CHAPITRE VI
La science et ses représentants.
Toute science est l'œuvre et la conquête du travail individuel de l'esprit, de la réflexion. L'esprit se replie sur lui-même étudie les principes premiers qu'il voit en lui, observe les phénomènes, distingue l'effet et la cause, le principe et la conséquence, l'aptitude et le développement, la nécessité et la liberté, le temps et l'espace, etc., montre les ressemblances et les différences, le genre et l'espèce, et concentre enfin dans l'être un la substance et la qualité.
Ce travail et ces conquêtes de la pensée sont absolument indépendantes de l'Etat, qui, avec toute sa puissance, ne peut ni réfuter une erreur ni affaiblir la démonstration d'une vérité. La science appartient naturellement au libre domaine de l'esprit individuel. Nier ou combattre sa liberté, c'est donc méconnaître et outrager l'esprit humain.
Mais le développemement de la science est dans une relation étroite avec la valeur des institutions et le degré de la culture du peuple. Un peuple qui a de bonnes écoles, qui initie de bonne heure sa jeunesse à toutes les vérités, qui l'habitue à réfléchir et à penser juste, favorise et encourage les travaux des maîtres et l'amour du savoir. L'éducation intellectuelle d'un
l'état modf.rne et la vie de l'espmt. 171
peuple développe aussi la force de sa pensée, et mène ainsi tout l'ensemble à de nouveaux progrès.
Par suite, l'importance politique de la science est considérable, quoique indirecte. La science touche à l'Etat de plus près que la religion, car elle s'adresse à la raison et non au Cœur. L'une éclaire les rapports des hommes entre eux ; l'autre sanctifie leurs rapports avec Dieu. L'Etat est le gouvernement conscient de soi-même. Mais il est indispensable, dans une civilisation avancée, que sa conscience soit éclairée ; et comment le serait-elle autrement que parla science? Une nation dans l'enfance se laisse encore guider par des instincts et des appétits; une nation cultivée se demande compte de ses actes. La politique peut demeurer assez indifférente en face des querelles religieuses; elle peut être sans danger non religieuse; elle ne saurait être, sans péril pour tous, non raisonnée. L'Etat civilisé peut donc moins encore se passer du concours de la science que de l'appui de la religion.
L'Etat et la science se rapprochent en ce que l'autorité et la liberté sont comme les deux pôles de leur action. OEuvre de la réflexion libre, la science affranchit l'esprit en dissipant les préjugés et les erreurs traditionnelles. Mais, dans son domaine, elle est en même temps autorité pour autrui. Le travail ne peut pas toujours être recommencé ab ovo. Les penseurs les plus libres et les plus féconds sont souvent forcés de se fier à l'autorité des maîtres. L'autorité de la science est encore plus grande sur les foules, qui, ne pouvant examiner par elles-mêmes, suivent naturellement les opinions des sages.
Les sciences n'ont pas toutes la même importance pour l'Etat.
Les sciences mathématiques et les sciences naturelles influent avant tout sur les moyens techniques au service de l'Etat et de la société. L'art de la guerre et l'armement se sont transformés depuis les découvertes de la physique, de la chimie, de la mécanique. Nous leur devons également les machines à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes. L'agriculture et l'industrie leur empruntent des avantages de toutes sortes.
Ces sciences n'ayant qu'une influence éloignée sur la conslition et la politique de l'Etat, il se peut qu'elles soient cultivées
avec grand soin même sous un régime inquiet, tracassier, méfiant de toutes les libertés. La vitesse de la lumière ou du son, le cours des astres, l'analyse chimique de l'air et de l'eau, semblent importer assez peu à la souveraineté du prince.
Et cependant, ces sciences elles-mêmes sont loin d'être politiquement indifférentes. Tout se lie dans la vie de l'esprit. L'étude libre et approfondie des sciences naturelles réveille la pensée ardente, qui ne saurait s'arrêter dans son élan aussitôt qu'elle touche au seuil des sciences morales et philosophiques. Il est même impossible que les sciences naturelles soient réellement libres, alors que celles-ci sont menacées ou opprimées.
D'ailleurs, l'étude exclusive des premières conduit facilement au matérialisme, à la tyrannie, aux violentes comniotions. Absorbées parles phénomènes sensibles, elles ne donnent point à elles seules l'intelligence des choses de l'esprit. Les lois toujours forcées du monde physique préparent mal à comprendre les limites de l'autorité politique, les droits et la responsabilité de la liberté, les forces de la raison, les devoirs moraux. Les sciences philosophiques et les sciences historiques, en un mot, les sciences morales, agissent bien plus directement sur l'esprit public ; et c'est dans cette classe que l'on range les sciences du droit et de l'État.
L'action la plus puissante appartient, sans conteste, aux idées philosophiques du droit naturel et politique. Soufflées par l'esprit du temps, elles s'emparent des âmes de tous et dominent la vie publique : l'idée de la souveraineté a transtormé, ^ux xvi" et XVII® siècle, l'ancien Etat féodal en monarchie absolue; l'idée de Végalité des droits détruit depuis cent ans les privilèges de toutes sortes ; l'idée de la liberté religieuse et civile a bouleversé l'Eglise et l'Etat ; l'idée des nationalités détermine principalement les formations politiques modernes. L'énorme influence de la philosophie sur l'humanité contemporaine est donc évidente. On peut même remarquer que nos modernes s'enthousiasment bien plus facilement pour des idées politiques que pour des croyances religieuses.
L'histoire n'a point une force créatrice et réformatrice aussi grande. Elle aussi nous montre le progrès et le développement.
Mais son regard, tourné vers le passé, nous fait surtout comprendre l'origine et la raison de l'ordre établi. Aussi ses maximes sont-elles plus conservatrices que libérales. L'histoire appuie plutôt l'autorité traditionnelle que les innovations, quoique sa critique soit souvent fatale aux vieilles erreurs.
C'est pour cela que les gouvernements despotiques la regardent avec moins de méfiance que les sciences de la philosophie spéculative et de la politique idéaliste.
L'oppression des sciences morales ne se fera jamais qu'au détriment de l'esprit du peuple et des meilleures forces de l'État. La santé du corps et celle de l'esprit sont en intime connexion. Aussi la supériorité de la nation qui ignore ces entraves, s'affirmera-t-elle bientôt sous tous les rapports. L'issue des dernières guerres devrait, ce semble, ouvrir les yeux. Le triomphe final de la Prusse sur l'Autriche est essentiellement dû à la supériorité de sa culture intellectuelle.
Au reste, les effets de la science varient avec le caractère des peuples. Ils sont plus puissants là où dominent l'intelligence et la raison plutôt que le sentiment, sur les Hellènes que sur les premiers Romains, sur les Français que sur les Espagnols, sur les Anglais que sur les Irlandais. Chez les Allemands, « ce peuple de penseurs, » comme l'on dit ironiquement et justement tour à tour, une érudition pédante et les vices héréditaires du système politique entravèrent pendant longtemps l'heureuse influence de la science. Aussi leur a-t-on souvent reproché d'être capables de penser et incapables d'agir. La guerre de 1866, la transformation de l'Allemagne (1867), les victoires qui suivirent et la fondation de l'Empire allemand (1871), ont démontré que le reproche n'était juste qu'en apparence. L'Allemagne, conduite puissamment par un grand homme d'État, a prouvé qu'elle savait aussi bien agir que penser.
La science n'est pas Y affaire de tout le monde. Le* cercle des esprits scientifiquement cultivés est plus étroit que celui d'aucune association religieuse. La religion s'adresse à l'homme, à la femme, à l'enfant, à tous. La science, au contraire, ne peut devenir le bien d'un grand nombre que dans ses éléments et dans ses résultats principaux. Les vrais savants seront toujours
\li LA POLITIQUE.
le petit nombre. Aussi, partout où la science prospère, voit-on quelques sages ou quelques rares professsions scientifiques s'élever au-dessus des foules, comme les prêtres s'élèvent au-dessus des laïcs dans le domaine de la vie religieuse.
La science forme ainsi une sorte à' aristocratie de V intelligence qui, comme toutes les aristocraties, a ses avantages et ses inconvénients. L'État peut donc se demander la conduite qu'il tiendra à son égard.
L'Asie du sud et de l'Orient sont ici pleines d'enseignements. La caste brahmane des sages et des penseurs illuminés de l'esprit de Dieu s'élevait hautement au-dessus de toutes les autres, et l'histoire indienne nous moutre les dangers d'une aussi orgueilleuse grandeur. En Chine et au Japon, par contre, la carrière de la science a toujours été ouverte à quiconque recevait l'éducation et subissait les examens classiques. Il s'y forma ainsi, au lieu d'une caste hériditaire de prêtres ou de sages, une classe distinguée, influente et respectée de savants politiques, volontiers appelés aux fonctions et aux affaires publiques. Mais leur autorité, au lieu de demeurer libre, fut exagérée par les sanction s autoritaires de l'État. Aussi la science y demeura-t-elle stationnaire, et ne fut bientôt plus qu'une discipline et une sorte de catéchisme traditionnels.
La distinction des lettrés et des illettrés est plus souple et moins tranchée en Europe. La science y est ouverte à tous, et chacun peut librement la développer; aussi ses progrès ont-ils été plus riches et plus féconds qu'en aucun autre lieu. Les inconvénients d'une aristocratie de savants, ses formules étroites. ses prétentions et son despotisme, y sont d'autant moins à craindre que l'instruction est plus répandue. Ceux qui donnent „ et ceux qui reçoivent sont en rapports constants, et cette in-m fluence réciproque établit entre eux une heureuse union. Les œuvres de la science se répandent ainsi par mille canaux, comme le gaz lumineux qui éclaire nos villes, et l'intelligence de toutes les classes se développe et s'épanouit.
CHAPITKE VIL
La littérature, le théâtre, les beaux-arts.
1. Les lettres exercent sur l'esprit des classes cultivées une influence plus grande encore que la science. La beauté de la forme a des charmes qui manquent à la froide doctrine. Les œuvres de Shakespeare et de Walter Scott sont plus connues que celles de Bacon et de Newton. La civilisation française doit davantage à Racine, Molière ou Voltaire, qu'à Buffon, Laplace ou Dupin. Goethe et Schiller ont éclairé et enthousiasmé des cercles bien plus étendus que Kant ou les frères Humboldt. Lessing lui-même a plus agi sur son peuple par son drame de Nathan que par son Laocoon.
Les œuvres de la poésie, comme celles de la science, sont des créations individuelles. Mais l'État peut honorer et récompenser les bons poètes, les protéger contre la contrefaçon, répandre leurs chants. Il punira les œuvres ouvertement immorales et corruptrices, et pourra même exprimer publiquement sa désapprobation pour les livres mauvais qui échappent par des artifices de style aux coups de la loi.
On a vu' quelquefois de forts petits princes exercer une influence admirable sur les lettres. Charles-Auguste de Saxe- Weimar et sa modeste cour éclipsèrent pendant un temps^les
cours impériale et royale de Vienne et de Derlin, et peuvent supporter la comparaison avec Louis XIV, son brillant entourage et son haut patronage des poètes français.
Qu'on évite cependant de faire dégénérer les droits d'auteur en un monopole exclusif trop prolongé. Nous éprouvons souvent de nos jours les inconvénients de ce système. Nos grands poètes allemands ne sont devenus que d'hier largement accessibles aux classes populaires, par la fin des droits d'auteur, qui a permis les éditions à bon marché.
2. Le théâtre n'a plus l'importance et le rôle élevés qu'il avait dans le monde antique gréco-romain. En partie, c'est que l'Église chrétienne ne l'a jamais vu de bon œil. Cependant son influence est encore considérable, et la politique ne saurait l'oublier.
Le théâtre est une distraction et un plaisir pour tous : or il est toujours bon que la joie succède au labeur. Mais les avantages du théâtre, au point de vue esthétique, moral, instructif, sont encore plus importants.
Le théâtre n'est plus une institution publique, comme dans l'antiquité, malgré les subventions que lui donnent parfois les princes et les gouvernements, et quoiqu'il fasse le plus souvent l'ornement de leurs capitales et de leurs résidences. Ces qu'en effet, le théâtre n'est pas plus une affaire d'État que 1 musique et la poésie. La scène a pour mission de rendre les] œuvres de la littérature plus sensibles et plus vivantes. EU doit donc être soumise, en général, aux mêmes prescription que celles-ci.
Dût-il même devenir plus national, le théâtre n'en appartien drait pas moins au peuple, plutôt qu'à la nation organisée ou l'État. Ce n'est ni la loi, ni le pouvoir, c'est bien moins le ci toyen que le poète qui dicte sa langue et son esprit. Le succè d'un beau drame ne s'arrête même pas à la frontière. Les' grandes œuvres dramatiques sont plus humaines que natio nales. Shakespeare, Lessing, Goethe, Schiller, ont écrit pour l'humanité.
La musique a même l'avantage d'être également, intelligible pour tous les peuples civilisés. Aussi l'opéra n'est-il point une représentation exclusivement nationale. La nationalité ne s'y
marque guère que par des nuances, par certains rhythmes préférés, qui laissent au genre son grand caractère humain.
L'État doit donc se garder de faire du théâtre un monopole public. Comme la littérature, c'est à l'initiative privée que le théâtre appartient en première ligne. Sa grande influence autorise d'ailleurs à exercer sur lui une surveillance réglée par les lois, et peut même faire un devoir d'encourager et de subventionner un bon théâtre.
Le théâtre doit être l'expression parfaite de l'esprit dramatique du peuple; mais il doit élever l'âme des spectateurs audessus des soins quotidiens de la vie commune. L'acteur, tout en demeurant intelligible pour tous, ne saurait être grossièrement vulgaire. Moins encore lui est- il permis de spéculer sur le mauvais goût de la foule, et de se gagner un public par des trivialités ou d'obscènes audaces. Qu'il se rappelle les paroles de Shakespeare : « Oh I cela me blesse jusque dans l'âme, d'entendre un robuste gaillard, à perruque échevelée, mettre une passion en lambeaux, voire même en haillons, et fendre les oreilles de la galerie, qui généralement n'apprécie qu'une pantomine incompréhensible et le bruit. » {Hamlet [trad. d'Hugo, scène ix.]) Il y va, en effet, de la santé de l'esprit public. L'Etat veillera donc à ce que l'on représente dignement les meilleures œuvres. L'on ne fait pas assez plutôt que trop sous ce rapport. Les subventions des bons théâtres ne sont point superflues. L'Etat moderne ferait même sagement de rendre de temps en temps les grandes scènes plus accessibles aux foules, et spécialement aux classes ouvrières.
3. La peinture, la sculpture et l'architecture ont une importance analogue.
Au moyen âge, l'art s'ins[iirait surtout de la religion. Il s'en est depuis lentement dégagé pour orner aussi la vie temporelle.
L'art est également une œuvre privée dont les progrès intéressent indirectement l'Etat : de là les écoles publiques des beauxarts, les musées nationaux de peinture et de sculpture, les monuments érigés en l'honneur des grands hommes, des triomphes et des gloires de la nation.
L'architecture est peut-être l'art qui parle le mieux aux foules.
Une construction monumentale d'un grand style élève les âmes avec une rare puissance, et porte l'empreinte de l'immortalité. La majesté de l'Etat demande que les édifices publics se distinguent par la noblesse et la grave beauté de leurs formes, qu'ils remplissent les hommes de respect et d'admiration, à l'instar des grands monuments religieux. Ce n'est point le calcul mesquin du strictement utile qui doit en déterminer les plans.