétiennes {catholiques, luthériens, réformés) formait un progrès considérable. Mais la science d'alors regardait elle-même ce nouveau principe comme un mal nécessaire, et chaque Etat s'efforçait encore de retourner à l'ancienne règle, en s'affirmant essentiellement catholique ou protestant, en refusant l'égalité des droits politiques aux dissidents.

Le reste de l'Europe gardait cependant son principe exclusif. Le nord Scandinave et le sud roman agissaient semblablement, l'un en faveur de Luther, l'autre en faveur de Rome. Les rois de France tolérèrent un moment les réformés, puis ils révoquèrent cette sage mesure pour mieux assurer l'unité nationale, et ex-

puisèrent durement les protestants, non sans préjudice pour l'industrie et la civilisation françaises. U Angleterre poursuivait également l'unité des croyances, et le parlement la sanctionna par ses lois; l'Eglise épiscopale de l'Etat demeurait hautement privilégiée.

Cette situation générale ne se modifia que lentement. Les formations politiques de l'Allemagne progressèrent, et la Prusse se mit bientôt à la tête du mouvement. Le prince Électeur Jean Sigismond (1608-1619) essaya le premier de rétablir la paix entre ses sujets luthériens, et ses sujets réformés moins nombreux mais dont sa maison partageait les croyances. Le Grand Électeur (1640-1688) contraignit ensuite les pasteurs luthériens à modérer les excès de leur zèle et à respecter le principe politique de la parité. Enûn , Frédéric le Grand se dégagea nettement de tous ces liens. Il est le premier prince qui ait" proclamé le grand principe moderne. On connaît sa formule populaire : « Dans mon royaume, chacun fait son salut à sa façon. » Il sut la mettre en pratique même dans les provinces catholiques qu'il conquit, en protégeant leur foi avec la même autorité que celle des luthériens et des réformés.

Les événements qui suivirent rompirent l'unité confessionnelle dans presque tous les Etats allemands. La Bavière, entièrement catholique, s'augmenta d'un tiers de protestants. Le Wurtemberg protestant acquit plusieurs principautés catholiques. La dynastie badoise réunit de nombreuses populations catholiques à son étroit territoire protestant. Les sécularisations, les médiatisations, les annexions, opérèrent des mélanges de toutes sortes. Enfin, l'Acte de la Confédération du Rhin, puis l'Acte fédéral de 1813, vinrent garantir l'égalité politique des trois confessions chrétiennes.

Mais ce n'est que depuis 1848 que le pas décisif s'est accompli, et que le droit public a été déclaré indépendant de la foi religieuse dans toute l'Allemagne. Juifs, clirétiens et incrédules ont les mêmes devoirs envers l'Etat; pouniuoi n'auraient-ils pas les mêmes droits?

L'article 12 de la constitution prussienne (de 1851) formule nettement le nouveau principe : « La liberté de la foi religieuse,

l'état moderne et la vie de l'esimut.

des associations religieuses, et de l'exercice public ou privé du culte, est garantie. La jouissance des droits civils et politiques est indépendante de la confession religieuse. On ne peut se dispenser des devoirs civils ou publics sous prétexte de liberté religieuse. »

Le droit public de l'Allemagne moderne ne permet plus de parler d'Etats catholiques et d'Etats protestants. Les Prussiens catholiques se plaindraient justement si l'Etat prussien se déclarait protestant; de même les protestants bavarois, si l'État bavarois se déclarait catholique. La différence dogmatique des deux cultes détermine aussi peu le droit public que la différence de leurs rites et de leur constitution. Les Etats modernes ne sont pas les membres d'une Eglise; ils sont en dehors de toute Eglise.

Sans doute, nous avons en Allemagne des princes et des sujets catholiques et protestants, et même, au grand désespoir des jésuites, un empereur protestant ! Mais les dignités impériale, royale, princière, ne sont ni des fonctions protestantes ni des fonctions catholiques.

Tous les Etats modernes, suivant l'exemple inauguré par les Etats nord-américains, sont aujourd'hui des communautés in/f rconfessionnelles, c'est-à-dire qu'ils gardent à l'endroit des cultes une attitude neutre, et qu'ils unissent leurs divers adhérents dans un ordre juridique commun.

Mais les oppositions confessionnelles sont loin d'avoir perdu toute influence dans la politique. Le système du droit n'est pas la politique tout entière. Celle-ci se ressent constamment des tendances et des qualités du peuple; elle ne peut se soustraire arbitrairement au pouvoir des traditions; elle doit compter avec les moyens dont elle dispose et les obstacles que suscitent les opinions, l'éducation, les mœurs, les préjugés et les passions. Il n'est point indifférent pour l'Etat que la majorité de ses sujets catholiques soit portée à obéir au pape et aux évèques plutôt qu'à la loi et au prince, tandis que les protestants opposent à la hiérarchie leur jugement personnel et leur conscience indépendante. L'Etat a réellement un caractère, des devoirs, des moyens différents, suivant que sa population est catholique, protestante, ou mixte. Politiquement, les confessions jouent donc encore

leur rôle, et l'on peut certainement parler, en ce sens, d'Etats protestants, catholiques et mixtes.

Mais l'Etat moderne a le devoir de se dégager de plus en plus de ces influences, même dans sa politique; de prendre pour boussole le principe interconfessionnel, et de former les générations nouvelles à son intelligence et à sa pratique.

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