CHAPITRE IL
Le caractère politique de la constitution anglaise.
L'Angleterre fut constitutionnelle plus d'un siècle avant le continent, et cette forme n'a été nulle part aussi stable et aussi féconde. Cependant elle y fut aussi précédée par des tentatives d'absolutisme, et par une révolution sanglante qui abolit la royauté et proclama une république des classes moyennes. Le nouveau régime date de la seconde révolution anglaise, de la chute des Stuarts et de l'avènement de Guillaume III d'Orange, gendre de Jacques II (1688-1669).
La constitution anglaise est monarchique dans la forme. Le roi légifère en son parlement, il gouverne en son conseil, et la justice se rend en son nom. Il est même le chef de l'Église anglicane, et plus indépendant dans celle-ci que dans l'État. Mais son autorité trouve partout des bornes. Il ne peut ni faire lu loi sans l'assentiment du parlement, ni gouverner sans le concours des ministres. L'administration de la justice est même entièrement confiée aux juges et aux jurés.
Aussi, au point de vue de V esprit politique de sa constitution, l'Angleterre est-elle plutôt une aristocratie *.
< Voyez l'excellent ouvrage de W. Bagehot : » La Constitution anglaise, » traduit [en allemand] par Fr. Von Uoltsendorff, Berlin, 1868; [en français], par Gaulhiac, Paris, 1869.
Sans doute, le sentiment monarchique n'y est point éteint. Les Anglais honorent leurs souverains avec une profonde sympathie, un respect presque religieux. La royauté est pour eux la majesté incarnée de l'État; ils sont fiers des brillants rayons de sa couronne; la cour du prince est le sommet ensoleillé de leur vie nationale et sociale. L'aristocratie, loin d'être envieuse du roi, sent qu'elle trouve en lui sa plus haute expression et son plus ferme rempart. Les classes inférieures le regardent comme une modération de l'aristocratie et une barrière contre l'oppression des hautes classes.
Le roi et la nation, dans leur unité, sont seuls au-dessus des partis, et se servent tour à tour de l'un ou de l'autre. Le roi n'est point, comme son ministre, le chef de l'un d'eux; mais il s'unit avec celui qui a la confiance de son peuple, et qui dispose de la majorité dans le parlement. C'est à ce parti qu'il confie la direction des affaires. Quant à lui, il représente la permanente unité de l'État et la communauté de l'ordre juridique, en face des ministères changeants.
Le roi anglais n'est nullement sans influence sur les affaires. Placé au centre de l'État, il en voit de haut tout l'ensemble. Sa manière d'agir et déjuger est loin d'être indifférente. Mieux il sera doué, plus il fera sentir sa bienfaisante action. La reine actuelle, guidée par son royal époux, a souvent contraint ses ministres à respecter ses désirs. Nous l'avons même vue, depuis son veuvage, se prononcer dans quelques questions importantes contre leur première décision, et ramener à son avis l'habile Palmerston lui-même.
Sans doute, le roi anglais ne pourrait aujourd'hui nommer ou révoquer ses ministres d'après ses goûts personnels. L'usage et les rapports actuels des pouvoirs lui commandent de se conformer avant tout aux votes du parlement. Mais dans ces limites, la liberté lui reste. Il peut choisir entre les chefs de parti ; profiter de l'ambition et de la rivalité des hommes politiques; donner l'impulsion à un revirement d'opinion en changeant de ministère. Il peut étudier de près les correspondances diplomatiques, les rapports des ambassadeurs, les instructions qu'ils reçoivent, et se rendre un compte exact des relations étrangères de l'État:
Il peut dire son avis dans le conseil des ministres, ordonner des enquêtes, demander des rapports, retarder ou même refuser sa sanction à certaines décisions, entraver ainsi le cabinet dont il désapprouve la politique, montrer enfin sa faveur par des distinctions, des ordres, des titres. Tout prince homme d'État trouve donc un champ d'action plus large que nous ne sommes portés à le croire sur le continent.
Les Anglais sont fiers d'avoir un roi pour chef; ils croiraient déchoir en honneur et en considération, s'ils confiaient ses pouvoirs au premier citoyen venu. Toutefois, ils sont moins dynastiques que plusieurs nations allemandes, en raison même des changements qui ont amené sur leur trône, à de courts intervalles, les Tudors, les Stuarts, les Oranges-Nassau et les Hanovre. La maison de Cobourg prendra elle-même, sans doute, la place de cette dernière, qui cependant n'est pas éteinte. Le droit public anglais favorise ces mutations, en appelant au trône les filles du prince à l'exclusion des collatéraux d'une autre parenlèle.
Mais l'esprit et la volonté dirigeante de la politique anglaise a certainement aujourd'hui son siège dans le cabinet, c'est-à-dire dans les chefs changeants de la majorité parlementaire; et celle-ci est elle-même le résultat de la lutte des partis, d'abord dans les élections pour la chambre basse, puis dans le parlement luimême. Ainsi le roi change son ministère suivant la victoire des partis; et, dans la règle, il ne peut également qu'approuver les propositions des ministres soutenus par la majorité du parlement, car cette majorité, c'est la puissance.
Le gouvernement anglais est donc justement nommé ministériel ou partementaire. C'est le cabinet qui prépare tous les projets de décision, même les lois les plus importantes. Il fait partie du parlement; il est le vrai chef de la majorité ; il tombe quand elle l'abandonne.
C'est également lui qui conduit les affaires et décide, en conseil du roi, de la politique à suivre. Le droit public anglais distingue sans doute la législation du gouvernement par l'organisation différente qu'il donne au parlement et au conseil du roi. Mais le roi est dans la forme le chef des deux pouvoirs, et le cabinet l'est dans le fond.
Enfin, c'est incontestablement l'aristocratie qui domine dans la composition du parlement. Les grands partis anglais sont aristocratiques, de même que les idées et les mœurs de la nation. Par l'esprit, la constitution anglaise est donc une aristocratie ayant à sa tête un roi héréditaire.
Aucun pays du monde ne possède une classe aussi nombreuse d'hommes et de familles finement cultivés, riches et dévoués au bien public. La culture allemande peut être plus scientifique et plus profonde, plus répandue dans les classes moyennes. Mais elle est relativement pauvre d'argent, moins fière, moins distinguée, moins confortable que celle du gentleman. Les classes cultivées de France sont peut-être aussi riches, plus élégantes dans le monde des salons ; mais elles sont certainement moins viriles et moins dévouées au bien public.
L'aristocratie anglaise ne s'est jamais séparée, comme une caste, du reste du peuple. Tout en estimant fort une haute naissance, tout en respectant avec soin dans ses mœurs les dilférences de rang et de titre, et sans ouvrir ses salons au premier venu, elle permet cependant au fils de l'industriel enrichi d'entrer dans son sein, quand il vit en gentleman propriétaire et retiré des affaires.
Elle n'a jamais demandé des immunités d'impôt, comme celle de France et d'Allemagne, jamais elle ne s'est soustraite aux devoirs publics. Ces devoirs la trouvent toujours au premier rang. Aujourd'hui encore, qu'un besoin public se fasse sentir, et elle se distingue entre tous par ses généreuses souscriptions. Son patronage élevé encourage et récompense Iss nobles efforts de la science et des arts.
Les fonctions publiques sont entièrement dans ses mains, non par un privilège blessant, mais par la logique des situations et les mœurs traditionnelles. Les fonctions, surtout de police, des juge de paix, sont remplies gratuitement par les plus riches et les plus considérés des grands propriétaires ruraux, qui y trouvent une excellente école d'administration pratique et de politique. Les idées et les mœurs publiques se transmettent presque héréditairement : le noyau du parti whig se compose d'un groupe de familles illustres de l:i haute aristocratie, chez les-
quelles les idées libérales se maintiennent depuis des siècles; la plupart des tories du parlement gardent également leurs sentiments conservateurs comme un héritage de leurs ancêtres. La religion chrétienne elle-même prend en Angleterre des formes aristocratiques : le bourgeois qui s'est élevé quitte l'Église presbytérienne pour entrer dans la haute Église, qui est celle de l'aristocratie.
Le droit successoral n'est pas moins aristocratique, quand il attribue généralement à l'aîné les biens principaux du défunt, pour maintenir de grandes fortunes foncières, parfois excessives.
La richesse est également une condition indispensable pour arriver à la députation. Chaque siège du parlement, disait un journal anglais, est frappé d'un impôt de 2,000 liv. st. par an. C'est qu'en effet, les frais d'une élection sont très élevés, et de plus la vie à Londres est très coûteuse. Le caractère de la chambre basse elle-même reste ainsi aristocratique. Le plus grand nombre de ses membres appartiennent en effet à la gentry, nobles possesseurs de fiefs, grands capitalistes, notabilités financières, et c'est de leur sein que s'élèvent la plupart des ministres et des grands chefs de parti.
Ce caractère général se maintient jusque dans les branches inférieures de l'administration. On y trouve relativement peu d'emplois professionnels rémunérés, et beaucoup de fonctions gratuites et d'honneur. La loi règle jusqu'aux moindres détails administratifs. Avant d'obéir, l'Anglais demande en vertu de quelle loi l'on ordonne. La loi seule peut mettre des bornes à sa liberté. Les tribunaux protègent cette indépendance, examinent la légalité de tout ordre administratif, et contrôlent ainsi les fonctionnaires.
Le peuple anglais a le respect profond de la loi, le sens de la légalité. Son aristocratique chambre basse et son jury appuient ces tendances. Mais aussi l'administration anglaise en est souvent entravée. Elle ne peut pas trancher énergiquement et promptement. Elle est souvent contrainte de regarde impassiblement un mal intérieur grandissant. Son action est lourde, souvent insuffisante : le besoin est urgent, et l'État semble demeurer indifférent.