DEVOIRS DF, L\ RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE
le langage et les expressions, sont essentiellement semblables dans tous les cercles des gens cultivés. Le fils capable et travailleur de l'artisan peut suivre les écoles de l'Etat, et atteindre les sommets presque aussi facilement que le fils de l'aristocrate ou du savant. Mille canaux versent les découvertes de la science dans toutes les classes. Les écoles publiques, fondement naturel d'une même civilisation, n'ont jamais été plus puissantes. La littérature populaire s'est répandue au delà de toutes les prévisions possibles ; les journaux quotidiens sont lus partout; et, quelle que soit la valeur morale de ces écrits, il est impossible d'en méconnaître l'action démocratique.
Toute étude scientifique doit être critique. Or la critique moderne reprend et renouvelle perpétuellement sa lutte contre les autorités traditionnelles, ébranlant bien des principes reçus, faisant pénétrer dans les masses la conscience de la liberté individuelle, remportant parfois de magnifiques triomphes.
Les tendances panthéistes qui dominent dans la philosophie et la littérature des classes cultivées, favorisent également le courant démocratique. Pour le panthéisme, les hommes ne sont que des émanations variées de la grande âme du monde, ou môme des images mobiles de la matière universelle. Il les unit dans le grand tout comme la démocratie les unit dans l'État; il abaisse le superbe et relève le plus humble. Il contribue ainsi à faire de la démocratie l'idéal secret d'un grand nombre d'esprits placés sous un régime monarchique, et même fidèles à ce régime et prêts à le défendre.
La religion chrétienne tendit dès l'origine à pousser dans cette même voie. Jésus et tous les apôtres sortaient de la classe intérieure des artisans, des pêcheurs, des petites gens, et sa religion demeura longtemps celle des pauvres et des opprimés. La fraternité des enfants de Dieu qu'il enseignait est devenue, avec les idées de liberté et d'égalité, le grand idéal de l'humanité moderne.
Enfin, le goût de l'individualisme a lui-même agi dans ce sens en augmentant la fierté des masses, quoiqu'il ne soit pas en luimême démocratique, puisqu'il met en relief la différence des aptitudes et des œuvres plutôt que l'égalité.
2o2 LA POLITIQUE.
2) Un phénomène analogue se produit dans le droit privé et les rapports de fortune. Le droit germain du moyen âge aimait et multipliait les différences d'ordre ; le droit romain, dans son dernier état, avait pris au contraire un caractère général plébéien, spécifiquement civil. A l'exemple de celui-ci, les nouvelles législations rendirent toute propriété aliénable et partageable, et proclamèrent l'égalité des partages successoraux. Toutes les institutions féodales ou coutumières contraires furent abrogées. On favorisa partout la liberté du commerce et de l'industrie, et les économistes nouveaux approuvèrent d'une commune voix malgré leurs autres discordes. Toute l'industrie moderne s'appuie sur les masses, les sert, en tire ses forces. Les découvertes et les inventions sont venues augmenter les jouissances de tous; et certainement, malgré bien des misères encore, la situation des classes moyennes est bien meilleure qu'au moyen âge; celle des classes inférieures n'a même jamais été aussi bonne.
3) Pourquoi s'étonner dès lors que les masses aient acquis le sentiment de leur force? L'obstination, l'égoïsme et l'ambition ne sont-ils pas des vices communs à toutes les classes? Ayant essayé leurs bras dans les crises, et le plus souvent avec succès, les foules se sont crues irrésistibles; elles se sont momentanément emparées du pouvoir, elles ont renversé des monarques. Qui peut dire que ces tentatives ne se reproduiront pas? qu'elles ne prendront pas plus de consistance? qu'elles ne finiront pas par triompher tout à fait ?
4) La sécurité des monarchies semble diminuer encore, si l'on considère la faiblesse actuelle des éléments aristocratiques nationaux qui devraient tempérer les flots du mouvement d'en bas. Des institutions plus ou moins artificielles essaient en vain de les sauver. Ils n'ont plus nulle part sur le continent d'organisation achevée. L'inintelligence de l'aristocratie, qui se met en travers de l'esprit du jour, et s'attaque aux libertés publiques elles-mêmes, grandit encore les classes moyennes.
Mais il est aussi, d'autre part, une série de considérations qui rendent une transformation générale peu probable : 1) C'est d'abord une considération d'histoire et de principe^
DEVOIRS DE L\ UÉPUIiUQUË DÉMOCIUTIQUE. 253
Toutes les nations cultivées de l'Europe renferment depuis leur origine des éléments politiques divers qui, dans la règle, se complètent et se tempèrent l'un l'autre. Ainsi, l'élément démocratique fut toujours puissant à Rome;. mais, sous la république, c'était l'élément aristocratique qui dominait, et quand l'autre vint à l'emporter, ce fut pour se placer volontairement sous l'empire. Ainsi encore, il y avait chez les Germains un élément démocratique considérable dans la commune des hommes libres ; mais il s'unissait à des éléments aristocratiques et même royaux. Au moyen âge, la démocratie s'affaiblit, l'aristocratie et le prince s'élèvent. A la fin du moyen âge, c'est celle-ci qui descend, et la royauté et la démocratie montent. L'existence et la force de la démocratie, dans le sens politique du mot, n'entraînent donc pas nécessairement l'établissement de la démocratie comme forme d'État. Il est très possible que l'unité monarchique du pouvoir et les droits et les libertés populaires grandissent en même temps.
2) Les traditions appuient fortement le maintien de la monarchie. Depuis deux siècles l'Amérique devient toujours plus républicaine, c'est possible. Mais depuis deux mille ans, les tendances monarchiques triomphent largement en Europe; ses peuples sont élevés monarchiquement ; leurs mœurs, leurs sentiments, leurs idées, sont monarchiques; et le respect du trône exerce une action puissante, parfois inconsciente, sur les masses. La monarchie n'a rien d'étranger ou d'artificiel pour l'Européen. Elle a grandi avec sa vie nationale et elle en semble le plus bel ornement.
Si d'ailleurs nos révolutions ont renversé des trônes pour proclamer la république, de sombres souvenirs de sang et d'impuissance se rattachent, soit en Angleterre soit en France, à ces triomphes passagers des masses. Presque toujours la monarchie a été restaurée après la crise. Les grands souvenirs des nations de l'Europe leur rappellent leurs rois.
3) A côté de l'égalité naturelle de tous, les inégalités sociales sont encore si marquées dans notre vieille Europe, que la brutale domination du nombre menace d'opprimer les intérêts respectables des minorités et de susciter une guerre civile. Pour
que les diverses classes de la société puissent vivre pacifiquement côte à côte dans le cadre étroit de nos États, il faut un pouvoir fort, qui protège le droit commun et la paix publique.
Les grandes classes populaires peuvent avoir intérêt à poursuivre la liberté démocratique; elles n'en ont guère à changer la monarchie en république. Elles ne peuvent gouverner ellesmêmes dans aucun cas : pourquoi appelleraient-elles le tiers état à régner à la place du prince? Aussi sont-elles l'appui naturel du trône : « Ils se soutiennent l'un l'autre », dit Fr. Rohraer. Mais les révolutions ont donné à réfléchir aux classes moyennes elles-mêmes. On ne croit plus à l'autorité divine du roi; mais on comprend plus généralement que l'ordre public et les intérêts communs sont mieux gardés dans la monarchie, et que les libertés publiques peuvent y être aussi bien protégées.
4) Des opinions et des tendances démocratiques ne suffisent pas pour fonder une république; il faut le caractère. L'initiaiÉI tive, le sang- froid, le dévouement public du républicain, sont loin d'être des qualités générales dans les masses de la plupart des pays de l'Europe. Ces vertus ne se commandent pas; on les acquiert lentement par l'éducation, et lorsqu'elles manquent, les républiques décrétées durent peu.
Deux maximes politiques découlent de tout ce qui précède :
1. La méfiance et l'hostilité des princes à l'égard des éléments démocratiques de la nation, conduisent à des mesures fausses, préjudiciables à la monarchie. Vouloir les étoutfer, c'est se mettre en contradiction avec tout le mouvement de la civilisation européenne moderne et se préparer des défaites. Les démagogues excitent volontiers les masses en accusant le prince de détester les libertés publiques. Le prince a intérêt à leur enlever ce moyen de trouble, en les aimmt ouvertement.
2. En reconnaissant courageusement les droits des élémtMits démocratiques, la monarchie trouve en eux son plus ferme appui, et se rend capable d'en prévenir les usurpations. Le torrent dévastateur peut féconder si l'on règle son cours. Le devoir politique de l'Europe monarchique n'est donc pas d'opprimer, mais d'organiser, et d'apprécier à leur valeur les grandes classes populaires.