PRÉFACE DU TRADUCTEUR. XI
jours, comme elle l'était dans les républiques antiques, et même à un plus haut degré, la question fondamentale de la politique des constitutions.
Toutes les faveurs de l'opinion sont aujourd'hui pour le suffrage universel; les masses le réclament avec passion; les esprits réfléchis eux-mêmes ne peuvent lui refuser leur adhésion.
Gardons-nous de blâmer cette tendance ! Elle est excellente, en tant qu'elle veut associer tout le monde à la chose publique ; qu'elle élève l'esprit politique des grandes classes populaires; qu'elle leur donne conscience de leur valeur et leur fait estimer la dignité de citoyen.
Mais le suffrage universel doit-il être, en outre, égal?
Les nations modernes, jeunes encore, ont souvent accepté d'enthousiasme une solution simple et radicale à la fois : tout national mâle, âgé de plus de 20 (ou 21) ans, vote, et n'a jamais qu'une seule voix.
Cette égalité mathématique, cette dure assimilation des situations si variées de la vie, se justifie-t-elle au môme degré? Fautil donc qu'il n'y ait qu'une seule règle, une seule loi, mesure unique pour toutes les tailles? De bons esprits, et des plus éclairés, Sluart Mill entre autres, ne l'ont pas cru, et M. Bluntschli est de ce nombre.
En effet, quel est le but à atteindre? Tous nous voulons que les chambres soient l'expression de la pensée et de la raison nationales. Mais faut-il pour cela donner la prépondérance aux jeunes gens à peine échappés de tutelle, sans expérience, sans situation, sans fortune? n'est-ce pas renverser l'échelle naturelle? manquer le but en le dépassant? inspirer du dégoût aux classes cultivées, qui ne retrouvent pas dans le cadre politique la considération dont elles jouissent dans la société? provoquer ainsi l'abstention des meilleurs éléments I Étrange procédé qui, dans une question aussi délicate et aussi compliquée, ne considère qu'un seul facteur, l'âge de 21 ans, pour annuler tout ce qui est au-dessous, pour assimiler tout ce qui est au-dessus. C'est simple sans doute, mais n'est-ce pas un peu brutal? Et Servius Tullius, il y a deux mille ans, n'était-il pas un politique plus
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sage quand, par son immortelle constitution du cens, il fondait la grandeur de Rome? Nos lois électorales seraient un danger permanent si elles n'étaient un peu corrigées par la longueur du mandat de député, qui permet à nos honorables de trouver des accommodements avec les exigences de leurs électeurs.
Une bonne organisation du suffrage est une science de proportion, qui doit se baser aussi sur la statistique, l'histoire et la nature du pays, le but et l'esprit de sa constitution. Nous admettons volontiers que chacun puisse voter, mais nous demandons que chacun le puisse suivant ses mérites et sa valeur pour l'État. Telle est la seule égalité raisonnable. Or, trois grandes considérations peuvent entrer partout dans la juste distribution du suffrage, l'âge ou l'expérience, la profession ou l'intelligence, la fortune ou l'intérêt, et Ton concevrait très bien que chacune de ces conditions donnât une voix en sus, en telle sorte que celui qui les réunirait toutes pourrait avoir jusqu'à quatre voix.
Cette proportionnalité peut-elle choquer personne ? Non, ce nous semble. L'homme du peuple, âgé de 30 ou 35 ans, généralement établi ou père de famille, à qui l'on donnerait deux voix, pourrait-il se plaindre d'être placé sur la même ligne que l'avocat, le magistrat, l'ingénieur ou le médecin de 23 à 30 ans? Il se sentira plutôt relevé dans sa dignité .d'homme mûr et de père de famille, par cette assimilation qui le tire de la foule des jeunes, et le place au-dessus des fils de famille oisifs ou sans profession.
L'équité ne réclame pas moins énergiquement la représentation des minorités. Les moyens d'y parvenir sont nombreux, et plusieurs d'entre eux ont déjà subi l'épreuve d'une certaine expérience (voy. 1. X, ch. m). Enfin, il est à désirer que les circonscriptions électorales soient basées sur les divisions naturelles du pays, ou mieux, sur les unions organiques, comme dit M. Bluntschli; et peut-être serait-il bon que personne ne put voter sans avoir reçu une sorte de confirmation civique qui assurât dans une certaine mesure sa capacité, et lui rappelât ses devoirs envers l'État (voy. 1. X, ch. i).
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Nous sommes persuadés que c'est à ce système de classes, à celte sage proportionnalité, à cette justice distributive qu'appartient l'avenir. Une raison politique plus mûrie, une expérience plus grande des ressorts du régime représentatif, nous conduiront sans doute à une organisation du suffrage équitable et savante, qui, par ses règles souples et multiples, donne à chacun sa véritable place dans l'État.
Nous n'en voulons pour garants que les résultats du suffrage égal actuel, A Berlin, on lui présente Moltke, et il nomme à une majorité écrasante un radical de bas étage. A Paris, il semble prendre à tâche d'éliminer les aînés de la nation.
Léguée par l'antiquité classique aux âmes d'élite, engendrée à nouveau et conservée en Europe par la Suisse seule, sous l'égide do sa forteresse alpestre et en face de l'absolutisme général, l'idée républicaine est aujourd'hui redevenue une puissance. En conquérant la France, elle a décuplé ses forces. Depuis la Rome antique, elle n'avait pas eu la fortune de s'incarner sous d'aussi favorables auspices dans une grande nation du continent. Elle ose saluer sa conquête comme l'aurore de sa résurrection.
L'Europe attentive considère avec intérêt cette troisième épreuve de la république en France, décisive peut-être pour elle-même. Qu'elle échoue, et la Suisse reprendra pour longtemps son rôle solitaire. Qu'elle réussisse, et probablement la seule influence de son principe transformera l'Europe.
Peuples et dynasties le sentent bien, et cette situation est à lu fois pour la France un honneur et un péril. Il serait presque dangereux de la mettre en relief, si elle n'était aussi sympathique aux masses qu'elle l'est peu aux princes. La politique de la France n'en doit être que plus prudente. Si elle prétend