CHAPITRE PREMIER
L'idéal d'une constitution parfaite.
Les misères sociales, le désir du mieux, le sentiment de notre perfectibilité, ont conduit bien des imaginations à rêver un Etat idéal parfait. De là ces nombreux projets de réforme fondamentale, ces romans politiques, ces glorifications idéalistes, dont Robert von Mohl nous a si bien tracé l'esquisse dans son Histoire des sciences politiques {\o\. I. partie III). L'on peut citer parmi les plus célèbres de ces rêves, la République de Platon, la Cyropédie de Xénophon, l'Utopie du chancelier Thomas Morus et le Téléma(iue a) de l'évêque Fèmlon. Les élucubrations plus dangereuses des anabaptistes, des communistes et des socialistes modernes, appartiennent, jusqu'à un certain point, au même genre de littérature.
L'homme d'Etat ne se laisse point égarer par ces idéologies, fruits stériles d'esprits trop pleins de jeunesse. Il les regarde passer comme de naïves folies ou d'agréables songes. Ceux qui
a) Voyez les passages r«:lalif!^ ù la Béliiiue et à la république de Salente^ liT.VII, X et XVII.
ont tenté de les réaliser ont toujours échoué misérablement, et n'ont abouti qu'à des ruines.
Une constitution politique parfaite suppose une nation parfaite, donc une impossibilité. Aussi, tout en reconnaissant que VÈtat est perfectible, faut-il repousser toutes ces fantaisies qui oublient les réalités, qui font abstraction de la nation et du pays déterminés dont l'Etat doit être l'organisation.
Différentes par l'histoire, le pays, le caractère, l'esprit, les tendances, les nations ont également besoin de formations politiques diverses. Pourquoi donc vouloir leur imposer à toutes la république ou la monarchie? L'idée d'une constitution valable pour tous les temps et tous les lieux est essentiellement fausse. On forcerait plus facilement tous les hommes à prendre le même costume.
Cependant, il est une mesure générale qui nous permet d'apprécier approximativement la réelle valeur d'une constitution donnée. Les devoirs principaux de la politique sont en effet d'assurer :
a) la liberté individuelle, le riche développement des aptitudes de la société et des individus;
b) Vunitè, la puissance, le bien-être de la nation, une autorité publique forte ;
c) le progrès de l'humanité.
Or, il est évident qu'une constitution sera d'autant meilleure qu'elle remplira mieux ce triple but dans l'État auquel elle s'applique.
En prenant cette règle pour mesure, la comparaison de l'État moderne avec l'Etat antique ou féodal donne les résultats suivants :
1) La liberté privée s'étend aujourd'hui à toutes les classes, à la différence de l'antiquité, et elle est plus égale pour tous qu'au moyen âge. La vie individuelle est ainsi devenue plus riche et plus variée. L'entière liberté de penser est essentiellement moderne et forme notre plus précieuse conquête.
2) par Vunité et la puissance, l'Etat moderne est assez semblable à l'Etat antique ; mais il est bien supérieur à l'Etat féodal. Il a même deux grands avantages sur celui-là : il arrête son
action à l'ensemble de la vie politique, et donne de savantes garanties aux droits et à la liberté de tous.
3) Enfin, les Etats modernes comprennent mieux leurs devoirs envers l'humanité. Leur caractère et leurs tendances sont remarquablement humains.