DEVOIRS DE LA RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE
voisine. Cette transformation amena plusieurs progrès. Elle délivra les bailliages communs et accorda l'égalité des droits aux anciens sujets des patriciens, des bourgeois ou des ruraux ; elle étendit la forme républicaine sur tout le territoire et réunit tous les cantons sous des institutions communes; elle rompit nettement, dans le sens centralisateur moderne, avec le morcellement et les privilèges antérieurs.
Mais son manque d'égards pour les formations historiques fut la cause de sa chute. Au lieu d'imiter l'Amérique et de laisser aux cantons leur autonomie, elle les réduisit au rôle de simples préfectures. Cette faute entraîna bien des maux. La démocratie représentative tomba, et ne fut rétablie qu'un demisiècle plus tard (1848), cette fois en respectant l'indépendance des cantons, chez lesquels elle s'était d'ailleurs lentement introduite et acclimatée dans l'intervalle.
La politique suisse, quoique semblable à celle des États-Unis, s'en distingue par des traits importants.
a) La différence naturelle ou physique des deux pays leur trace à elle seule des devoirs différents. L'un est petit, très peuplé, montagneux, placé au milieu de grandes puissances, sans côtes ; l'autre est énorme, entouré par deux mers, encore peu peuplé relativement, et le plus puissant État de l'Amérique.
b) Malgré les éléments divers qui l'ont formée et qui continuent à s'y écouler, l'Union renferme un peuple plus uniforme ; la langue anglaise, accentuée à l'américaine, et le droit anglais, traduit républicainement, y régnent sans partage, et déterminent l'esprit et le caractère national , les éléments étrangers y sont rapidement assimilés , anglicanisés, ou plutôt américanisés. La Suisse, au contraire, a traditionnellement trois langues, et son droit lui-même diffère encore grandement. Elle a su résoudre le problème de faire vivre heureusement, librement et paisiblement trois peupl.es dans un même État; mais elle n'a pas créé de nationalité suisse proprement dite, si ce n'est dans quelques traits peu saillants'.
c) Cette internationalité au milieu des grands États nationaux
< Comp. mon « Étude sur la nationalité suisse, » duns in revue Die Gegenwart,
de l'Europe impose à la Suisse une politique de neutralité et un d6veloppement énergique de sa milice pour la défendre au besoin. La république américaine, au contraire, est appelée à prendre une part active à la politique du monde, et n'a guère à craindre pour sa propre sécurité.
d) La Suisse a montré récemment une intelligence moins nette que l'Amérique de la supériorité de la république représentative sur une démocratie plus rude. Des tendances exagérées l'ont conduite à la démocratisation de la république représentative elle-même. Son initiative populaire^ ou le droit des citoyens de provoquer la révision de la constitution fédérale, et son référendum, ou le vote éventuel des citoyens sur les lois elles-mêmes a), augmentent la puissance des masses, mais peuvent tourner contre nombre d'améliorations que les classes instruites comprennent seules d'abord, et ouvrent à la démagogie un trop libre jeu h).
a) Const. féd. suisse de 1874. Art. 120 : « Lorsque 50,000 citoyens suisses ayant droit de vote, demandent la révision (de la constitution), la question... est soumise à la votation du peuple suisse par oui ou par non. « Art. 89 : « Les lois fédérales sont soumises à l'adoption ou au rejet du peuple, si la demande en est faite par 30,000 citoyens; il en est de même des arrêtés fédéraux qui sont d'une portée générale et qui n'ont pas un caractère d'urgence. » Comp. Art. 73 : « L'initiative appartient à chacun des deux conseils et à chacun de leurs membres. Les cantons peuvent exercer le même droit par correspondance.
b) Cependant le référendum s'est montré très sage en rejetant récemment des lois basées sur des principes faux, comme le premier projet de la loi sur la taxe militaire, entre autres. Il vient aussi de se déclarer contre toute centralisation immédiate de l'instruction publique (nov. 1882).