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CHAPITRE PREMIER

Le caractère politique de l'Union américaine *.

Les treize colonies anglaises qui se séparèrent, il y a un siècle, de la métropole européenne, étaient aussi mécontentes du parlement anglais et de l'orgueil de son aristocratie que du gouvernement du roi. Elles prirent par suite, ainsi que l'Union ellemême, un caractère à la fois républicain et démocratique^ formant comme la contre-partie de la constitution anglaise.

Les colonies du Nord n'avaient pas d'aristocratie territoriale, et c'était l'une d'elles, le Massachussets, entièrement démocratique, qui avait le plus énergiquement résisté à l'Angleterre. Le Sud aurait présenté quelques éléments d'une riche aristocratie

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de planteurs ; mais l'égalité des droits avait fini par y triompher également.

La jeune république ne fut cependant gouvernée dans ses commencements que par des gentlemen considérés, tels que Washington, Hamilton, Madison, Adams, ou même le radical Jefferson, qui tous auraient certainement pu prendre place parmi la gentry de la chambre basse anglaise. Le tableau connu de la Déclaration des droits ne contient que des figures sérieuses de dignes propriétaires, bien nourris et bien vêtus. Aucune ne sent la plèbe, pas même la petite bourgeoisie; et ceux bien rares qui sortaient des derniers rangs, comme Franklin, avaient pris eux-mêmes les mœurs de la bonne compagnie.

Mais la représentation nationale des Américains est depuis descendue de ces hauteurs. Ses membres actuels appartiennent surtout aux classes moyennes. La plupart des Américains riches et distingués évitent les emplois publics ; et l'on voit souvent de simples ouvriers se transformer en hommes politiques, après s'être donné un certain vernis de savoir ou d'éducation dans le journalisme, le barreau, ou l'armée.

Les Etats de l'Union et l'Union elle-même ne peuvent guère être appelés des formes parlementaires. Leurs corps législatifs n'ont ni la nomination des présidents qui gouvernent, ni le droit de les renverser comme un cabinet. Les ministres n'ont qu'une situation subordonnée; nommés parles présidents, ils sont leurs aides et leurs conseils, et ne partagent pas leurs pouvoir. Ceux-ci excercent eux-mêmes Vexéculif, mais au nom et par le mandat de la nation seulement. L'Amérique c<,i nne république {Volksstai) gouvernée par la nation souveraine {Volkslierrscliafl),

Celle-ci est en effet la source de toute autorité. Elle donne, directement ou non, le pouvoir législatif au congrès, le gouvernement au président, la juridiction aux tribunaux. Tous ils sont ses mandalaires el ses serviteurs responsables] à elle toute souveraineté : elle est à la fois l'autorité et le sujet. S

Son pouvoir suprême modère chacun des pouvoirs généraux et tranche leurs confiits en dernier ressort, en rclablissant, pat de nouvelles élections, l'harmonie troublée entre le président et le congrès, la législature et le gouvernement.

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La plupart des conflits entre les Etats particuliers peuvent être écartés de mêaie. On a vu cependant, parfois, certains groupes d'Etats s'insurger contre la politique de la majorité, et envoyer au congrès des représentants hostiles à l'Union (p. ex., le Sud dans la question de l'esclavage).

Les constitutions de l'Amérique du Nord sont nées d'un mélange de mœurs, d'institutions, d'idées anglaises et américaines, des doctrines de droit naturel, du choix arbitraire. Ce mélange se montre jusque dans leur idée de la nation. Les Américains la comprennent tantôt comme la somme des citoyens, des individus libres et égaux formant le contrat sociar de Rousseau; tantôt leur vieil instinct politique et leur amour de la patrie leur rappellent que la nation est une grande unité, une âme revêtue du corps constitutionnel et qui exprime et exécute la volonté générale. Ils confondent ainsi fréquemment encore la nation une et la somme des individus. Les foules notamment ne voient dans l'Etat qu'une association d'individus; la personnalité de l'ensemble n'est comprise que par les esprits plus réfléchis, ou dans les moments de patriotique enthousiasme.

L'Union elle-même n'est guère conçue que comme une agglomération d'Etats. Cependant il est plus facile d'y apercevoir l'unité du tout; et c'est pour cela que la politique nationale l'emporte aujourd'hui sur la politique fédéraliste.

Au reste, c'est un trait général du régime démocratique républicain de distinguer moins nettement que la monarchie ou l'aristocratie, la nation des individus, le gouvernement des gouvernés, et de confondre ainsi plus facilement l'intérêt privé et l'intérêt public, la liberlé privée et le but de l'Etat.

Il n'est guère de pays qui donne à celle-ci un aussi large champ. Toutes les libertés, commerciale ou religieuse, personnelle ou de famille, y sont presque illimitées. Chacun fait ce qui lui plaît, et personne n'a rien à redire tant que la loi pénale n'est pas violée ; les mœurs n'apportent que de faibles restrictions. Les femmes elles-mêmes et les mineurs acquièrent de bonne heure le sentiment de leur indépendance. Tout ce système développe et met au jour une multitude de forces individuelles ailleurs enchaînées. Mais eji même temps il favorise Végoïsme

d'un grand nombre et la lutte eiïrénée pour vivre et pour acquérir. L'argent devient tout; les biens de l'esprit sont négligés.

Cette tendance égoïste a bien quelque contre-poids dans le patriotisme qui s'anime par le selfgouvernement. Les besoins publics trouvent toujours beaucoup de dévouement; on souscrit généreusement pour y subvenir, et même pour encourager les sciences et les arts. Seulement, les circonstances accidentelles jouent un grand rôle ; certaines choses sont parfaites, d'autres très négligées.

Mais un danger public, la dernière guerre par exemple, réveille puissamment l'esprit patriotique des masses; et l'Etat dispose alors de la vie et de la fortune des citoyens, avec aussi peu de scrupule qu'il montrait auparavant de retenue.

L'Américain du Nord change facilement de profession ; il saisit intrépidement l'occasion; puis tout à coup il délaisse une voie trop lente pour se lancer énergiquement dans une autre. Cette activité multiple est un trait républicain. Les professions sont plus séparées dans les monarchies; les mœurs s'opposent à ce qu'on en change facilement. Utile dans la vie privée, cette mobilité l'est beaucoup moins pour les fonctions professionnelles, côté souvent faible des républiques.

La république représentative sait bien que ses gouvernants doivent être capables et habiles. Mais son antipathie pour la durée des fonctions, l'ambition de parvenir, le népotisme des partis, rendent les carrières publiques instables, et ne permettent pas d'exiger beaucoup des candidats. Les fonctions techniques et l'art d'administrer sont moins développés en Amérique qu'en France ou en Allemagne; la situation des fonctionnaires y est peu sûre et moins considérée.

Mais les partis politiques ont en Amérique une puissance énorme. Ils décident des élections du président, des gouverneurs, des membres du congrès et des législatures, et s'arrachent tour à tour les emplois.

L'opposition de l'Union et des Etats particuliers a son fondement dans l'histoire, et elle est constitutionnellement déterminée. Mais la question de l'esclavage a pendant longtemps divisé le Nord et le Sud. D'autres oppositions subsistent entre

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eux encore aujourd'hui : l'un est plus industriel et plus manufacturier; l'autre a de grandes plantations, spécialement de coton et de café. Le premier représente davantage la politique républicaine de l'Etat et les intérêts de la culture et du progrès ; l'autre s'attache davantage aux tendances particulières {volkslhûmliche) des groupes démocratiques. Ces divergences ont engendré des partis politiques tranchés, tels que les unionnistes et les fédéralistes, les esclavagistes et les anti-esclavagistes, les protectionnistes et les libres-échangistes, et tout spécialement, les républicains et les démocrates.

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