CHAPITRE VI
L'idéal et l'État allemand.
L'État prussien a grandement accompli sa mission historique, et le nouvel Empire a remplacé l'ancienne confusion. L'esprit allemand essaye enfin, pour la première fois, de réaliser ses idées politiques dans une forme nationale et moderne.
Les États cultivés actuels ont certains caractères humains, ou du moins européens, communs à tous; mais chacun d'eux à de plus son caractère national propre.
' La littérature de l'Allemagne imita d'abord la littérature française, puis l'anglaise, parfois aussi les Grecs et les Romains; enfin elle devint originale et vola de ses propres ailes. Sa politique constitutionnelle fit de môme : elle imita d'abord, et ne revint qu'après de longs errements à une initiative originale et consciente.
L'Allemagne de notre siècle eut d'abord ses rêveurs romantiques, poursuivant leurs idéals dans le passé, admirant pieuseseraent le moyen âge, s'enthousiasmant pour la variété réglée des ordres et des franchises, pour les clochers gothiques, le demi-jour des grandes cathédrales, les vitraux coloriés, les saints dorés et les parfums de l'encens.
Les exemples français exercèrent ensuite une plus durable action, soit dans les cours, soit dans la société cultivée. Mais l'esprit calme de l'Allemand vit avec répugnance les oscillations violentes de la France entre la royauté absolue et la république radicale, ou même entre l'autocratie napoléonienne, la monarchie constitutionnelle et la république conservatrice. De plus, la centralisation française convenait peu aux mœurs allemandes, si amies de l'autonomie particulariste.
On se tourna vers V Angleterre, et, tout en y trouvant des modèles, l'on dut bientôt se convaincre que l'Allemagne n'avait pas l'aristocratie anglaise, et que son histoire et sa situation étaient complètement différentes. On ne pouvait pas davantage imiter les Étals-Unis ou la Suisse. Les éléments dynastiques, les traditions, l'esprit, les mœurs, la culture, les besoins de l'Allemagne, demandaient à la fois la monarchie et les libertés publiques.
C'est que le peuple allemand a réellement sa mission et son idéal politique à lui.
Il n'est guère de peuple plus tourmenté de contradictions internes; mais il n'en est pas, sans doute, qui aime à scruter aussi profondément les choses pour trouver la conciliation et l'unité des contraires.
L'esprit particulariste a toujours paru l'emporter dans la race germanique sur le sentiment de l'unité de l'État. Le Germain s'attache avec dévouement à sa famille, sa tribu, sa commune, son canton, son prince particulier; il estime avant tout les vertus viriles : l'honneur, la liberté, la vaillance, mais il a peu le sens de l'État. Les Allemands ne forment de grands royaumes, sous les rois goths et les rois francs, qu'après s'être rencontrés avec les sujets romains et s'être instruits à leur école. Abandonnés â eux-mêmes, ils retombent au moyen âge dans les divisions, et leur empire est sans cohésion. La variété et l'indépendance des territoires, des districts, des villes, des communes, et surtout de la vie individuelle en tous sens, sont pour eux d'invincibles besoins. Le nouveau droit constitutionnel allemand ne pourrait le méconnaître. Respecter ces besoins, sans porter atteinte à l'unité nationale et à la puissance pu-
bliqiie, tel est le problème difficile qui s'impose aujourd'hui à l'Allemagne, et que la Prusse a résolu pour les Allemands du nord et préparé pour le peuple entier {fiir die ganse Nalion).
Plusieurs considèrent l'opposition de V Empire national et des États particuliers comme une transition entre l'ancienne confédération particulariste et l'absorption future dans l'Ktat unitaire allemand-prussien. Mais les unitaristes repoussent eux-mêmes une centralisation absolue de l'administration, et réclament aussi les libertés provinciales et locales. C'est que la centralisation politique et l'unité de la puissance, la décentralisation locale et le libre mouvement des parties, sont deux principes qui pénètrent en effet toute la communauté allemande, et qui demandent à être équitablement conciliés.
Une autre opposition, qui arnja jadis le peuple allemand contre lui-même, c'est celle des confessions religieuses, des protestants et des catholiques. La puissance croissante du pouvoir civil et les nouveaux principes de liberté n'ont pu que lentement la calmer. La nation allemande a renoncé aujourd'hui à introduire dans toute l'Allemagne le protestantisme, qui est cependant la grande œuvre de sa conscience, de sa franchise et de son courage; elle donne aux catholiques l'égalité complète des droits. Mais elle ne saurait oublier sa mission dans le monde, qui est de défendre la liberté religieuse de l'individu lui-même, de dégager le droit temporel des liens de l'Église, et de renverser la domination cléricale de Rome. Cette mission impose aux Allemands l'obligation d'étudier profondément les vrais rapports de l'Église et de l'État, et de protéger soigneusement les droits de ce dernier, l'éducation et l'indépendance de la société.
L'Empire actuel a peu de chose à craindre des différences de nationalité, car le peuple allemand y domine absolument. Cependant, les quelques éléments étrangers qu'il renferme, polonais, danois et français, se font sentir et sont difficiles à satisfaire. On leur doit l'égalité des droits, mais l'on ne saurait avoir avec eux de véritable communion.
L'opposition de Y Allemagne du nord et de V Allemagne du sud est plus marquée. Les angles les plus vifs se sont fondus au feu
des batailles de 1870, puis ont été vigoureusement battus par nos hommes d'État de 1871. Mais l'État prussien est trop nordallemand par l'origine et le caractère pour donner pleine satisfaction aux Allemands du sud. Ceux-ci, plus favorisés par le sol et le climat, sont peut-être trop disposés à se Jaire la vie douce ; ils ont besoin de la dure école prussienne pour accomplir pleinement leurs devoirs publics. Mais il faut aussi que le nord se complète et s'ennoblisse par les aimables qualités de l'Allemagne du sud. Il y a encore dans celle-ci une telle originalité de génie, une intelligence si ouverte de la nature, un si grand amour des arts et du beau, tant de sentiment et de poésie, que nos froids compatriotes du nord devraient s'estimer très heureux de profiter de ces richesses. C'est l'union des deux éléments qui doit donner à l'Allemagne la pleine conscience de ses forces.
Les éléments aristocratiques et démocratiques forment aussi une opposition tranchée, léguée par l'histoire. On la voit, encore aujourd'hui, partout agissante et sous les formes les plus diverses. C'est également dans une union équitable, et non dans l'oppression ou l'écrasement de l'une des tendances, qu'il faut pkcer l'idéal allemand. Les grandes classes populaires doivent former le vrai centre de gravité, et les éléments aristocratiques s'élever dignement et librement sur cette large base.
Enfin, il importe de mettre en regard la royauté prussienne, devenue impériale allemande, et les autres dynasties princières. Celles-ci sont aujourd'hui mieux assurées contre les mouvements révolutionnaires que dans l'ancienne Confédération; mais leur fidélité à l'Empire est la condition de leur sécurité. En se soulevant contre lui par une fausse gloire ou un faux point d'honneur, elles iraient à leur perte. L'Empire n'est possible que par la paix et l'amitié des États qu'il rassemble. La révolte de l'un d'eux ou même de tous, hors la Prusse, aboutirait certainement au triomphe final du premier; et les dynasties imprudentes subiraient irrévocablement le sort des princes de Hanovre, de la Hesse électorale, et de Nassau (1866).