CHAPITRE IV
La religion des masses.
La distinction et l'indépendance de l'Église et de TÉUit n'entraînent nullement l'indifférence forcée de l'État à l'égard de la religion.
Les idées religieuses ont une telle influence sur la vie entière, que l'esprit, le caractère, les tendances, les sympathies et les haines des masses, varient le plus souvent avec la religion qu'elles professent. La religion est donc une puissance morale de premier ordre, dont l'État ne peut faire abstraction.
Toute l'histoire démontre l'influence considérable de la religion sur l'État. C'est le brahamisme qui consacra la puissance des castes. En décorant le monarchisme et la vie contemplative du nom de sainteté, le bouddhisme rendit les peuples servilement obéissants. L'islam excite aux actions guerrières; mais, mêlant perpétuellement la politique et la religion, il entrave l'essor d'un droit et d'une politique rationels. Le christianisme distingue sagement l'Église et l'État, le droit et la religion, et se montre hautement favorable aux progrès de la civilisation et aux formations politiques humaines et conscientes.
Les diverses confessions chrétiennes produisent elles-mêmes
des effets sensiblement différents. Montesquieu n'est pas le seul à faire remarquer que la monarchie absolue et la politique absolutiste trouvent plus facilement obéissance dans les pays catholiques que dans les pays protestants. Quelques écrivains récents, et Laveleye entre autres, ont même soutenu que la différence des confessions exerce une influence plus puissante que celle des nationalités et des races de peuples * . Comparez en effet l'histoire de l'Angleterre avec celle de la France, les Pays-Bas avec l'Espagne, la Suisse allemande avec la Bavière, la Prusse avec l'Autriche, les État-Unis avec les États de l'Amérique centrale ou méridionale, la Suède et la Norwège avec l'Italie, et il sera bien difficile de nier que les pays protestants ont été le siège originaire des libertés politiques. Sans doute, la différence des confessions est en étroite connexion avec celle des races : les peuples germains tendent au protestantisme, et les peuples romans ont conservé le catholicisme. Cependant les Suisses romans des cantons protestants de Genève, Neufchâtel et Vaud, ont une civilisation aussi avancée, et aiment autant la liberté de penser que leurs compatriotes allemands des cantons protestants de Zurich, Berne, ou Bàle; les cantons romans ou allemands qui obéissent encore au clergé catholique, sont demeurés sensiblement en arrière des autres.
Des foules habituées dès l'enfance, puis même dans l'âge mûr, à s'incliner sans examen ni réserve devant l'autorité traditionnelle du prêtre et à lui soumettre humblement leur intelligence et leur raison, ne peuvent montrer qu'une énergie affaiblie, le jour oîi elles ont à combattre le despotisme politique. C'est ce qui explique cette étroite alliance du trône et de l'autel, si souvent contractée pour assujettir les hommes. Mais que le prince tremble alors de se brouiller avec son redoutable allié : le prêtre enflammera les masses passives en s'écriant « qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes,» et leur soumission servile se changera aussitôt en mépris du gouvernement, en révolte opiniâtre contre ses lois.
' Laveleye, Prolestanlisme et catholicisme, bycc une préface de Blunlschli ; ^6rdlingl•n, lb75.
l'état modeune et la vie de l'espiut. IGl
La soumission absolue à l'autorité du prêtre, même dans le domaine religieux seulement, entrave donc le développement de l'esprit public, et place les peuples dans une intériorité relative. Un autre danger peut même surgir alors : si, grâce à l'excellence de la nature humaine, quelques individualités marquantes parviennent à se soustraire à ce despotisme spirituel, à prendre un essor indépendant, à multiplier leurs adhérents, une rupture violente peut facilement jeter un peuple dans la négation de toute religion et dans l'anarchie. L'Europe et l'Amérique en ont fait l'expérience. Il est certain que les révolutions des nations protestantes, dans nos derniers siècles, ont été moins nombreuses, plus modérées et plus fécondes que celles des nations catholiques romaines.
C'est donc bien à tort que l'on accuse la Réforme religieuse d'être la mère des révolutions du xviii" etduxix" siècle, puisque c'est précisément sur les pays qui l'ont repoussée que la tourmente révolutionnaire s'est abattue.
En rejetant l'autorité absolue du prêtre, en comparant les enseignements traditionnels de l'Église avec l'Écriture, en soumettant celle-ci à la critique et au jugement de la raison et de la science, en forçant et en exerçant la réflexion, le protestantisme développe les facultés intellectuelles du peuple, et favorise la vie scientifique, l'éducation de l'esprit, la liberté de penser. Ces avantages sont même plus marqués dans les pays où le protestantisme est ami du libre examen; ils diminuent et disparaissent où règne une orthodoxie étroite et zélote. Purs orthodoxes protestants et catholiques cléricaux, catholiques libéraux et protestants indépendants, ont entre eux des analogies et des sympathies remarquables.
Sans doute, les nations catholiques ont elles-mêmes confjuis un régime libre depuis un siècle. Mais elles n'y sont parvenues qu'en combattant contre la hiérarchie et ses préjugés. La tradition religieuse s'y est partout présentée comme un obstacle.
Aussi l'État moderne ne pourra-t-il heureusement se maintenir qu'en réprimant par son droit les tendances hostiles oudangereuses de la religion des masses^ et en répandant une éducation libérale et éclairée plus sympathique à l'État.
Ou peut ici recoraniander à l'homme d'État :
1. Avant tout, de se rendre bien compte des bornes naturelles de son pouvoir et, par suite, d'éviter soigneusement de s'ériger en maître de la religion des masses. Tout empiétement de l'État dans le sanctuaire de la conscience et de la foi blesse les âmes.
Sans doute, la politique parvient quelquefois à imposer une religion par la force. L'islam, et le christianisme lui-même, ne se sont pas répandus uniquement par les armes spirituelles. Philippe II d'Espagne, Ferdinand III d'Autriche, Louis XIV de France, et nombre d'autres princes italiens et allemands, ont étouffé le protestantisme par les persécutions, les confiscations, l'exil, la prison, la mort. Henri VIII d'Angleterre a employé les mêmes violences pour détruire le catholicisme. Les conversions imposées de force par Nicolas de Russie sont loin d'être demeurées sans résultat.
Mais la paix des âmes et la liberté des esprits n'ont été réellement assurées que du jour oii l'État, mieux instruit de ses devoirs et de sa nature, a renoncé à la fois à dominer l'Église et à se mettre à son service pour forcer les croyances.
2. L'homme d'État témoignera naturellement aux différentes religions du pays le respect extérieur que mérite une foi réputée sainte. Mais on ne saurait exiger de lui qu'il fasse profession de l'une d'elles, ni qu'il prenne part ou assiste aux cérémonies d'un culte qu'il ne partage pas. Ce serait opprimer sa conscience, alors qu'on lui demande de protéger celle des autres. On ne forcera donc point des fonctionnaires catholiques à prendre part à la cène protestante.
3. L'État défendra les actes contraires aux bonnes mœurs, au bien et à la paix publics, sans se laisser arrêter par le prétexte que telle ou telle religion les ordonne.
Ainsi, l'État chrétien moderne protégera la monogamie tant contre les tendances des mormons que des mahométants, avec plus de ménagements cependant pour ceux-ci. Ainsi encore, il empêchera les femmes indiennes de se brûler sur les bûchers de leurs époux. Il punira au besoin des usages immoraux, comme le dévergondage consacré par la superstition de certaines races indiennes ou de certaines sectes sensuelles. Il interdira les ordres
religieux et les couvents qui se soustraient aux devoirs de l'homme envers l'État et la société.
4. Enfin, si une religion devient réellement dangereuse pour l'éducation et le progrès publics, l'homme d'État ne se laissera point égarer par un respect outré de l'inviobalité du sentiment religieux. Il s'efforcera, au contraire, de combattre le mal par de bonnes écoles, et par des institutions qui assurent l'avancement de la civilisation.