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CHAPITRE II

Idées démocratiques et idées aristocratiques.

Cette opposition se rencontre partout, mais spécialement chez les peuples ariens. Elle divise les partis et les arme les uns contre les autres. Tantôt c'est la démocratie qui s'efforce d'écraser les éléments aristocratiques sous sa masse, tanlôl l'aristocratie qui emploie son autorité à asservir les foules. Cette lutte se rencontre dans la monarchie et dans la république; aucune forme d'État n'en est complètement exempte.

Les États modernes s'eiforcent de concilier les deux tendances en les tempérant sagement l'une par l'autre.

Mais la science de la politique doit les envisager d'abord séparément, pour mieux montrer que toutes les deux ont leurs qualités et leurs lacunes, et qu'elles doivent bien plus se compléter l'une l'autre que se combattre et s'exclure.

IDEES DEMOCRATIQUES 1. L'idée fondamentale de la démocratie, c'est V égalité naturelle des droits; d'où elle conclut à Végalité politique : < tous les citoyens doivent avoir une part égale dans les affaires de l'État. »

Elle repousse comme des privilèges injustes tous les avantages à'ordre ou de classe.

IDEES ARISTOCRATIQUES 1. L'idée fondamentale de l'aristocratie, c'est que les hommes sont différents, et que le gouvernement des masses vulgaires appartient aux éléments les meilleurs et les plus nobles. Son principe, c'est le gouvernement des meilleurs. Le droit égal de tous lui paraît brutal.

Les deux idées sont vraies, mais en partie seulement.

L'égalité des droits qu'invoque la démocratie a un fondement réel dans la communauté de la nature humaine. La marche progressive de l'histoire l'appuie, en étendant les devoirs et les droits publics à tous les cercles de la population, en relevant ainsi la dignité humaine des classes inférieures.

Mais à n'envisager que cette égalité, il devient impossible de comprendre l'État, qui suppose nécessairement la distinction sensible des gouvernants et des gouvernés, — vérité déjà reconnue par Aristote. L'ordre ne peut exister sans la distinction, et sans ordre point d'État. C'est donc assez justement que l'on reproche souvent aux tendances égalitaires des démocrates d'abaisser dans la poussière commune tout ce qui est élevé, et de mettre directement le pouvoir aux mains des masses.

Les différences dont se prévaut l'aristocratie peuvent, de leur côté, s'appuyer sur Vhisloire générale, qui nous montre partout la variété des aptitudes et des mobiles. De plus, le principe du gouvernement des meilleurs et des plus capables est absolument logique.

Mais, en poursuivant exclusivement cette vérité, les aristocrates arrivent également à méconnaître la nature humaine commune, qui rapproche et unit tous les hommes. Ils oublient que l'État est la communauté de tous, et non la société des meilleurs, et rompent aiusi l'union générale. Ils regardent avec mépris les ouïes qu'ils dominent, et ne s'aperçoivent pas que leurs pieds quittent la terre ferme, que leurs avantages exagérés deviennent des fictions. La vanité et l'orgueil les mènent à leur chute, et en font la risée des masses.

La vérité est dans l'union et la combinaison des deux principes. L'égalité naturelle des droits est l'aptitude et le fondement; les différences historiques en sont le développement. Chaque idée doit préserver l'autre d'excès.

2. Donc, ajoute la démocratie, 2. Non, reprend l'aristocratie, « la volonté de la majorité est la c'estltiqualité einonlaquantité qui volonté de la nation, et la minorité doit l'emporter. Vautorité goudoit toujours s^y soumettre. » verne la majorité, et non celle-ci

l'autre. La minorité meilleure doit régner sur la majorité moindre.

Sans doute, la majorité est dans tout I^tat une puissance considérable. Les masses sont la base de l'État; ce sont elles qui renferment généralement le plus de forces vives; aucun gouvernement ne peut subsister longuement sans elles, ou s'il agit contrairement aux intérêts du grand nombre. Les masses ne sont point une matière que l'homme d'État puisse ouvrer et travailler à son gré. C'est surtout de nos jours qu'il serait dangereux de le croire, car elles ont conscience de leur dignité d'homme et de la nature humaine des régents. Mais il serait également inepte de n'écouter que les vœux et les opinions des foules, d'obéir servilement aux majorités que la passion égare, ou que l'indifférence et l'incurie rendent hostiles à toute reforme.

Que toutes choses étant d'ailleurs égales le nombre ou la majorité décide, rien de mieux. Quand on pèse des égalités, la balance penche naturellement du côté qui en contient le plus. De là ce principe admis par tous que, « dans toute réunion de personnes rcpulées égales, conseils, chambres, corps électoral, association, etc., la volonté de l'ensemble se formule à la majorité, et que la minorité est tenue de s'y soumettre. »

De même, sans doute, tout État doit avoir principalement en vue le bien des majorités. Considérées non point comme actives et gouvernantes, mais comme passives et gouvernées, les diverses classes de la nation se trouvent placées sur une même ligne, et par suite le nombre l'emporte.

Mais pourquoi le nombre déciderait-il quand les facteurs sont différents? Quand une minorité occupe dans l'organisme de l'État une place plus élevée, n'est-ce pas elle qui doit prononcer? L'officier commande aux soldats ; le général remue d'un mot une armée. Le juge décide entre les nombreuses parties ; tout degré de juridiction est une minorité au regard des justiciables; les juges supérieurs sont moins nombreux que les juges inférieurs. La gestion des affaires, la politiqus, la législation, reposent partout, principalement, sur le travail des minorités, que distinguent leur éducation et leurs mœurs.

Nos goûts démocratiques modernes tendent dangereusement à confier au nombre la décision de choses qui demandent capacité et qualité. Le principe arithmétique triomphe même là où

la décision devrait appartenir au principe psychologique et organique de la valeur qualitative. 11 est plus facile de compter les tètes que de les peser; mais le résultat obtenu est en rapport avec la légèreté du travail. Le système électoral qui oublie complètement la qualité pour ne considérer que la quantité, est une manifeste exagération du principe démocratique.

On pouvait reprocher au moyen âge un défaut contraire. Les classes aristocratiques, clergé et noblesse, dominaient tout; les privilèges entravaient la liberté civile.' Mais est-il sage de passer à l'autre extrême? Reconnaissons ce qu'il y a de vrai dans les deux principes; unissons-les, et complétons-les l'un par l'autre.

3. Les fonctions et les dignités 3. La foule ignorante doit être publiques sont ouvertes à tous, écartée des emplois. Une fonc- Elles ne sont point le privilège tion publique ne peut être confiée d'une classe, d'une famille, ou qii'k un homme distingué.

d'un individu.

Si le principe démocratique veut dire que les emplois doivent être donnés également à tous, il conduit logiquement aux nominations par le sort, comme à Athènes, où le choix paraissait trop a aristocratique. » Si le principe opposé est seul appliqué, les emplois deviennent le monopole et le privilège des classes distinguées. Les fonctions héréditaires sont la contre-partie aristocratique des démocratiques nominations par le sort.

Le droit moderne repousse les deux exagérations : les fondions sont ouvertes à tous, mais il faut se distinguer pour y arriver. L'égalité est la base, la distinction le développement. La démocratie moderne préfère elle-même l'élection au sort ; l'égalité n'y existe donc que quant à l'aptitude ; et d'autre part, la monarchie reconnaît aussi cette égalité. Le principe aristocratique et le principe démocratique sont donc ici lieureusementunis et combinés, au moins en général, et quiconque étudiera les progrès faits depuis un siècle, demeurera convaincu de la force croissante de celte union.

4. La démocratie aime le chan- 4. L'aristocratie aime la fixité gement des fonctionnaires. Elle des emplois. Elle veut la forte veut que la durée des fonctions autorité des fonctionnaires.

soit courte, iesi élections fréquentes.

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Le changement fréquent permet mieux la participation de tous et l'influence des gouvernés. Il réveille la vie publique, prévient les abus grossiers de pouvoir, pousse à l'action, favorise la liberté. Mais une mobilité trop grande a également des inconvénients graves. Elle ébranle l'autorité, rend la politique et l'administration incertaines, entrave toute œuvre de longue haleine, jette les populations dans un état de fièvre périodique, et écarte souvent les meilleurs esprits des fonctions publiques.

La courte durée des fonctions se rencontre parfois aussi dans les États aristocratiques. Les magistratures de la république romaine étaient pour la plupart annuelles ; nombre de villes patriciennes de l'empire d'Allemagne nommaient leurs conseils pour six mois seulement. Mais le caractère conservateur de ces États prévenait les inconvénients de cette mobilité. A Rome, il fallait jouir d'une considération quasi-princière pour pouvoir être élu. Dans les villes impériales, les honorables conseillers gardaient, en fait, malgré les élections semestrielles, leurs fonctions pendant leur vie entière, se relayant simplement de six mois en six mois, comme l'on se repose après le travail. Mais l'exagération du principe aristocratique fait cesser ces mutations elles-mêmes; les fonctions se prolongent et deviennent permanentes, ou même hériditaires dans un certain nombre de familles. On en voit maints exemples dans le moyen âge allemand. Dès lors l'aristocratie se sépare des foules, ne choisit plus que dans son sein, et ne respecte l'égalité qu'entre ses membres. A Venise, les fonctions des Dix, de la Seigneurie et du Sénat étaient soumises à des réélections fréquentes; mais le grand conseil des Nobili formait un corps électoral exclusif, une autorité permanente, et le démos était sans droits politiques.

Les formesmodernes, et spécialementla monarchie, s'efforcent encore ici de concilier plus impartialement les deux principes. Elles acceptent le renouvellement fréquent de la chambre des députés, expression plus directe des intérêts et des opinions populaires, et celui des fonctions ou des conseils auxquels il paraît utile qu'un grand nombre de citoyens prennent part à tour de rôle (conseils généraux, Kreisausschiisse, jurys, Schôffen). Mais

la monarchie moderne préfère les fonctions durables, munies de droits pragmatiques a), mieux à l'abri des caprices des gouvernants et des gouvernés, dans les emplois qui demandent une forte autorité (fonctions de gouvernement), une connaissance approfondie du droit (juges), une éducation professionnelle scientifique ou technique (ingénieurs, professeurs, etc.).

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