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CHAPITRE IL

Qu'est-ce l'État chrétien ?

« L'Etat chrétien » est devenu de nos jours une sorte d'aphorisme conservateur. C'est ainsi que le professeur Stahl, cet ancien chef du parti conservateur dans le Landtag prussien, reprochait à toute occasion aux libéraux de vouloir « détruire l'Etat chrétien, déchristianiser l'Etat. »

Invoquer le principe chrétien, c'est ramener la pensée au fondateur, à la plus haute expression du christianisme. Or, il n'y avait guère au temps de Jésus qu'un seul Etat d'importance; Jésus, ses apôtres, les premiers chrétiens, étaient tous les sujets de Ycmpire universel de Rome-. Quand on parle de l'Etat ou de l'autorité publique dans la primitive Eglise, c'est toujours de Rome et de l'empereur qu'il s'agit.

Sans doute, une grande partie des Juifs ne supportaient qu'à regret le joug romain. Le souvenir de leur vénérable patrie consacrée à Jéhovah, était encore vivant. Ils attendaient avec ardeur ce rejeton de David qui devait délivrer Israël et rétablir triomphalement le nouveau royaume de Dieu. Cette idée remplissait l'esprit des disciples eux-mêmes de Jésus. Ils espéraient que leur maître fonderait une théocratie nouvelle; qu'il deviendrait le roi et le ju^e ellcctif do l'univers; qu'il les appellerait

lu LA POLITIQUE.

autour de son trône, comme les grands dignitaires de son royaume des saints. Serait-ce là l'idéal de l'Etat chrétien?

Mais si Jésus appliqua à sa personne l'ancienne croyance du Messie, ce fut en la transformant, et en purifiant les idées de ses disciples de toute ambition de pouvoir et de grandeur terrestres. Le « royaume du ciel » auquel Jésus convie les hommes, n'est point un système politique ou un empire; il ne se manifeste pas par des « gestes extérieurs; » il n'a ni soldats ni magistrats. C'est dans les âmes qu'il vit; c'est le sacrifice de l'âme à Dieu, l'union de lame avec Dieu, la béatification de l'âme par Dieu, qui le constituent.

Tous les autres fondateurs de religion ont essayé de régler à la fois la vie publique et la vie religieuse. Moïse et Mahomet, Manou et Gonfucius ont cette même tendance dominatrice. Jésus, au contraire, s'abstient scrupuleusement de toute immixtion dans l'Etat et la politique; il ne veut qnune chose, purifier et sanctifier la vie morale et raligieuse. Nous ignorons absolument quel était son idéal de gouvernement. Il ne formule aucune règle de droit; il évite de se prononcer sur les questions politiques; il repousse toutes les suggestions de ce genre ; il élude comme une tentation la demande captieuse des Pharisiens, en disant : « Rendez à César (c'est-à-dire à l'empereur païen) ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Jésus n'encouragea jamais la révolte des Juifs contre Rome, et lorsqu'on l'accusa d'être « l'ennemi de César, » le gouverneur romain « ne trouva aucune faute en lui. » Et cependant l'empire n'était point une théocratie; c'était du peuple et non de Dieu, que César faisait dériver sa puissance. Cette forme d'Etat faisait horreur au vieux Juif fanatique. Jésus, au contraire, l'appelle « l'ordre du monde, » le pouvoir armé du glaive, qui a le droit de forcer l'obéissance, bien qu'essentiellement dilférentdu royaume idéal de Dieu.

De même, ce n'est ni à ce royaume idéal ni à la théocratie juive, mais à l'Etat payen et à l'empereur, que se réfère celte parole fameuse et si souvent citée de Paul [Rom., xviii, 1) : « Que toute personne soit soumise aux puissances, car il n'y a pas de puissance qui ne vienne de Dieu, et c'est lui qui a établi toutes celles qui sont sur la terre. •» Dans cette épître qu'il adresse aux

Juifs chrétiens de Rome, le grand apôtre combat plutôt qu'il n'appuie les préjugés théocratiques de ses coreligionnaires. Ceux-ci étaient disposés à ne voir dans l'empereur qu'un usurpateur, à se tenir à l'écart d'un gouvernement exercé par des païens. Paul leur dit de lui obéir et de le servir, car l'État païen lui-même a sa base profonde dans l'ordre divin du monde et les vues de la Providence. L'apôtre repousse ainsi l'étroite conception d'un Etat juif confessionnel et tliéocratique. Il exprime une idée plus haute ; c'est que VÉtat en général, et VÉtat humain de Rome aussi, est voulu de Dieu, et sacré pour la conscience religieuse.

La théologie chrétienne a pris ces parole à rebours en fondant sur elles une théocratie orthodoxe que Paul avait précisément pour but de repousser.

Ainsi le Christ et les apôtres, bien loin de condamner tout Etat qui ne serait pas spécifiquement chrétien, rejetaient cette idée exclusive, comme dangereuse pour la religion et pour l'ordre politique.

L'idée de l'Etat chrétien n'a surgi que plus lard, quand Rome convertie eut interdit le paganisme pour faire de la religion de Jésus la seule religion de l'Etat. Constantin, en proclamant la liberté religieuse, essaya même d'abord de maintenir l'Etat sur un terrain neutre. L'empereur devait régner sur les païens et les chrétiens, il restait le pontifex maximus des païens, et se prétendait aussi Vèvêque suprême des chrétiens. Mais les oppositions étaient ici irréconciliables. Le jeune christianisme triompha du paganisme mourant ; tout l'Etat fit bientôt profession de foi chrétienne ; et, quoique les fonctions de l'Eglise demeurassent distinctes de celles de l'Etat, l'union de la religion, du droit et de la politique devint si étroite que, pendant tout le moyen âge, l'humanité ne put ni s'en dégager ni la rompre. La foi orthodoxe fut dès lors considérée comme une condition essentielle et le devoir le plus élevé de l'Etat.

L'Eglise était cependant parvenue à se rendre indépendante dans l'Occident romano-germain. Les deux grands organismes eurent chacun leur chef. L'évêque de Rome devint le pape universel, le chef du monde chrétien, et disputa le rang suprême à l'empereur.

L'Eglise se regardait comme la plus haute expression du royaume et de la cité de Dieu ; elle ne voyait dans l'Etat terrestre (ju'un système inférieur et plus grossier; elle prétendait à la direction intellectuelle du monde, et affirmait que tout le droit public devait être chrétien. L'Etat reconnaissait sans hésiter cette prétention. Les droits publics devenaient ainsi l'apanage exclusif des chrétiens orthodoxes; eux seuls demeuraient capables d'occuper les fonctions publiques, de siéger dans les diètes de l'empire ou des provinces. Un réseau théologique obscurcissait l'antique vérité qui fait de l'Etat un système humain naturellement fondé sur la nation. Le monde moderne a eu l'honneur de la remettre enfin pleinement en lumière.

Comprendre VÉiat chrétien comme une théocratie, c'est donc se mettre en contradiction tant avec la religion de Jésus et les paroles de Paul qu'avec le droit public moderne.

En vain la Sainte-Alliance voulut-elle essayer, dans un moment propice aux restaurations, de rétablir sous une forme nouvelle la conception théocratique du moyen âge, en disant que « Jésus-Christ est le seul vrai maître de la souveraineté, » et que les princes sont ses reprétentants délégués. Jésus n'avait point fondé d'Etat , il n'en avait point gouverné de son vivant, ni prétendu en gouverner après sa mort. La Sainte-Alliance oubliait qu'elle allait donner raison aux Juifs qui accusaient Jésus devant Pilate d'aspirer à la royauté, et qu'elle allait condamner celui qui répondait à l'accusation : « Mon royaume n'est pas de ce monde. » Le pape romain, en protestant au nom de l'Eglise catholique et de ses pontifes, « seuls vrais représentants du Christ, » acheva de montrer toute la faiblesse des prétentions des souverains. L'Angleterre refusa son adhésion au nom des libertés publiques et des principes modernes; la civilisation occidentale s'émut tout entière contre un système qui semblait ne pouvoir convenir qu'à l'inculte Russie; et la dure réalité des choses vint bientôt rompre une alliance qui reposait sur une fiction. Le dogme chrétien de la souveraineté du Christ n'a rien à faire avec nos constitutions politiques modernes.

Stahl ne fut pas plus heureux quand il essaya, quelques

années plus tard à Berlin, de grouper encore une fois ses amis politiques autour de la bannière de VÈtat chrétien pour les mener au combat contre les idées et les lois modernes, ou « la révolution. » Suivant le célèbre professeur, l'Etat moderne doit être chrétien, c'est-à-dire qu'on doit trouver en lui « protection et estime publiques accordées à l'Eglise chrétienne seulement, droit matrimonial chrétien, éducation chrétienne du peuple, école chrétienne dirigée par l'Eglise chrétienne, foi chrétienne exigée pour l'admission aux fonctions pubhques. » {Parleien in Slal und Kirche, p. 314.)

Cette formule est elle-même en contradiction avec le droit moderne. L'Etat accorde aujourd'hui sa protection à toute association religieuse qui respecte ses lois. Et pourquoi donc feraitil autrement? S'il évite de gouverner en matière de foi, n'est-ce pas qu'il a la conscience des bornes de son pouvoir? Il laisse les croyances libres, et n'a pas la prétention d'être pour elles une autorité. C'est pour cela même qu'il peut honorer l'Église chrétienne à laquelle son peuple appartient, et qu'il ne peut lui accorder des privilèges exclusifs qui seraient une oppression des dissidents. Le droit matrimonial a sans doute encore aujourd'hui, dans plusieurs contrées, un certain caractère confessionnel ; mais c'est plutôt là un mal qu'un bien, et les tendances modernes s'efforcent de l'en dégager. La notion juridique du mariage est indépendante de la confession, ses effets civils sont pour tous les mêmes; pourquoi donc le droit matrimonial seraitil confessionnel? Quand à l'école, il est impossible que l'Etat l'abandonne à la direction de l'Eglise. L'expérience démontre que depuis des générations les plus grands progrès sont dus aux bons soins de l'Etat, et que l'instruction publi(iue est inférieure là où elle est encore dominée par le clergé catholique. L'Etat peut-il oublier que la forte éducation de ses enfants est une des conditions de sa puissance? Ce sont surtout les sciences profanes que l'on apprend aujourd'hui dans les écoles ; la tutelle de l'Etat y remplace donc avantageusement celle de l'Eglise. Enfin, toutes les constitutions modernes repoussent la nécessité d'un credo religieux pour l'exercice des fonctions publiques et la dépulation. Un juif ou un libre penseur peut en remplir tous les

devoirs ; savoir le droit, juger avec impartialité, administrer sagement, gouverner habilement. Pourquoi l'Etat refuserait-il ses services? Le plus grand des rois allemands, Frédéric II, n'était-il pas un libre penseur avéré? Et si l'on a regardé pendant longtemps, en Prusse et dans plusieurs pays d'Allemagne, la fréquentation publique des églises et une piété ostensible comme une recommandation pour les fonctions publiques, n'était-ce pas se priver des forces utiles des esprits indépendants et encourager l'hypocrisie?

L'Etat moderne ne peut donc être appelé chrétien, ni dans le sens théocratique du moyen âge, ni par la situation privilégiée qu'il aurait à accorder aux sectes chrétiennes au détriment et par l'oppression des non-chrétiens.

C'est dans un autre sens seulement qu'il peut aspirer à ce titre. L'Etat moderne est chrétien, parce qu'il se garde de méconnaître l'importance universelle du christianisme; qu'il voit en lui l'une des sources et l'une des bases principales de notre civilisation ; que le christianisme est la religion de la grande majorité de la nation ; que l'Etat libre a le devoir de protéger et d'honor îr la morale et les mœuvs chrétiennes.

C'est en ce sens que les Américains eux-mêmes disent encore que la religion chrétienne est un des « éléments de leur droit commun (common law), » et rangent leur Etat non-confessionnel parmi les Etats chrétiens. La constitution prussienne s'exprime dans le même esprit (art. 14) : « La religion chrétienne sert de base aux institutions [wird zum Grunde gelegt bei den Einrichtungen, etc.] qui se rattachent à l'exercice des cultes, sans préjudice de la liberté religieuse garantie par l'article 12. »

Au fond, en devenant plus humçiin que l'Etat à demi-barbare du moyen âge, l'Etat moderne est également devenu plus chrétien.

CHAPITKE III.

La religion chrétienne et l'État moderne.

Le Belge Frédéric Laurent qui, dans ses Études sur l'histoire de l'humanité, a étudié profondément, au point de vue libre et élevé de la philosophie de l'histoire, les rapports de la religion chrétienne avec la civilisation de l'Etat, aboutit à cette maxime : que le christianisme traditionnel, celui de l'Eglise romaine tel qu'il est enseigné par les jésuites, comme celui de l'orthodoxie protestante, est inconciliable avec l'esprit et la vie publique modernes.

Il est loin d'en conclure, avec Pie IX à Rome et Stahl à Berlin, que nous devions retourner au moyen âge. Il ne croit pas non plus, avec plusieurs matérialistes et certains idéalistes modernes, que la religion chrétienne, vieillie et dépassée, a vécu. Mais suivant lui, le christianisme ne peut demeurer la religion de l'avenir qu'en se montrant capable de progrès, en repoussant des erreurs anciennes, en se corrigeant, en se complétant, en se purifiant par l'esprit scientifique.

Laurent a été baptisé et élevé dans la religion catholique, et si l'étude en a tait un « libre penseur, » ce n'est pas dans le sens des irivoles contempteurs de toute religion ou d'un matérialisme brutal. Pour lui, l'homme est religieux par sa nature et par sa lin, comme il est sociable et pensant.

ir.O L\ POLITIQUE.

Sa vive croyance en Dieu lui fait admirer la main consciente de la Providence dans le grand mouvement de l'histoire universelle. Il est convaincu de la marche progressive de l'humanité et de la réalité de l'ordre moral. Mais il aime par-dessus tout l'indépendance de l'esprit; il en use pleinement, et avec une force • peu commune. Un historien allemand trouvera peut-être qu'il manque parfois de critique assurée dans l'emploi des sources; certains de nos philosophes lui reprocheront de ne pas suivre la méthode dialectique de leur école. Néanmoins, Laurent est supérieur à la plupart des savants contemporains par l'étendue des connaissances historiques, et par la netteté, l'idéalité, la profondeur des vues. Il fait toujours réfléchir, il rafaîchit l'esprit, il est plein d'enseignements. Son style, noble et facile, est parfois éloquent et élevé. Le passage dans lequel il adjure les catholiques libéraux d'arracher enfin leurs enfants à une éducation jésuitique est saisissant. Il s'efforce également de dissiper les préjugés de la race latine contre la race germanique, et spécialement contre le protestantisme allemand. Il attend enfin, d'une alliance des catholiques libéraux et des libres penseurs avec les protestants indépendants, la guérison des maux actuels dans l'Eglise et la vie religieuse.

On ne saurait le nier : le christianisme a montré, dès l'origine, certains traits caractéristiques qui justifiaient la défiance de l'Etat ancien, et qui ne peuvent pas toujours se concilier avec l'esprit de l'Etat général. A n'envisager que ces traits, l'on comprend que les anciens Romains aient pu reprocher aux chrétiens d'être de mauvais citoyens. Tels étaient surtout :

4) La vive foi des premiers chrétiens à la fm prochaine du monde et par conséquent de l'empire romain, et au retour visible du Christ, qui, entouré des célestes phalanges, frapperait les païens avec le glaive, et fonderait son divin royaume et sa Jérusalem céleste. Ils espéraient voir de leurs yeux ces choses s'accomplir. L'Apocalypse peint en images fantastiques cette croyance à la lutte universelle et prochaine entre l'empereur Néron, revenu sur la terre, et Christ, le roi des rois.

La chrétienté s'est depuis dégagée de ces imaginations. Mais, tant qu'elles régnèrent dans les âmes, les croyants ne pouvaient

i/état moderne et la vie de l'esprit. loi

être que d'assez médiocres citoyens. Quand l'on attend aussi prochainement la fin du monde, à quoi bon travailler au progrès temporel?

L'empire romain vieillisant eut longtemps à lutter contre ces erreurs, que les apôtres eux-mêmes partageaient. Mais ce danger est aujourd'hui passé.

2) L'idée spiritualiste plus persistante, et telle que la comprenait l'ancienne Eglise, du mépris de la chair, des biens terrestres et de la vie présente, pour tout consacrer à la vie future.

Le moyen âge encouragea systématiquement cette tendance, et la développa par des institutions permanentes, étrangères et souvent hostiles à l'Etat. La vie contemplative passée dans la prière et les pieux exercices fut estimée plus haut que l'activité vivante de la pensée et des œuvres, la mortification des sens que la sage jouissance de la vie, l'ermite fainéant que le brave citoyen, le pieux pèlerin, que l'artisan travailleur. Les vœux perpétuels de pauvreté et de chasteté des moines et des nonnes formaient un haut degré de sainteté. Le célibat des prêtres était plus pur que le mariage des laïques. On comblait les couvents de privilèges et d'immunités, et l'on soustrayait le clergé tout entier à la souveraineté de l'Etat.

Peut-être faut-il douter que ce spiritualisme exagéré puisse être reproché au christianisme primitif déjà. Mais il s'était petit à petit répandu dans toute l'Eglise chrétienne ; et il est incontestable qu'il a été fatal aux intérêts économiques de la société, aux progrès de la science, à la puissance de l'Etat.

La réforme du xvi" siècle réagit contre ce mal. Les vœux des moines et des nonnes furent annulés, les couvents supprimés, ks ecclésiastiques assimilés aux laïques et soumis comme eux à l'Etat. Les pays catholiques eux-mêmes marchèrent à leur tour dans ces voies. Le droit commun, l'affranchissemet de l'État moderne de la tutelle de l'Eglise, l'instruction plus répandue, l'autorité croissante de la science, devaient naturellement changer les choses.

Et cependant l'erreur n'est pas complètement vaincue. On la trouve encore dans maints catéchismes; les écoles des jésuites l'enseignent avec ardeur; le syllabus de Pie IX en fait un

dogme. Toutefois, elle est aujourd'hui à peu près impuissante. Les nations modernes s'en sont dépouillées comme d'un vêtement usé. Le christianisme contemporain a marché sur ses débris. Elle n'est plus gardée que dans les cercles cléricaux.

3) Les nombreuses superstitions qui ont accompagné le christianisme dès son origine ou qui s'y sont incrustés plus tard comme une rouille, quoique moins fatales à l'Etat, sont loin d'être exemptes de reproches. Exemples : l'idée du diable corporel, prince des ténèbres, luttant perpétuellement contre le dieu du jour pour lui disputer l'empire des hommes; l'image des démons rôdant autour de nous pour surprendre nos âmes ; la croyance aux revenants, aux spectres, aux sorciers, aux magiciens, qui s'allient aux puissances ténébreuses pour tourmenter, épouvanter, égarer les hommes ; et surtout, cette attente et ce désir du miracle, d'une intervention directe de Dieu suspendant à chaque instant les lois de la nature.

Ces superstitions enlèvent à l'homme la vue nette et vraie des choses, l'intelligence sûre des rapports de cause à effet. Il cesse de distinguer ce qui est naturellement nécessaire et ce qui est simplement possible. Il laisse au ciel le soin de le tirer d'embarras. Il s'effraie de dangers imaginaires; il se nourrit d'espérances chimériques. L'ennemi réel le trouve faible, et l'imagination lui ôte la raison.

Et cependant l'Eglise chrétienne elle-même, tant l'Eglise protestante que l'Eglise catholique, ne craint pas d'entretenir encore aujourd'hui avec une tendre sollicitude, et comme s'il était indispensable à la rehgion, cette antique et traditionnelle superstition du miracle, où l'on retrouve, souvent défigurées et grimaçantes, les antiques visions des Perses, des Romains, des Celtes et des Germains. Le miracle est toujours « l'enfant chéri de la foi (a). »

La science moderne, en répandant la lumière sur les lois éternelles de la nature et sur les rapports nécessaires de la cause à l'effet, a porté un coup mortel à ces erreurs. Habile à observer

a) <( Das Wunder ist des Glaubeiis liebstes Kind. » {Faust, I.)

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les phénomènes, elle sait combien des sens mal exercés nous trompent facilement, et combien l'imagination aime à prendre ses rêves pour des réalités. Elle repousse sans réserve l'idée d'un miracle suspendant les lois de la nature, et l'humanité cultivée accepte aujourd'hui sa décision.

Les modernes ont en outre un sentiment plus énergique de Yvnilé de Dieu. Les siècles précédents le divisaient en trois personnes, plaçaient assez bizarrement à ses côtés une femme déifiée, sa mère ou son épouse, et lui opposaient le diable comme une sorte de dieu rival.

Pour le moderne, Dieu n'est point un esprit qui, extérieur aux choses, « meut tout en cercle par son doigt b); » le monde n'est pas davantage une créature déchue en dehors de Dieu. Le sage pressent et reconnaît l'esprit divin dans le corps visible de la nature universelle.

Nous aussi nous croyons que le christianisme est appelé à demeurer la religion de Vhumanité virile. Mais c'est pour cela même que nous lui demandons, avec Laurent, de se purifier d'erreurs anciennes qui froissent trop justement les modernes. Ces artificielles superstitions éloignent de la religion les meilleurs esprits, excitent les railleries d'un grand nombre, et abstraction faite de maints hypocrites, ne rallient plus que les imbéciles et les ignorants.

Plusieurs théoriciens politiques vont plus loin. Le désintéressement des choses de la terre que prêche le christianisme, leur a fait croire qu'il est plus nuisible qu'utile à l'Etat. Suivant Machiavel, l'Etat tirait certainement plus d'avantage des religions antiques, qui sanctifiaient l'amour de la patrie par le culte des dieux nationaux. Rousseau pensait même « que la religion catholique romaine est politiquement si évidemment mauvaise, que c'est perdre le temps de s'amuser à le démontrer. » Car, dit-il, « en donnant aux hommes deux législations, deux chefs, deux patries, elle les soumet à des devoirs contradictoires, et les empêche de pouvoir être à la fois dévots et citoyens... Tout ce qui rompt l'unité sociale ne vaut rien ; toutes les institutions qui mettent l'homme en contradiction avec lui-même ne valent rien . »

b) (( lœ Kreis das AU am Finger laufen lâsst. »

15i lA POLITIQUE.

Mais le christianisme évangéligue lui-même, affranchi de Rome et soumis à l'Etat, ne lui paraît pas sans danger : Sans doute, dit-il, dans un Etat de vrais chrétiens, a chacun remplirait son devoir; le peuple serait soumis aux lois; les chefs seraient justes et modérés; les magistrats intègres, incorruptibles; les soldats mépriseraient la mort. » Mais l'Etat demeurerait faible, « car la patrie du chrétien n'est pas de ce monde; il fait son devoir, mais c'est avec une profonde indifférence sur le bon ou mauvais succès de ses soins. « Se trouvet-4.-il dans cette société « un seul ambitieux, un seul hypocrite, un Catilina, par exemple, un Gromwell, celui-là, très certainement, aura bon marché de ses pieux compatriotes. » L'usurpateur a-t-il triomphé, « on se ferait conscience de le chasser; il faudrait troubler le repos public; user de violence, verser du sang : tout cela s'accorde mal avec la douceur du chrétien, et après tout, qu'importe qu'on soit libre ou serf dans cette vallée de misères? L'essentiel est d'aller en paradis, et la résignation n'est qu'un moyen de plus pour cela. » « Survient-il quelque guerre étrangère, les citoyens marchent sans peine au combat; nul d'entre eux ne songea fuir... Mais, qu'ils soient vainqueurs ou vaincus, qu'importe? La Providence ne sait-elle pas mieux qu'eux ce qu'il leur faut? Qu'on imagine quel parti un ennemi fier, impétueux, passionné, peut tirer de leur stoïcisme! Mettez vis-à-vis d'eux ces peuples généreux que dévorait l'ardent amour de la gloire et de la patrie... les pieux chrétiens seront battus, écrasés, détruits, avant d'avoir eu le temps de se reconnaître '. »

Si tous ces reproches étaient fondés, c'est trop justement que l'Etat moderne soustrairait l'éducation de la jeunesse et la vie sociale aux influences chrétiennes. Et ce fut, en effet, en s'inspirant des idées de Rousseau que le peuple français, dans la période violente de sa révolution, s'efforça d'extirper la religion chrétienne, chassa ses prêtres, proscrivit son enseignement, ferma ses églises.

Mais le monde civilisé a sévèrement blâmé ces égarements, et les Français eux-mêmes en furent bientôt revenus. Leurs excès ne firent qu'aplanir les voies à la réaction religieuse. Ce fut en

* Contr. soc, I. IV, c. viii, De la religion civile.

l'état moderne f.t la vie de l'k.^puit. 13S

pénitents contrits qu'ils se courbèrent de nouveau devant le gouvernement du pape et des évoques; et leurs hommes politiques, même d'entre les plus libéraux et les plus voltairiens, crurent devoir renouveler l'alliance avec le Vatican, et regarder la protection du pape, même « infaillible, » comme la mission de la France devant l'histoire. Que cette expérience serve de leçon aux autres peuples!

Sans doute, l'État moderne n'a aucun intérêt à encourager un système religieux exclusif, qui s'inquiétant peu du bien public, méprise la terre pour ne songer qu'au ciel. C'est même précisément par l'estime qu'il fait des relations humaines, de leurs progrès, de la vie présente et agissante, que le monde moderne se distingue heureusement du monde monastique, contemplatif et ascétique du moyen âge. Si donc la religion chrétienne détournait les hommes de leurs devoirs sociaux, l'Etat moderne devrait certainement la considérer comme un mal.

Mais en réalité, ce ne sont pas les principes chrétiens, c'est l'exagération qu'on en fait qui seule peut être un danger. C'est elle seulement que l'État doit combattre. Qu'il se garde bien d'arracher le bon grain avec l'ivraie!

Ainsi, par exemple, il est évident que les nombreuses fêtes du moyen âge, conservées à Rome jusqu'à la chute du pouvoir temporel, encourageaient le plus souvent la paresse et l'oisiveté. Mais l'État méconnaîtrait certainement les besoins de notre nature et les vrais intérêts de tous, s'il abolissait les dimanches, sous prétexte de ne faire chômer personne. Une vie saine n'a pas seulement besoin du repos quotidien de la nuit; il lui faut, de temps à autre, un jour de fête et de joie intime qui rompe le mouvement agité du travail journalier. L'âme a faim aussi d'une nourriture idéale que ne donne pas le pain corporel. Un peuple qui passerait son temps à prier périrait misérablement; un peuple sans souci de Dieu et des biens éternels de l'esprit, ne songera qu'à accroître ses richesses, et se consumera dans une lutte sauvage sans jamais trouver satisfaction. Le sabbat juif et le dimanche chrétien sont donc des institutions très sages, que nous- devons directement à la religion, et que l'État protège avec raison.

De plus, le christianisme n'est-il pas essentiellement fidèle à sa mission, quand il s'empare de notre âme pour la porter tout entière vers Dieu et l'arracher momentanément aux intérêts de la matière?

Que fait-elle de contraire à l'État, cette religion qui console les souffrances, fortifie les faibles, purifie les cœurs, et nous montre de la main une fin sublime, idéale, immortelle? Donc, son caractère fondamental n'est nullement antisocial. C'est l'exagération seule que l'État peut avoir à combattre.

C'est ainsi que le système politico-religieux poursuivi par l'Eglise du moyen âge, et formulé dans le droit canon, ne peut plus convenir au monde moderne, qui distingue nettement le droit et la religion, et pour qui les mots « politique religieuse » impliquent contradiction.

C'est ainsi surtout que les querelles dogmatiques ne regardent en rien l'Etat. Impuissant à nous dire comment l'esprit humain doit comprendre Dieu, pourquoi serait-il tenu d'accorder des privilèges à une doctrine prétendument orthodoxe? On peut être grand prince et libre penseur, homme d'Etat sans croire à la Trinité, fonctionnaire excellent sans penser que c'est la foi qui sauve et que les œuvres sont inutiles, brave soldat sans respecter beaucoup les saints du calendrier, et grand général sans croire aux miracles. De même, un croyant sans reproche peut être un médiocre citoyen, un pauvre fonctionnaire. Considérer la protection de la vraie foi comme le premier et le plus saint des devoirs de l'Etat, c'est méconnaître à la fois sa nature politique et la nature non politique de l'Eglise.

Mais Rousseau lui-même avait compris que l'Etat, être intelligent et moral, ne peut pas se passer de certains principes religieux primordiaux : « Les dogmes de la religion civile, » dit-il, « doivent être simples, en petit nombre, énoncés avec précision, sans explication ni commentaire. L'existence de la Divinité, puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante ; la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des coupables, la sainteté du contrat social et des lois : voilà les dogmes positifs. »

Samuel Pu>lfendorff disaXi antérieurement formulé une exigence

l'état moderne et la me de l'esprit. 157

semblable, dans ce qu'il appelle « la religion naturelle » indispensable à l'Etat.

Tous deux cherchent ainsi à donner satisfaction à la nature religieuse de l'homme, ou plutôt aux besoins religieux de l'Étal, moins étendus que ceux de l'individu.

Or le christianisme actuel renferme certainement tous les éléments de cette religion naturelle : providence suprême, immortalité de l'âme, le mal condamné, l'ordre sanctifié. Son influence et ses institutions font pénétrer ces vérités dans le cœur des masses. Aucune autre religion, aucune philosophie ne pourrait espérer une aussi haute autorité. En combattant ou en niant la foi chrétienne, on ébranlerait, on anéantirait peut-être ces fondements religieux de l'ordre politique. C'est là une puissante raison pour que l'Etat la'soutiennedans ses principes essentiels.

La croyance en Dieu est le grand principe dont dépendent tous les autres. Or le Dieu des chrétiens n'est point une divinité étroitement nationale comme les dieux païens et le Jéhovah des Juifs. Sa puissance et son amour s'étendent sur toutes ses créatures. On ne peut lui rendre hommage qu'en respectant la dignité humaine. Il a marqué les fins de l'humanité en leur subordonnant celle des Etats et des individus. Le Dieu du christianisme n'est point impérieux non plus comme celui de l'islam. Les hommes l'appellent leur père; il aime ses enfants ; il leur a donné la liberté. Il n'est pas davantage l'inflexible nécessité des choses, mais un esprit conscient, source de l'àme humaine, la vivifiant, communiquant librement avec elle. Il a ordonné aux enfants des hommes de devenir parfaits comme leur Père céleste. Comment douter que cette foi n'ennoblisse et ne féconde l'Etat?

La morale chrétienne est également un héritage précieux pour l'humanité. Qu'elle fasse trop peu de cas des vertus politiques et qu'elle ait besoin d'être complétée sous ce rapport, c'est possible. Mais elle n'empêche pas de combler la lacune. Elle fournit même d'excellents points d'appui pour cela. Enfin, elle exerce sur les masses la plus salutaire influence, en exhortant sans cesse à la pratique du bien, au devoir, à la justice, à la chasteté, à la miséricorde, à la charité.

La sainte flamme de l'amour du prochain, que le christianisme

allume et entretient perpétuellement dans nos cœurs, produit d'inappréciables fruits. Qui peut compter les bonnes œuvres, les dévouements, les institutions de bienfaisance que nous devons à la charité chrétienne !

La croyance à l'immortalilé de Vdnie et au jugement de Dieu, la béatitude des élus, l'enfer des méchants, sont également une puissante exhortation au bien. S'il est peu de philosophes qui, sans croire à l'immortalité de l'àme, pratiquent le bien pour le bien, combien l'autorité de la morale ne serait-elle pas affaiblie dans les masses qui n'auraient plus les espérances du ciel et la crainte de l'enfer? Or, en ébranlant l'ordre moral, n'ébranlet-on pas le fondement de l'ordre juridique? L'autorité des sages et des savants, qui opposeraient leur croyance à l'autre vie aux savants qui la nient, pourrait-elle remplacer efficacement l'autorité du christianisme?

Enfin, l'heureuse influence de l' idéalisme chrétien sur la vie générale est également inappréciable. Il répand ses doux rayons jusque sur les plus petits; il console les pauvres et les malades ; il promet aux misérables la fin de leurs souffrances; il éclaire d'un jour céleste les peines quotidiennes des foules ; il renouvelle et illumine les esprits.

Sans doute, tous ces biens spirituels, si importants pour l'État, ne sont pas exclusivement propres au christianisme. On les trouve en grande partie dans les autres religions de l'histoire. La a religion naturelle » et la philosophie peuvent aussi leur servir de base. Mais au moins peut-on dire que l'État a le devoir irrécusable de veiller à la conservation d'une religion qui lui assure tant d'avantages, aussi longtemps que nulle science et nulle autre religion n'auront acquis sur les grandes classes populaires une autorité aussi générale et aussi persistante.

C'est donc légitimement que l'Etat la respecte et la protège, qu'il témoigne estime et faveur à sa foi en Dieu et à sa morale, qu'il y conforme ses actes, le tout dans la mesure compatible avec les principes du droit moderne.

En ce sens, quoique dégages des entraves dogmatiques et confessionnelles, le droit et l'État moderne gardent un caractère chrétien.

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