XVI PRÉFACE DU TRADUCTEUR
nombre d'esprits sensés dans la réaction? Ces deux dernières causes sont les plus immédiates sans doute. On peut remarquer, d'une part, que Guizot, notre plus éminent conservateur depuis 1830, est un protestant, et que Tliiers, né, et mort dit-on, catholique, est le plus éminent libéral de la même époque ; de l'autre, que d'honorables scrupules groupent encore les meilleurs éléments conservateurs autour des dynasties tombées, et en font ainsi un parti mêlé, plus dynastique que vraiment politique, divisé contre lui-même, et impuissant à rendre au pays les services qu'on pourrait en attendre. Il semble difficile, en France, d'être conservateur sans se mettre à la remorque d'intérêts religieux ou dynastiques; il est difficile, en soi, de le demeurer en s'y mettant. Comme le dit très bien M. Bluntschli : les partis religieux, dynastiques, constitutionnels, ne sont point des formations politiques pures.
En Angleterre, en Allemagne, en Suisse, ces difficultés n'existent pas, du moins au môme degré. Elles semblent être l'apanage des pays catholiques. Actuellement, partout dans ceux-ci les libéraux sont au pouvoir ; ainsi de la Belgique, de l'Autriche, de l'Espagne, de la France, de l'Italie. Dans ces trois dernières, les éléments conservateurs sont en outre brisés ou paralysés par des querelles dynastiques. Rien de semblable en Angleterre et en Allemagne. Ce sont les conservateurs qui y gouvernent, et de là sans doute les succès de leur politique étrangère. Quant à la Suisse, gouvernée depuis 1848 par un libéralisme modéré, les dernières élections viennent d'y renforcer considérablement le parti de la sagesse conservatrice a).
Et cependant, en France, comme dans tout pays viril, la faiblesse des éléments conservateurs n'est qu'apparente. Ils y sont à l'état latent, nombreux, puissants même. Ce qui leur manque, c'est la cohésion, l'unité, un programme défini, peut-être un grand politique qui puisse s'en faire le chef. On les verrait aussitôt devenir, comme ailleurs, le meilleur parti de gouvernement.
a) La situation a un peu cliangé depuis 1879, mais l'obserViilion générale reste Vraie. (Noie de la 2» cdit.)
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Si nous avions à définir le caractère de l'œuvre de M. Bluntschli, maintenant que nous la possédons tout entière, nous dirions volontiers qu'en politique ses tendances sont conservatrices, qu'en religion elle appartient au protestantisme libéral, à la libre pensée.
Ses tendances conservatrices sont incontestables. Nous les avons déjà signalées dans notre préface de la Théorie générale. L'auteur a le respect des traditions ; il sait comprendre la valeur des éléments aristocratiques. Dans sa Politique, nous le voyons tour à tour montrer les limitations nécessaires de l'égalité et de la liberté , relever l'importance des qualités de race, demander l'alliance des idées aristocratiques et des idées démocratiques et la réforme du suffrage égal, fonder les élections sur les classes et les unions organiques. Enfin, sa théorie des partis politiques assimile le conservateur à l'homme mûr dans la plénitude des forces, et lui donne ainsi le premier rang.
Mais en religion, la raison indépendante de l'auteur se prononce nettement contre le dogmatisme traditionnel. S'il garde ses plus vives attaques pour le catholicisme, au fond, il ne ménage pas plus l'orthodoxie protestante que l'orthodoxie catholique. Il repousse le miracle, et ne conserve du christianisme que sa doctrine morale (p. 153 et suiv.). La diversité des croyances lui parait un bien plutôt qu'un mal, au moins dans ce volume (p. 31). Certaines de ses formules sont môme panthéistes (p. 153) ; mais sans doute elles dépassent sa pensée. Sa théologie parait être celle de Laurent, du Dieu « immanent et personnel, » qualités difficilement conciliables quand on les place sur la même ligne, et qui mènent au panthéisme ou à la théologie chrétienne dès que l'on fait prédominer l'une d'elles.
PRÉFACK DU TRADUCTEUIl.
M. Laurent et M. Bluiitschli sont peut-être les publicistes contemporains qui ont écrit les ouvrages les plus considérables sur le droit public général et le droit des gens. Ces deux célèbres amis ont plusieurs traits de ressemblance. Tous deux repoussent le christianisme dogmatique; tous deux sont épris de liberté religieuse et politique; tous deux acclament l'essor de la société moderne. Mais l'un est plus sobre, plus systématique, plus profond. Ses tendances et sa manière sont conservatrices, et c'est le droit public qui est le centre de son enseignement. L'autre est ardent abondant, exubérant, plein de répétitions, critique plus hardi mais moins sûr. Il appartient à l'école libérale et démocratique, et c'est de l'histoire qu'il a fait son piédestal. Aussi le grand ouvrage de M. Laurent compte-il dix-huit volumes a), tandis que les études politiques de M. Bluntschli n'en ont que trois, cinq, si l'on y ajoute son Droit des gens codifié et son Histoire du droit public au xvi^ siècle.
Les Éludes de Laurent sur l'histoire de l'humanité sont remarquables à plus d'un titre : richesse des matériaux rassemblés, facilité et chaleur du style, hardiesse et nouveauté des points de vue, franchise éclatante de l'allure. L'auteur s'affirme hautement déiste; il admire le gouvernement de la Providence; il combat généreusement le matérialisme. Sa bonne foi et sa conviction ardente se reflètent à chaque page. S'il se trompe, c'est certainement sans s'en douter. Il semble qu'il accomplisse une mission, qu'il ait eu sa vision dans le prodigieux travail auquel il s'est livré dans la nuit du passé, et qu'il en revienne, nouveau prophète, pour dissiper les ombres qui couvraient avant lui la vérité. Que dire de son retentissant ouvrage Le Catholicisme et la
à) lôtonnante Técondité : Laurent a écrit en outre plus de 40 volumes sur le droit civil !
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neligion de l'avenir (\vi° et xvii° vol. des Éludes)? Avec quel élan il s'attaque aux'vieilles traditions ! avec quelle énergie il revendique les droits de la raison ! comme il signale les fautes de l'orthodoxie! Jamais vieux professeur de droit n'a gardé une aussi intrépide jeunesse. On dirait que Laurent, né catholique, a longtemps souffert des bandelettes sacrées qui comprimaient ses membres; il ne peut maintenant les arracher avec assez de violence ni les jeter assez loin de lui. Sa liberté reconquise devient presque son unique passion, et il frappe en tout sens, pour se convaincre qu'il la possède sans entrave.
Mais, hélas! comme tous les démolisseurs, puissant à ruiner, il est faible à reconstruire. Il avait lui-môme prévu l'éternel reproche : a Nous n'aurons rien fait, » s'écrie-t-il, « tant que nous n'aurons pas reconstruit. » Et il se met courageusement à l'œuvre (xvii, p. 647). Mais que nous donne-t-il à la place des solutions chrétiennes qu'il repousse? Comment comble-t-il le vide immense? Son Dieu « personnel et immanent » ne satisfera point les peuples. Cette formule, qui essaie de trouver un terme moyen entre le panthéisme et le vieux Dieu chrétien extérieur aux choses, s'efforce en vain d'être claire. La personnalité de Dieu se sauve avec peine de l'immanence qui l'engloutit, et l'auteur n'arrive à rien qui soit un progrès sur les formules connuet^. Qu'est-ce d'ailleurs que cette vie « progressive indéfinie, » qu'avec Leroux et Reynaud il nous promet après la mort dans je ne sais quelle planète et sous je ne sais quelle forme? Conceptions de l'imagination qui ne pourront jamais constituer une foi. Les formules de la vie future peuvent être imposées au nom d'une révélation divine. Adressées à la simple raison, elles ne peuvent rien préciser sans faire naître des sourires sceptiques, et si elles ne précisent rien, peuvent-elles être une religion? M. Bluntschli a du moins compris la vanité de ces systèmes ; il n'a garde de s'y engager, et il montre sans doute la supériorité de sa raison pratique, quand il nous dit (p. lo8) « que l'État a le devoir irrécusable de veiller à la conservation de la religion chrétienne, qui lui assure tant d'avantages, aussi longtemps que nulle science et nulle autre religion n'auront acquis sur les grandes classes populaires une autorité aussi générale et aussi persistante. »
PUEFACE DU TRADUCTEUR.
Ces temps sont encore loin de nous, s'ils arrivent jamais. Et cependant, que de changements depuis deux siècles! 11 y a deux siècles, les théologiens protestants de Tubingen condamnaient, au nom de la Bible, Kepler et ses découvertes, et la mère de ce grand homme, poursuivie comme sorcière, échappait à grand'peine au bûcher. Descartes s'en allait penser en Hollande. Rome brillait Giordano Bruno et persécutait Galilée. Aujourd'hui, c'est un gouvernement libre penseur, enrichi des dépouilles de Saint-Pierre, qui siège à Rome; les théologiens de Tubingen, F. -G. Baur à leur tête, sont les chefs de l'école rationaliste de la critique historique des Livres Saints; et M. Renan, professeur de l'État français, breveté par la « Fille aînée de l'Église » comme le plus apte à parler des antiquités hébraïques, nous enseigne scmi-oflficiellcment que Jésus-Christ n'est qu'un homme, que ses miracles sont des légendes et des mythes a) !
Les idées religieuses de M. Blunstschli ont-elles toujours été les mêmes?
En 1838, la république de Zurich était le siège d'un événement trop peu remarqué dans l'histoire des idées. Strauss venait de publier sa Vie de Jésus. Le gouvernement zurichois l'appela à la chaire de théologie de son université. Aucun État sans doute ne s'était encore montré aussi hardi. Aussi cette nomination engendra-t-elle un orage. Malgré un remarquable discours de M. Bluntschli, les partisans de Strauss l'emportèrent dans le
a) Nous avons encore progressé depuis 1879. La chaire d'Histoire des Religions, cré^e il y a deux ans, a confié à M. Uéville la démolition systématique du christianisme traditionnel, en sorte que l'État français détruit officiellement au Collège de France ce qu'il construit en Sorbonne. (Note de la 2* édit.)