CHAPITRE III
Pourquoi la monarchie constitutionnelle a-t-elle échoué en France ?
La société française applaudit à Montesquieu montrant à la France et au continent la monarchie libre de l'Angleterre comme un modèle à suivre. Mais les doctrines démocratiques de Rousseau et la révolution qui suivit, enflammèrent les passions et jetèrent les esprits dans une autre voie.
Les institutions anglaises ne reprirent du crédit qu'après la tourmente révolutionnaire et la chute de la monarchie césarienne de Napoléon. La Charte de Louis XVIII essaya de les transporter en France. (Comp. vol. 1, 1. VI, c. iv.)
Cette formule française de la monarchie constitutionnelle exerça en Europe une assez longue influence. Mais, en France même, après avoir reçu un premier coup de la révolution de 1830, elle fut remplacée, en février 1848, par la république. Puis Napoléon III se déclara contre les fictions et les vanités parlementaires, et édifia un empire roman- français (1832) qui ne put supporter le choc des défaites de 1870, et qui s'abîma pour faire de nouveau place à la république.
A quoi faut-il attribuer cet échec de la monarchie constitutionnelle? A ses principes, qui ne conviendraient pas à la France, ou à des causes externes?
Ce n'est point aux principes, sans doute. Les Français acceptent volontiers un chef individuel puissant et brillant, les libertés publiques, le concours nécessaire des chambres, la responsabilité des ministres devant elles, le contrôle du gouvernement et de l'administration en général, la subordination de toutes les fonctions au chef de l'État, une administration concentrée, des tribunaux indépendants dans leur sphère, un pouvoir souverain de gouvernement, mais avec les libertés de la presse, des réunions, de l'industrie.
Mais l'exemple de la France rappelle une ancienne vérité : c'est que les formules écrites d'une constitution sont peu propres à elles seules à satisfaire et à régler la vie d'un peuple. Au reste, plusieurs causes ont contribué à faire échouer ce régime.
1. « Les anciens Celtes, toujours amis de nouveautés, ne peuvent supporter ni la liberté ni la servitude. » Ce trait de caractère, signalé par César, a certainement gardé quelque influence. Intelligent, prompt, bouillant, saisissant au vol des formules toutes faites pour les poussera leurs dernières conséquences, le peuple français se soumet tour à tour sans réserve, ou se révolte avec violence, allant de la royauté à la démocratie, du césarisme à la « commune, » du cléricalisme à l'athéisme. Or la monarchie constitutionnelle évite essentiellement les extrêmes, fait des compromis, unit les contraires et empêche ainsi l'exagération ou l'omnipotence d'une seule tendance.
2. Cette même forme ne peut durer qu'autant que la nation, ses chefs et ses représentants, demeurent très maîtres d'euxmêmes ; et, pour se vaincre, il faut une raison assise, une intelligence sans préjugé, l'habitude de s'aider soi-même.
Or l'éducation et la tutelle cléricales détruisent dans leur premier essor la pensée indépendante et la raison critique dans les masses des campagnes, et même des villes par l'intermédiaire des femmes. De plus, les Français sont peu faits à la selfadministration, et habitués à trop attendre de l'État.
3. Le roi demeure, au moins dans la forme, et même au fond, le véritable chef de l'État constitutionnel. Mais ce furent les Bourbons qui le donnèrent à la France, et cela ensuite de la
défaite de ses armes. La nouvelle constitution paraissait souillée dans ses origines par l'invasion étrangère.
D'ailleurs, le roi et sa cour étaient loin de s'en proclamer les amis. Charles X la haïssait ouvertement, rêvait le retour de l'absolutisme, et s'entourait de tous les éléments réactionnaires, jésuites, courtisans, vieux légitimistes. La révolution de 1830 voulut défendre la constitution contre le roi.
Louis-Philippe et les d'Orléans n'étaient point anticonstitutionnels, c'est vrai. Mais ils se livrèrent presque exclusivement aux classes bourgeoises moyennes, et négligèrent les intérêts des masses. Leur politique étrangère était faible et pusillanime, leur politique intérieure mesquine et étroite. On soupçonnait Guizot d'être un ami des jésuites. Le refus d'étendre le droit de vote lit éclater la colère des Parisiens, et le trône s'écroula.
4. L'aristocratie, qui est en Angleterre le meilleur appui de la constitution, était en France plutôt un embarras. La noblesse française était en grande partie rentrée à la suite de l'étranger. Antipathique au peuple, elle haïssait de son côté tout ce qui restait encore vivant des idées de la révolution ou des gloires de l'rmpire. Elle demanda et obtint du trésor une riche indemnité, et essaya de prétendre encore à une situation privilégiée à la cour et dans la province. 1830 fut dirigé à la fois contre l'absolutisme royal et contre la noblesse légitimiste héréditaire.
5. La révolution avait réveillé dans les masses le sentiment de leur force et de leur valeur. Il aurait fallu chercher en elles un appui que la noblesse refusait à la constitution. Au contraire, on les exclut complètement du vote et de l'éligibilité au profit des gros financiers, plus enviés que distingués et capables politiquement.
Le démos français, surtout le parisien, n'est point aussi respectueux de la loi que le citoyen anglais. Il est plus mobile, plus excitable, plus disposé à la violence; et Paris entraîne généralement la France. Ce sont des révolutions parisiennes qui introduisirent la république en 1848 et 1870. Une opposition contre Paris s'était formée lentement dans les provinces, par l'inlluence du clergé et du gouvernement; mais ses tendances
as LA POLITIQUE.
étaient plutôt anticonstitutionnelles. Les masses françaises sont souvent comme les moutons : elles se précipitent sans réflexion à la suite de tout mouvement nouveau.
6. Enfin l'armée, qui triompha finalement en 1848, gardait encore plus de souvenirs des Napoléons que des Bourbons. Elle avait obéi sans enthousiasme au roi bourgeois ; et, si elle était en majeure partie monarchique, c'était lecésarisme napoléonien et Vimpératorat qu'elle préférait.