CHAPITRE IV
Dans quelle mesure la forme anglaise peut-elle servir de modèle à l'Allemagne ?
La monarchie constitutionnelle nous est venue indirectement, par Paris et par l'Allemagne du Sud. Aussi, ce fut le constitutionnalisrae français qui servit d'abord de modèle à nos chambres et à nos ministres, Botteck, Welker et Arelin étaient les disciples de Benjamin Constant. Nous jugions de la forme anglaise par le Français Delolme , et peu d'Allemands remontaient jusqu'à Blackstone.
Puis les choses changèrent. L'on remarqua les beaux fruits et la stabilité du constitutionnalisme en Angleterre, sa faiblesse et son impuissance en France. On étudia directement le système anglais, et Bud. Gneist l'approfondit dans son remarquable traité. Des écrivains anglais nous aidèrent aussi à connaître leurs pays ; et il devint d'usage en Allemagne d'imiter et de citer l'Angleterre.
Nous avons certainement beaucoup à apprendre des Anglais. Leur longue expérience de la liberté a formulé des lois fécondes, et créé des institutions excellentes. On peut dire qu'ils ont rendu au droit public presque autant de services que les Romains au droit privé.
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Cependant, nombre d'institutions anglaises ne sauraient convenir à l'Allemagne. Le pays, le caractère, l'esprit, l'histoire des deux peuples, diffèrent. Une simple copie de l'Angleterre ne vaudrait rien, car elle se remplirait naturellement d'un tout autre esprit et rencontrerait des conditions sans analogie. Il faut donc user de prudence en se servant des modèles anglais. Mieux vaut encore essayer de résoudre nos problèmes d'une manière indépendante.
L'Allemagne diffère de l'Angleterre :
1. Par la situation. Celle-ci est hautement protégée par sa ?,\tusii'\on insulaire. Celle-là est placée au centre du continent, au milieu de grandes puissances militaires; sa frontière nord est seule protégée par la mer. L'une n'a pas besoin d'une grande armée de terre ; sa puissante marine suffit à sa garde, et la fait respecter sur toutes les mers et toutes les côtes. L'autre ne peut se passer d'une puissante armée de terre appuyée sur un peuple accoutumé aux armes, et sa marine n'a qu'une importance subordonnée.
Cette différence fondamentale réagirait à elle seule sur le caractère de la constitution. L'armée devient en Allemngne un facteur bien plus important qu'en Angleterre, et la royauté y prend ainsi une figure énergique que la royauté anglaise n'a pas. L'armée allemande est une véritable école publique. En même temps que la stricte obéissance, l'homme du peuple y apprend les lois, l'ordre, le devoir envers le prince et la patrie, le sentiment de sa dignité.
2. Par sa formation historique. L'unité nationale est depuis longtemps un fait accompli en Angleterre, y compris l'Ecosse. L'Irlande seule montre encore quelques tendances séparatistes, mais sans système dynastique particulier et sans puissance.
En Allemagne, au contraire, l'unité de l'ancien empire s'était relâchée, les princes particuliers s'étaient rendus indépendants, et, depuis le xviii' siècle, l'antagonisme de la Prusse et de l'Autriche brisait la politique. La nouvelle Allemagne s'est enfin nationalement constituée. Mais l'opposition des États particuliers et de l'État général persiste, et la dynastie impériale est obligée de compter avec les nombreuses dynasties princièrcs. Elle est
EFFETS ET DEVOIRS DE LA MONAUCUIE. "lii
elle-même à la fois maison royale de Prusse, et ce litre est le plus sûr appui de son autorité.
Le pouvoir du roi de Prusse et du nouvel empereur est, en fait, bien plus grand que celui du roi anglais. Les Prussiens et les Allemands savent que la Prusse et l'Allemagne nouvelle sont principalement l'œuvre des princes énergiques de HohenzoUern. L'esprit politique des Prussiens est plus monarchique qu'ai istocratique. Aussi leur roi occupe-t-il dans l'État une situation prépondérante qui, depuis plusieurs siècles, n'appartient plus au roi anglais.
3. L'État anglais repose principalement sur la considération, la connaissance des affaires, la richesse et le dévouement volontaire de son aristocratie. Le caractère et l'histoire de l'aristocratie allemande n'offrent point une base semblable. Ses maisons dynastiques se sont depuis six siècles partagé l'empire comme un bien de famille; sa haute noblesse s'est toujours montrée plus ardente à dominer que dévouée au bien public; sa petite noblesse elle-même, aimait mieux les privilèges et les immunités que les devoirs parlementaires et les fonctions gratuites. 11 fallut en quelque sorte leur arracher à tous la monarchie constitutionnelle, l'État moderne et l'Empire national.
Par contre, il est en Allemagne une classe puissante et influente qui n'existe pas en Angleterre : c'est celle des fonctionnaires. Très instruite, accoutumée aux affaires, hautement honorable, elle prend en Allemagne la place qu'occupe la gentry anglaise. Cette classe se rattache par l'origine à toutes les autres; elle puise dans toutes les couches, mais principalement dans les classes moyennes cultivées, et surtout dans les familles de fonctionnaires. Moins riche que l'aristocratie anglaise, elle est plus rompue à l'administration et généralement plus savante; son honorabilité est aussi grande; elle est étroitement unie, et habituée à une subordination qui, pour être moins libre, n'est nullement servile.
La monarchie allemande doit compter avec cet important facteur. Il était puissant avant que la représentation concourante et contrôlante n'existât. Méfiant d'abord contre l'innovation, il s'est bientôt réconcilié avec elle. Plusieurs de ses membres les
plus capables entrèrent dans les chambres, qui, de leur côté, assurèrent mieux sa situation et son action. Il se forma ainsi des rapports de sympathie et d'estime et une limitation réciproques, qui protègent le pays contre la bureaucratie et contre l'arbitraire démagogique.
4. Enfin, ce qui est décisif, c'est que les partis anglais sont capables de gouverner et toujours prêts à le faire. Rien encore de semblable en Allemagne. Les chambres des députés y sont bien plus mêlées que celle d'Angleterre. La plupart de leurs membres appartiennent aux classes bourgeoises professionnelles, et sont peu propres ou peu disposés à s'occuper eux-mêmes de gouverner : ils ne veulent que contrôler. Par suite, les ministres allemands sortent ordinairement de l'ordre des fonctionnaires plutôt que des chambres, et leur situation devant celles-ci est ainsi très différente de celle du cabinet anglais.
Ces différences fondamentales ne permettent pas à l'Allemagne de copier simplement le parlementarisme anglais, La monarchie constitutionnelle allemande a naturellement un autre caractère et d'autres formes.