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Les anciens ordres, noblesse, bourgeois et paysans, se

maintinrent en Prusse avec plus de ténacité que dans certains Etats allemands ; mais ils furent plus vite contraints de se subordonner au pouvoir central : les notions modernes de sujet ou de citoyen de VÈtal y furent plus nettement réalisées. La lourde main des électeurs de Brandebourg réprima la turbulence de la noblesse par les rigueurs de sa justice criminelle. Néanmoins celle-ci resta longtemps privilégiée dans les fonctions et dans l'armée, et put même conserver ses immunités d'impôt bien avant dans notre siècle.

Les écoles et les institutions qui élevèrent la bourgeoisie hâtèrent aussi V organisation des villes. Toute la population urbaine fut appelée à s'administrer elle-même, et les voies de l'Etat libre se préparèrent ainsi naturellement.

Le servage personnel fut aboli plus tôt que dans le reste de l'Allemagne, et la liberté civile fut ainsi accordée à tous les paysans.

Enfin, le gouvernement absolu introduisit lui-même les grands principes de Yinslruciion et du service militaire obligatoires pour tous, mêlant ainsi tous ses sujets sur les bancs de l'école et les places d'armes, et préparant l'union de la société entière dans la représentation du pays. Les progrès du temps amenèrent ensuite logiquement Yégalité de tous devant Vimpdt, le droit de vote et lèligibilité.

6. L'impulsion donnée à la vie générale de Vesprit produisit des effet décisifs. La plupart des États allemands étaient tombés, même depuis la Réiormation, dans un confessionnalisme exclusif et borné, catholique ou protestant suivant la religion du prince. La dynastie réformée de Prusse sut se placer à un point de vue plus élevé, rester équitable envers ses nombreux sujets luthériens et envers les catholiques des provinces conquises, étendre sa protection sur tous, et forcer en même temps toutes les Eglises à se soumettre aux lois de l'État.

Frédéric II proclama avant l'Amérique le principe moderne de la liberté de conscience et des cultes; et, depuis le retour dé la maison de Saxe au catholicisme, les princes prussiens devinrent les vrais protecteurs de la Réforme sur le continent. Ils recueillirent volontiers les protestants fugitifs de France et d'Au-

triche, et protégèrent même plusieurs philosophes contre des princes protestants aux vues bornées.

Ces tendances modernes se marquaient énergiquement déjà sous les rois absolus, malgré les efforts des théologiens de cour^ et quelques retours à une étroite orthodoxie. La force de l'espritB public triomphait même chez les rois personnellement très croyants; on les vit défendre les penseurs et mater le zèle damnatoire du clergé. C'est ainsi que Frédéric-Guillaume III, le pieux fondateur de l'union des réformés et des luthériens, prit sous sa protection le célèbre Fichte, poursuivi en Saxe comme <■< athée, » Bien mieux, le plus grand des rois de Prusse pensait ouvertement en philosophe moderne; et, rompant personnellement avec toute l'autorité religieuse traditionnelle, il laissait en héritage, à son gouvernement et à son peuple, les idées du devoir public et de la liberté de penser.

L'école publique laïque et Véducation scientifique des esprits, favorisées même par les rois absolus, ont un caractère aussi moderne. L'époque « des lumières » fut surtout féconde pour la Prusse, parce qu'elle coïncida avec le règne de son grand prince. « Certains faux politiques, enfermés dans leurs petites idées, » s'écrie Frédéric II, « ont pensé qu'il était plus facile de gouverner un peuple ignorant qu'un peuple éclairé; mais l'expérience montre, au contraire, que plus un peuple est bête, plus il est égoïste et entêté ; et il est bien plus difficile de vaincre cet entêtement que de persuader une chose juste à un peuple habitué de longue date à entendre raison '. »

La Prusse a été la première à adopter le grand principe de Yinstruclion obligatoire. Au milieu des défaites et des difficultés de toutes sortes, ses rois créaient l'université de Berlin ; et plus tard, il fêtaient leurs victoires en fondant celle de Bonn. L'Allemagne nouvelle vient également de couronner ses triomphes par la création de l'université de Strasbourg.

Pour quiconque réfléchit à tout ce qui précède, les succès de la Prusse cessent d'être une énigme. L'Etat prussien est une création de l'âge moderne, animée du souffle moderne, munie d'organes modernes.

• Gneist, ouv. cité sup.. p. 12.

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