‹ La politiqueChapitre 8 sur 101 · PRÉFACE DU TRADUCTEUR. XXI · texte numérisé non relu

PRÉFACE DU TRADUCTEUR. XXI

grand conseil. Mais le peuple, plus chrétien que ses autorités, s'émut de leur décision. Une révolution eut lieu, dont M. Bluntschli était l'un des chefs. Les campagnards armés entrèrent dans la ville en chantant des psaumes; le gouvernement radical fut renversé, et Strauss écarté avec une pension d'indemnité b).

M. Bluntschli pouvait être rangé à cette époque parmi les protestants orthodoxes. Il ne peut plus l'être aujourd'hui. Une évolution semblable à celle qui s'est opérée dans le cours des siècles à Rome et à Tubingen, semble s'être lentement opérée dans l'esprit du penseur.

Nous constatons le fait, sans lui en faire de reproche. Cette incrédulité n'est-elle pas le trait caractéristique de l'école contemporaine, le souffle de l'esprit du temps? Tous tant que nous sommes, qui cherchons le vrai par l'étude, nous en ressentons les atteintes, qu'elle qu'ait été la force de notre éducation chrétienne, de nos convictions de jeunesse, des mille liens qui nous enchaînent, de famille, de traditions, d'habitude, de doux souvenirs.

Le vieux cadre du christianisme dogmatique semble partout se briser. En vain s'efforce-t-on d'adapter la Bible aux membres gigantesques du cosmos moderne. Le vêtement étroit craque de toutes parts, et laisse à découvert l'infinité des temps préhistoriques et l'infinité des espaces et des mondes.

Il semble qu'il y ait divorce entre la foi traditionnelle et la science. Nous ne pouvons ici exposer les systèmes. Citons les hommes; n'est-ce pas recourir au principe d'autorité? L'Université de France, dans son ensemblç, paraît acquise à la libre pensée. Sans doute, elle met des ménagements dans l'expression otficielle de ses opinions. Ses chaires de théologie sont occupées par des ecclésiastiques, qui ne peuvent aller contre le dogme reçu. Du jour

h) naiimgartner, die Schweis von 1830 bis 1850, H, p. 315 et suiv.

XXIi PRÉFACE DU TRADUCTEUR.

OÙ elles seraient confiées à des laïcs, l'Écriture sainte nous serait probablement expliquée à la manière de l'école de Tubingen a). Les autres chaires n'ont à s'occuper de critique religieuse qu'incidemment. Mais les œuvres des maîtres parlent assez haut. On dirait qu'ils se dédommagent dans leurs écrits de la retenue qui leur est imposée dans leurs cours. Malgré des réticences prudentes et calculées, le remarquable Dictionnaire des sciences philosophiques de M. A. Franck, qui parle de toutes les philosophies, excepté de la philosophie chrétienne b), et qui peut être considéré comme l'œuvre collective de l'Université, est certainement un produit du rationalisme ; il essaie d'être déiste à la façon de Cousin. La jeune école italienne, la majeure partie de l'école belge avec Laurent, sont dans le même esprit. Que dirai-je de la science allemande? Allez à la Bibliothèque nationale, ouvrez au mot Goltmensch (Homme-Dieu) la grande encyclopédie d'Ersch et Gruber dédiée au roi de Saxe Frédéric-Auguste, et qui se trouve à la dispositon du public comme un ouvrage classique. L'article se termine ainsi : « A la fin du xviii* et au commencement du xix* siècle, la divinité de Jésus-Christ ne comptait plus parmi les théologiens allemands de défenseur qui méritât d'être nommé » c) ! Or, la science est la plus haute expression de la raison logique.

11 semble qu'il y ait divorce entre la foi traditionnelle et les gouvernements. Peut-être est-il moins éclatant dans les pays protestants, qui peuvent plus facilement faire montre d'orthodoxie. Mais en France, en Autriche, en Italie, en Suisse, c'est la libre pensée qui est au pouvoir. Or, qu'est-ce que le gouvernement dans nos grandes institutions représentatives, si ce n'est l'expression de l'opinion dominante et la plus haute manifestation de la raison pratique?

11 semble qu'il y ait divorce entre la foi traditionnelle et la poésie. Je ne cite que les grands noms : Musset, Lamartine, Hugo, en France; Gœthe et Schiller, en Allemagne; Byron, en Angle-

o) C'est ce qui a été réalisé par la nomination de M. Réville. Voyez la note p. XX.

b) On y trouve le mot bouddhisme, mais le mot christianisme n'y figure pas.

c) Ohne jede namhafte Vertretung. — C'est là une exagération certaine.

Page 1